‹ Le vandalisme jacobinChapitre 10 sur 53 · s ,dre« En brumaire an VII (Octobre-novembre · texte numérisé non relu

s ,dre« En brumaire an VII (Octobre-novembre

^ de 1 798), de graves disputes éclatèrenl entre Camus et les membres du Bureau :

ceux-ci refusèrent de lui livrer les clés de leurs dépôts. Le ministre des Finances les approuva et leur recommanda de ne rien remettre à qui que ce soit, « sans y avoir été expressément autorisés par le Directoire Exécutif ». Le 4 nivôse (24 décembre), ce dernier maintint le Bureau en fonctions sous la surveillance du ministre des Finances. Que s'élait-il passé ? — Le i4 Brumaire (4 novembre), François de Neufc bateau, ministre de l'Intérieur, avait écrit à Camus que la refonte des papiers étant peu avantageuse, les industriels y avaient renoncé ; mais on avait trouvé un moyen nouveau de les utiliser : « On doit aux Anglais, expliquait le ministre, l'invention des cylindres de

(i) « Le tout a été supprimé ». Même rapport.

Kkiauij- i)k Saint-Cii RMiR (Oisc)

Conserve au Muscc de Cliinv

(Scc«)ndc nioitic du XIII' siècle).

Rkiaiu-k dk Saim-(ji:hmi h (Oise)

Conserve au Musée de (^lunv

Seconde moitié du XI II' siècle^

TIllAtiE DES TITRES ']S

papiers si utiles pour l'apprêt des étoffes, et c'est en introduisant dans nos fabriques l'usage de ces machines que nous parviendrons à rivaliser avec l'industrie étrangère. » En conséquence le gouvernement avait chargé le Conservateur des Arts et Métiers d'établir de ces cylindres pour les distribuer il titre de récompenses « aux fabricants les plus industrieux ». Ce débouché était d'autant plus avantageux pour les papiers de rebut « que la coupe circulaire de chaque feuille et les trous pratiqués pour le passage de l'axe et de quatre tringles parallèles à cet axe atteindraient parfaitement le but qu'on se proposait de dénaturer ces papiers ». Pour les parchemins, on réussirait bien à effacer l'écriture... De fait, le 24 du même mois (i4 novembre), le citoyen Dumolart, membre du Conservatoire des Arts et Métiers, annonçait à Camus que le Conservatoire faisait préparer une pièce de la ci-devant abbaye Saint-Martin pour recevoir les papiers du a Palais National des Sciences et des Arts » et du Palais de Justice « qui seraient propres à fabriquer des cylindres ». S'autorisant de ces fantastiques desseins gouvernementaux, Camus voulut-il livrer aussitôt les restants de vieilles archives dont il avait la (( garde » aux fabricants de primes industrielles? On comprendrait alors les résistances de ses « trieurs ». Malheureusement pour la réputation de ces derniers, leur docilité n'en fut guère altérée, puisque leur dernier compte-rendu de l'an VII accuse une quantité de papiers et parchemins mis au rebut

-jfx m; va:idam5me jacoiun

« ovaluéo au moins ù Irois mille niyriagrainmes » ( i). Suppression du Cependant, à force de trier, on avait

Bureau :

La volte-face fini sans doute par opérer les suppres-

de Camus. i i / .

sious les plus nécessaires, et les perquisitions fiscales les plus productives : on pouvait donc se passer désormais du Bureau — et se rallier à d'autres principes. On le fit avec une désinvolture, une impudence que personnifia Camus et qui doit cesser de tromper l'histoire.

Le 26 nivôse an X (12 janvier 1801), le ministre de l'Intérieur demanda la suppression du Bureau de Triages des Titres et le transfert de ses attributions à Camus : u II existe depuis longtemps, disait son rapport, entre l'archiviste de la République et les membres du Bureau une lutte que l'intérêt personnel et l'incohérence des lois ont fait naître et soutenue jusqu'à présent. »> Le i^ï" pluviôse (21 janvier), un arrêté consulaire supprimait le Bureau. Le 20 (i/i février), Camus adressait au ministre de l'Intérieur le programme nouveau qu'il allait appliquer. En voici les passages les plus savoureux :

(( Le premier sentiment de l'ignorance révolutionnaire fut de livrer aux flammes tous ces papiers : il était plus court de les condamner en masse que de les examiner, et cette sentence de proscription a été quelquefois exécutée. Heureusement, des membres de la Convention, personnes instruites et capables de réfléchir, arrêtèrent la

(i) Rapport de ventôse, an VII, rédigé par Villiers du Terrage.

rapidité de cette marche ». La loi du 7 messidor an II est la base « de ce qu'on peut encore régler de plus sage sur la conservation et le triage des litres ». Il faut « voir tous les papiers avant de les proscrire » et de les classer en utiles et inutiles. Arrière les préoccupations lucratives ! « Est-il convenable que la nation vexe un grand nombre de ses membres par de vieilles recherches ? Que pour un intérêt quelquefois très modique elle porte le trouble dans les propriétés particulières.^ Ces poursuites ne conviennent-elles pas mieux à des traitants qu'à un gouvernement grand et généreux.^... Ma conclusion est que sans négliger la recherche des propriétés de la nation, on doit se défier de quiconque se présente en disant : donnez-moi des appointements et je vous donnerai des propriétés qui vous sont inconnues...

u L'autorité que l'on peut retirer des anciens titres comme monuments historiques est plus certaine ». Les hommes à employer doivent posséder (( assez de patience pour fouiller un amas de papiers dans l'espérance de trouver une seule feuille peutêtre qui mérite d'être conservée ».

L'auteur de semblables lignes, — a incapable de réfléchir » avant 1801, — était pis qu'un inconscient. C'est lui qui, dès le 22 octobre 1792, avait proposé de vendre les biens des émigrés et de toutes les maisons religieuses; c'est lui qui, depuis lors, avait été le principal agent des procédés révolutionnaires qu'il attribuait maintenant à 1' « ignorance » ; c'est lui qui avait donné aux u trieurs »

yO LE VAI^DALISME JACOHIîI

rimpiilsioii encore suivie en 1801 par des préposés comme ceux du département de la Lys qui se vantaient d'avoir découvert « un demi-million de rentes au profit de la nation (i) », ou comme ceux du département de Sambre-et-Meuse qui annonçaient, par l'organe du préfet, qu'ils avaient découvert des titres assurant à la nation « près de quatre millions tant en argent qu'en grains » (2) ; et le même Camus condamnait les « sentiments de proscription » et les archivistes déguisés en << traitants - ! Espérait-il donc qu'un dernier triage empêcherait la postérité de connaître sa propre conduite et les désastres causés par cette loi de messidor dont il osait encore vanter la sagesse conservatrice? L'étendue Qes désastres furent immenses : « J'ai

du désastre.

calculé, écrivait en 1867 le directeur général des archives de l'Empire (3), que plus de 10.000 archives ont été atteintes et plus ou moins dévastées, qu'elles contenaient un milliard de documents, qu'on en a détruit plus des deux tiers et qu'on a bouleversé l'ordre du dernier tiers. Comme conséquences morales, des archives déshonorées, encore aujourd'hui sous le coup de leur ruine, montrant leurs lacunes comme des plaies, et n'ayant pu se réorganiser pour donner à l'État, aux familles, aux études les secours qu'on est en droit d'attendre d'elles (4). »

(i) Rapport du Ministre d'Intérieur du 6 germ.. an IX (37 mars 1801).

(a) Rapport du Ministre de l'Intérieur aux Consuls du 3o mars 1801 . (3) M. de Laborde, op. cit., p. laS.

(Il) Pour Abbeville, on verra (Appendices, no IV), d'après M. Charles Godet, ce que produisirent les 0 brûlements ».

Ces désastres, sans doute, furent moins considérables que ne l'avait voulu le gouvernement révolutionnaire : l'histoire de France était trop riche pour être effacée en quelques mois ou en quelques années, même par une pareille barbarie ; mais les vandales jacobins ont voulu réaliser ce dessein ; ils ont voulu enténébrer notre passé, ce qui devait permettre de le calomnier plus à l'aise au profit de leurs chimères. N'est-ce point lu l'un des crimes les plus inexpiables qu'ils aient décrété et, en trop grande partie, réalisé, contre la patrie P

CHAIMTUE IV

La Proscription des a Signes de

Féodalité » et la Toilette jacobine

des Monuments nationaux.

Sommaire. — La suppression des armoiries. Comment s'exprime la « volonté du peuple ». — Le renversement des statues. — L'épuration des fontaines. — Une promenade de l'entrepreneur Lasalle. ~ La toilette des Portes Saint-Denis et Saint-Martin. — Les Grues et /'Humanité de l'École de Médecine. — Menus travaux.

(( Féodalité » et « superstition », ces deux termes résumaient pour les jacobins tout le passé politique et religieux de la France, tout ce dont il fallait détruire les derniers a signes ».

Étaient considérés comme <- féodaux », non seulement les restes d'un régime social que les siècles avaient transformé, quela monarchie elle-même avait depuis longtemps frappé à mort et qui, en 1789, tombait presque de lui-même comme tombe l'arbre décrépit ; mais encore toutes les institutions monarchiques et aristocratiques. Fait inouï, la Révolution entendait effacer partout les empreintes matérielles d'une civilisation qui constituait encore l'âme de la patrie, pour leur substituer les stigmates de sa dictature.

PROSCRIPTION DES (( SIGNES Di; FEODALITE » 79

La suppression, Lgg rues, les places publiques, les

les armoiries : r- i -1

comment s'ex- maisons particulières, les palais natio-

prime la

« volonté du naux OU « nationalisés », presque tous les édifices présentaient des ileurs des lys, des armoiries, des ornements symboliques qui (( blessaient l'œil républicain »> et menaçaient la (( liberté o en rappelant 1' « esclavage ». Durant plusieurs années, une bande de démolisseurs salariés par l'administration s'appliqua donc à les faire disparaître. Ce fut l'un des services les plus originaux et les plus importants de la voirie jacobine. Les archives nationales renferment à son sujet des (( mémoires » très précis qui nous permettront d'en suivre, rue par rue, les opérations.

Remarquons d'abord que les nombreux particuliers qui en furent victimes parurent s'y soumettre assez docilement. Le 29 novembre 1790, le maréchal de Mailly demanda l'autorisation de remplacer ses armes par le u bâton ». attribut de son grade, par des drapeaux et des massues, simples trophées militaires : « Quant aux lions, ajoutait en son nom l'avocat Morizot, M. le Maréchal a l'honneur d'observer qu'ils n'ont nul rapport à ses armes, qu'ils en sont séparés et posés sur deux pilastres » ; il attendait donc l'autorisation, qui lui fut en effet accordée, sauf pour les colliers des Ordres (i).

Cette timide résistance fut exceptionnelle ; d'ordinaire, on se flattait au contraire de n'en point

8o LE VANDALISMI: JACODIM

a|)porlcr. " T(jujours cm[)ressé, Messieurs, de donner l'exemple de la soumission aux lois, — écrivait le duc de Choiseul-Praslin à la Municii)alit6 le i6 décembre 1790, — j'ai été le premier à faire disparaître mes armoiries sur la porte de ma maison donnant sur la rue; et si j'eusse pu soupçonner que le décret de l'Assemblée Nationale fût susceptible d'une extension jusque dans l'intérieur, j'eusse porté le même zèle à les elîacer sur le frontispice du côté du quay, lequel est séparé de la voie publique par toute la distance d'une terrasse d'environ douze toises » ; le maire, dans une conversation, a d'ailleurs approuvé cette manière de voir ; mais le duc ne veut pas réclamer, et dès lundi < les ouvriers seront occupés de ce soin (i). » — « Vous avez été mal informés, avait écrit de son côté, le 24 novembre, le maréchal de Noailles-Mouchy, car le jour que le décret de l'Assemblée Nationale, sanctionné par le Roy, a été publié, j'ai fait ôter les armes non seulement de ma maison à Paris, mais dans toutes mes propriétés, ainsi que mes poteaux et mes justices » ; mais le Roy et l'Assemblée ne m' (( ayant pas ôté la dignité de maréchal de France, j'ai été étonné que vous me l'ayez soustraite (2). » La liberté, on le voit, avait déjà tué l'esprit d'indépendance ; les plus hauts personnages s'inclinaient sous le joug, et la loi jacobine, plus tyrannique que ne l'avait jamais été le « bon plaisir » monarchique, pouvait se donner carrière.

PROSCRIPTIOJC DES (( SIGNES DE FLODALITÉ )) 8l

On en connaît l'artificiel mécanisme. Lorsqu'il tardait trop à fonctionner, il était mis en jeu par des procédés que la pétition suivante, adressée le 3 octobre 1798 au Conseil général de la Commune, caractérise à souhait :

(( Citoyens,

» Les citoyens, volontaires, soldats, députés du Corps de garde d'ordonnance des quarante-huit sections de la ville de Paris séant à la Commune de cette ville, assemblés en vertu d'ordres des officiers de leurs sections respectives, ont l'honneur de vous représenter que, dans le nombre des monuments despotiques de l'ancien régime, il en existe encore en face des croisées du général citoyen Santerre, rue du Martois, représentant les armes de France et de Navarre surmontées d'une couronne royale avec les attributs des différents ordres de noblesse en support ; que ce reste d'un signe d'esclavage digne d'un siècle de fer blesse la vue des braves défenseurs de la liberté. C'est pourquoi, ils vous présentent leur pétition à cet égard afin qu'il vous plaise ordonner la destruction de ces armoiries inconstitutionnelles ; les soussignés, pleins du patriotisme le plus pur, vous font cette dénonciation dans l'espoir certain que vous y ferez droit (i). >'

Le Conseil général renvoya en effet l'adresse à la Commission des Travaux publics u avec invitation de faire supprimer les signes de féodalité »

(i) M. 666. Signé : Lieunt, comm'. le poste ; Michel Delinc, Bidron (?), Dauphin, GagniarJ, Martin. Dugat (?), Gruey, Gary.

8a lli NANDALISMK JACOHI?!

(|ui (iL'slioiioraieiil si iiialen(;(jnlreuscment la maison du (( générai citoyen »> Sanlerre (i).

Le renversement O^g juillet 1700, nouS l'avonS VU (2), des statues. «^ ' ^ ^ ^

la Constituante avait décrété la suppression des statues enchaînées de la place des Victoires, et l'entrepreneur Daujon avait veillé à l'exécution de ce décret (3). En avril 1792, tandis qu'à l'Hôtel de Ville on abattait les bustes de Louis XVI, de Necker, de La Fayette, de Bailly, « de tous ces charlatans de patriotisme, note le procès-verbal, dont la présence blesse les yeux des bons citoyens », tandis que les membres de la Section Henri I\\ prenant le nom de Section du Pont-Neuf, venaient dire à l'Assemblée : « Les vertus d'Henri IV nous ont arrêtés quelque temps ; mais on s'est souvenu qu'il n'était pas roi constitutionnel. On n'a \ti que le despote et soudain la statue est tombée » (4), ce fut le tour des deux effigies (5) de Louis XIV luimême, et des statues u pédestres et équestres » de la place de la Concorde : le charpentier Devèze démolit ces dernières et les transporta à la fonderie

(i) En note sur l'adresse.

(3) Voir plus haut, p. 21,

(3) M. 666. Sur rapport du Bureau municipal, Daujon est chargé de procéder à la démolition ; les frais sont réglés à 192 livres par les officiers des bâtiments de la Commune. — Voir plus loin, chap. vu.

(4) Voir Sagnac, La chute de la Royauté, pp. Siy-Sig, et plus loin, chap. VII.

(5) Place des Victoires et Place Louis XIV.

PROSCKIPTION DES (( SIGNES UE FÉODAIJTK )) 83

du Houle (i). En janvier 1793, sur celte place alors appelée Place de la Révolution, Vincent dépouilla de leurs signes de féodalité les pavillons formant les a avant-corps de la Colonnade » (2). La guillotine pouvait maintenant y fonctionner librement...

L'épuration L'eau des fontaines semblait corrompue

des fontaines. ^

par d'abominables sculptures. L'entrepreneur de maçonnerie Delpech en expurgea cinq à lui seul : celle des Jésuites, u rue Antoine » , fut débarrassée de cinq tables d'inscriptions ; à leur place, ainsi que dans les tympans et dans cinq frontons aux formes très appropriées, puisqu'ils étaient triangulaires, surgirent les « allégories de la Liberté et de l'Égalité » : bonnets couronnés de lauriers, niveaux, faisceaux d'armes. — Celle du « cul de sac de la Poissonnerie du MarcIié » fut traitée de même, et Delpech, ouvrier consciencieux, en profita pour refaire « la queue de deux dauphins » ; il ne nous dit pas d'ailleurs si cette queue se terminait de façon trop aristocratique. — A la Fontaine située au coin des rues Chariot et Boucherat, les initiales R. F. U I. remplacèrent les attributs royalistes de l'archivolte. — La Fontaine Montmorency, rue xMontmartre, perdit les chiffres en cuivre de la famille dont elle portait le nom : celle de la Halle dite du Pilori, un vaisseau et une douzaine u d'autres attributs de royauté », car les

(i) F ^3 q64. Mémoire réglé à 57a livre?.

(a) F^ ai3. Vincent demande 3/iS livre?. Le Mémoire annoncé manque.

54 '-l- VANl>AI-lSMt JA<JO»lN

vaisseaux ciix-inômes étaient maintenant réputés comme tels (i).

La célèbre Fontaine de Grenelle fut remaniée par l'entrepreneur Varin qui •' ouvrit une forte tranchée en pierre dure au pourtour de la table » où était inscrit : dum Ludovicus XV ; comme on s'aperçut que la table a portait charge », l'administration ordonna de détruire simplement ( ù la masse et au ciseau » les deux cent vingt-neuf lettres de l'inscription (2).

L'entrepreneur Lasalle supprima aussi les vaisseaux des fontaines du milieu de la rue Charonne et du coin de la rue Charonne et ^ faubourg Antoine » : il refit à la première « le globe du cartel » ; à la seconde, il sculpta « un trophée allégorique » de la République, « représentant un hydre à trois têtes terrassé par le niveau de l'égalité » ; un faisceau d'armes couronné de chêne, un bonnet de liberté ceint de lauriers, une tête de Neptune, deux roseaux à la place d'une couronne •complétèrent cette décoration qui ne demanda pas moins de cinquante-cinq journées de travail (3).

Une promenade Des mcnues et multiples destructions

de l'entre- . .

preneur LasaUe. ou substitutions qui, tout au long des rues, changeront la physionomie du vieux Paris,

(i) F ^3963, no632, 10 niv. — germ. anIIl(3o déc. 1794 —mars 1796).

(2) F 13 967. Mémoire de 2 58 livres.

(3) F 13 g66^ vend.-brum., an III (sept.-nov. 1794). Mémoire réglé à 668 livres. Lasalle supprima aussi les chiffres de la Fontaine de Grenelle (Mém. du 8 niv. — 27 prair. an III).

PROSCKIPTION Di:S « SIGNES DE FÉODALITÉ )) 85

nous ne pouvons citer que quelques exemples caractéristiques. Empruntons-les à un seul mémoire d'entrepreneur.

Du 28 décembre 179A au 10 juin 179^, Lasalle fait, avec ses marteaux, de la Cité aux Invalides, la promenade suivante : il supprime les figures, ornements, inscriptions en lettres sur marbre noir qui ornaient le portail de l'église Saint-Pierre-aux- Bœufs et celui de 1' a église Luc », rue du Haut- Moulin ; la cour du Puits « du privilège » en la Cité est dépouillée des armoiries des « moines de Notre Dame ». En passant sur le Pont-Notre-Dame^ il remplace par un niveau et un « faisceau de liberté » le vaisseau et 1' u inscription gravée sur une carte développée » qui se remarquaient sur les deux piliers. Rue Croix-de-la-Cité, au coin des rues (( Gervais » et 0 Laurent », il efface la fleur de lys et la croix placée au-dessus de la porte d'entrée du dépôt des cloches (i). Rue Haute- Feuille, hors l'église Saint-André-des Arts, il enlève les croix de Saint-André et les armoiries des piliers, les blasons des cinq couronnements et des murs, la croix de pierre dominant le fronton du petit portail (2), d'autres armoiries placées en culs-de-lampe sous les niches ou décorant les panneaux des portes, des statues et des pendentifs. La « maison d'Orléans », rue « Dominique )> ; la M maison d'Agence de la 4* Commission d'habillement » ; le Couvent des Filles de la Visitation de

(1) En outre une croix sur le mur.

(a) ■ A la face en retour sur la rue du Cimetière ».

86 i-K vAM)AiJS\ir: jacodi:<

Sainte-Marie, rue du Bic ; la porle d'entrée du passage du Cloître perdent de môme leurs armoi ries. Au fronton du portail de la Visitation, il raele les inscriptions et les remplace sur la pierre par une étoile rayonnante. Puis c'est le tour du u Séminaire Sulpice », alors siège de la Section de MuciaS'Scœvola, où la suppression des quarantecinq chiffres sculptés en bois sur la porte demande quinze journées de travail ; de la « maison de l'Unité », rue « Marguerite » (i), où des « couronnements d'épines » font place à des couronnes de chêne, et où Lasalle, explique singulièrement le Mémoire, « répare le dedans des niches dégradées par les statues qui y étaient placées » ; du « Pavillon carré en saillie au coin des rues Jacob et Benoît », dont il martèle les consoles de support ; du (( Dépôt national d'objets d'arts et d'antiquités », rue des Petits-Augustins, où il supprime (( les chiffres sculptés en pierre entre les branches des palmiers sur le haut du portail », les fleurs de lys de la porte, du cul-de-lampe, de la niche et de la frise de la corniche dorique. Rue de la Harpe, la Vierge surmontant le pignon de l'église des Gordeliers (2); rue des Mathurins, le cadran solaire de la « Cour de l'entrée » (3); rue « Jacques », la porte des Charniers de « Benoist » (4); l'église Saint-Benoist (5),

(i) « En face de la rue des Cizeaui ».

(2) Ainsi que des armoiries et des fleurs de lys.

(3) Ecusson avec armoiries.

(4) Attributs (sans doute ossements et tètes de morts),

(5) Cinq croi^t en pierre, quinze fleurs de lys.

les collèges du Plessis et a Geneviève » (i); place de la Sorbonne, la porte de la chapelle de Clugny (2); rue Pierre-Sarrazin, le collège d'inville (3) sont traités de façon analogue. Et tout cela, y compris les sept cent quatre vingt-deux suppressions de saints aux coins des rues, a rapporté à Lasalle, a coûté à la République près de dix mille livres (4). Encore y eut-il, pour la même époque, d'autres mémoires du même entrepreneur : devant (( une maison sur le boulevard », à l'encoignure de la rue « Barbe », par exemple, il construisit un ccliafaud de cinquante pieds de haut pour atteindre une inscription sur marbre surmontant la croisée du deuxième étage, et un globe à couronne royale et fleurs de lys, objets d'horreur qui furent remplacés par les ordinaires faisceaux d'armes, couronnes de chênes et initiales R. F. (5).

Tels étaient les spectacles qu'offraient de toutes parts les rues de la capitale entre 1792 et 1795 : les pierres elles-mêmes étaient soumises, avec une inexorable stupidité, au régime de la guillotine.

(i) Inscriptions en lettres d'or sur la frise ; les deux écussons de la porte d'entrée sont remplacés par les chiffres R. F. et U. I

(3) Inscriptions en lettres d*or sur marbre noir.

(3) Deux armoiries.

(4) 9656 livres.— F. i3 96^.

(5) F ^8 964, 8-37 nivôse (28 déc. 1794 — 16 janv. 1795), Mémoire réglé à 471 livres, y compris les travaux exécutés h l'église de Notre- Dame do Bonne Nouvelle (quatre inscriptions Jésus Marie sur les basreliefs de la porte) et au no a de la rue Grange Batelière (supp. de blason et substitutions).

88 LE VA?IDAI.I8ME JAVJjUiy

La toilette des DoiiMOns maiiilciianl un aperçu de

Portes ' ^

Saint-Denis bcsogncs [)lus importantes ou plus par-

et Saint-Martin. > , r t

tîculièrenrient intéressantes accomplies dans les monuments nationaux.

Le 27 avril 1793, la Section du Faubourg du ÎS'ord demande « qu'il soit au plutôt travaillé à retirer les inscriptions en cuivre qui sont placées dans les attiques » des portes Saint-Denis et Saint-Martin : Ludovlco Magno . Il est étonnant, ajoute-t-elle, qu'elles existent encore : la Section, d'ailleurs, insiste très fortement pour la conservation des bas-reliefs de ces deux portes en raison <• du mérite de ce travail» (i). — Une inscription à la gloire de Louisle-Grand en 1798, c'était en effet intolérable. Quant à la (( conservation » des magnifiques bas-reliefs de Girardon, voici comment l'entendait le gouvernement.

Le II mai, les administrateurs des Travaux Publics écrivirent à l'architecte municipal Poyet : « Il existe, citoyen, sur le frontispice de la porte Saint-Martin, une inscription latine qui contraste d'une manière trop sensible avec le Régime républicain pour qu'on puisse la laisser subsister plus longtemps. Il serait également nécessaire de métamorphoser la couronne d'une renommée placée sur la tête du despote Louis XIV représenté en Hercule, et quelques autres signes de féodalité n. Les admi-

nistrateurs voulaient bien ajouter, comme les sectionnaires, qu'il y avait des précautions à prendre pour (( ne rien diminuer de la beauté du monument ».

Poyet en fit son afYaire et adressa à ce sujet, le i5 mai, au Bureau municipal, un rapport d'où il résultait que « rien n'était plus facile » que le travail en question. A la porte Saint-Denis, on enlèverait les lettres de bronze : Liidovico Magno, les Heurs de lys sculptées au-dessus, ainsi que sur les globes terminant les pyramides. Les quatre tables de marbre surmontant les guichets seraient remplacées par quatre autres portant la Déclaration des Droits de i Homme et les Bases de la Constitution. « Quant aux attributs placés sur les deux faces de la même porte Saint-Denis, tels que soleils, aigles impériales ou autres qui sont représentés sur des boucliers antiques, le citoyen Poyet estime avec raison, [reconnut le Bureau municipal], qu'ils sont plutôt des signes de républicanisme que de féodalité, puisque les insignes romains étaient des aigles déployées et que la coutume antique adaptée aux bas-reliefs peut reporter ces monuments à un siècle plus reculé que celui du despote Louis XIV, et par conséquent ne pas choquer les yeux des patriotes».

En ce qui concerne la Porte Saint-Martin, « les fleurs de lys portées sur un bouclier pourront être facilement supprimées et la figure de Louis A/F, représenté sous Vembleme d'Hercule couronné par la Renommée, cessera de représenter le despote lorsque la grande perruque qui le désigne sera convertie en une

()0 LK VANMAMSMi; .JAr:OIlIN

chevelure courte cl bouclée au hasard telle que celle crjlerculc, farnèse ou nnlique (i).. »

Le i/i août 1793, la Commission des Arts et des Monuments décida elle-même que « rinscriplion générale arrêtée dans la séance du 3o juillet <> serait placée sur les deux Portes. — Que devint la perruque de Louis XIV ? On tarda beaucoup, beaucoup Irop, à la (( convertir », car dix huit mois après. le 27 février 1790, la Commission des Travaux publics en était encore réduite à écrire à la Commission Temporaire des Arts : « Nous avons adressé le 7 vendémiaire dernier à la Commission d'Instruction Publique différents rapports sur le moyen de métamorphoser en signes républicains les emblèmes de la royauté qu'on remarque sur les portes Denis et Martin ; nous l'avons en même temps invité à nous faire part de ses vues et nous n'avons point encore reçu sa réponse ; » nous vous invitons c à examiner ce qui est le plus convenable de faire ; l'échafaud se dégrade...

Le 19 floréal an III (8 mai 1790), cet échafaud restant en souffrance, Poyet avertit la Commission des Travaux publics qu'il y avait urgence. — Le Mémoire du charpentier Guillaume, s'élevant à 2552 livres, représentait les frais qu'avait coûtés à la République la « chevelure courte et bouclée au hasard » de Louis XIV Hercule... Mais félicitonsnous de ce que les chefs-d'œuvre de François Blondel et Pierre Bullet soient encore debout !

(i) Rapport du Bureau Municipal reproduisant les termes de la lettre de Poyet qui y est jointe (mai ou juin 1793).

Les Grues L'iiistoire dcs Ci nfrues » et de l' u Hn-

t l'Humanité de ^ °

l'Ecole inanité » de l'Ecole de Médecine n'est

de médecine.

pas moins... drôle (i). Mis en demeure, le i5 décembre 1790, de supprimer les armoiries de son amphithéâtre; le doyen, nommé Bourru, avait écrit le 2 1 décembre aux administrateurs des Travaux publics : (( Ce qu'on pourrait prendre pour des armoiries aux Écoles de Médecine n'est qu'un symbole, une allégorie, ou ce qu'on peut appeler armes parlantes. On voit un soleil qui chasse des nuages avec ses rayons. Au-dessous, trois grues tiennent chacune dans leur bec une petite branche de je ne sais quelle plante. Le tout est couronné par une banderolle sur laquelle on lit : iirbi et orbl sains. Ce symbole allégorique... est sculpté sur un cartouche qui fait la clef de la voussure de deux fenêtres de l'amphithéâtre, l'une donnant sur la rue de la Bûchcrie et l'autre sur celle des Rats. » Le décret du 19 juin 1790 me paraît ici inapplicable, observait le bon doyen ; cependant, « si vous le croyez nécessaire, je m'adresserai au Comité de Constitution... J'attendrai avec confiance votre réponse avant que de proposer à ma compagnie de défigurer un monument public pour une cause si légère qu'elle avait depuis trente ans jusqu'à ce< jours-ci totalement échappée à mes regards». — L'Administration répondit au citoyen Bourru qu'il pouvait « laisser subsister » les trois grues.

93 I E VANDALISME JACOBIM

Mais cette tolérance fut suivie de proscriptions et (V (unéliorations plus graves.

Au début de i7o'i, Tenlropreneur Scellier « refouillait \i la masse et au poinçon » le grand basrelief situé au-dessus de la porte principale de l'École de Chirurgie, afin d'en expulser le « cidevant Roy» (i). Quatre mois après, le sculpteur Berruer corrigeait le bas-relief « placé dans l'altiriue, à l'intérieur des bâtiments de chirurgie », et dont il était lui-même l'auteur. On y voyait <c une figure de saillie d'un pied, représentant l'Humanité tenant un pélican qui donne ses soins à ses petits ; à ses pieds, est un agneau, symbole de douceur et de bonté, vertus participantes de l'Humanité qui ordonne l'exécution du plan qui lui est présenté ». Celte figure de l'Humanité avait été substituée à celle de Louis XV, et cette opération... chirurgicale en avait a nécessité » d'autres : « La figure qui était derrière celle du ci-devant, — explique pudiquement le sculpteur, — et qui représentait Minerve tenant dans ses mains des récompenses telles que des cordons de Saint -Michel , des patentes ou des brevets, a été supprimée et refaite par la moitié : elle tient actuellement d'une main une pique, et de l'autre une branche d'olivier. Cette figure fait allusion au gouvernement républicain. » En outre , devant la figure de l'Humanité, « quelques têtes ont été effacées »... Doux symbolisme! et dont le résultat le plus pratique fut de valoir

(i) F ^3 g68^ no 53o (i-iq pluviôse an II, ao janvier — 7 février 179^).

PROSCRIPTION DES (( SIGNES DE FEODALITE » qS

à l'exécuteur trois mille livres de salaire (i)... Menus travaux. Laissons de côté les travaux exécutés h l'Hôtel de Ville où P. B. Lepaute pensa se rompre le cou en escaladant l'horloge pour rogner les fleurs de lys des aiguilles , et u elîacer tous les mots de roi » peints sur les trois cadrans ou gravés sur « les barres de la cage » (^2) ; au Palais de Justice, où, le 4 août 1793, par ordre de la Municipalité, l'entrepreneur Coudet tortura la grande grille, chef-d'œuvre de serrurerie, a hacha » ses fleurs de lys, dccouronna ses globes, arracha divers ornements qui produisirent u deux voyes de gravois » (3) ; au collège des Quatre-Nations où le marbrier Adam rasa les panneaux de bois des trois portes de l'église, brisa les (( attributs de superstition» des (( quatre cartels supérieurs», «badigeonna en plâtre mêlé de boue des parties de sculpture » et occasionna aux combles de telles dégradations qu'il fallut ensuite en refaire la couverture (4) ; à la Maison Soubise, actuellement palais des Archives nationales, dont les mutilations rappellent, dès l'entrée, aux travailleurs, l'époque où les archives elles-mêmes

(i) F 13 96a n» i05, prairial an II. L'Administration des Travaux publics avait ordonné ces travaux le ai sept. 1793.

(a) F " 967, juillet 1793. Ordre des Cns Avril et Fournier. Pierre Bazile Lepaute démonta aussi les deux blasons fixés après l'horloge : coût, 38o livres. Mémoire analogue pour l'Ecole militaire.

(3) F 13 96C. Il y eut 3 journées de tailleurs de pierre, 8 de maçons et autant de garçons. — Pour les autres destructions, opérées par Daujon, voir plus loin, chap. vi.

(4) F " 96a, no i65 (ai fruct. an 11, 10 sept. 179^) et F. i3 903 (7 niv. an II, 37 déc. 1793). — Les dégradations furent ducs aussi en partie à l'ouragan de pluviôse.

Ç)fi LE V\>cnALISME JACOBIIf

devinrent l.'i proie du vandalisme; laissons tout cela afin d'exposer plus en détail des opérations vraiment dignes de célébrité : celles qui s'accomplirent à la Sainte-Chapelle du Palais de Justice et au i^alnis du Louvre ; puis, à titres de premiers exemples pour la province, aux Palais de Versailles et de Fontainebleau.

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