CHAPITRE X
La guerre aux Cathédrales.
Paris, — Chartres
Heima.
Itlifi" de
Com'nent tomber li^otiii du clergé
' — La Ci'.w.ri. ... - - „-*— i-f. rri
'X (1795-1800). — La cathédrale
Le
timea i
de Rem^ iio^jo- -
Statues décapitées.
Correspondance mimsien'-i.r
C'est aux prises avec les monuments les plus
merveilleux de l'art gothique que le vandahsme
jacobin apparaît dans toute sa virulence : il ne ten-
dit pas seulement à « désaffecter « le, eghses, ma.s
encore à les détruire, même si elles représentaient
d'incomparables trésors d'art, de prodigieux témoins
de civilisation comme les cathédrales de Par.s. de
Cathkdrai.k di: Sins B;is-i\.'lict inutile.
Chartres, d'Amiens, de Strasbourg, de Reims (i).
11 y accumula du moins des ruines qui menacèrent
d'être totales, ainsi que vont le prouver, pour ces
cinq monuments-types, de brèves monographies.
L'enlèvement Notre-Dame de Paris est la pierre annocturne du *
trésor gulaire de la Cité. Avant même que la
de Notre-Dame
de Paris. cathédrale actuelle ne fût construite, voilà sept siècles, Gharlemagne et avant lui Ghildéric avaient élevé au vrai Dieu, en ces lieux vénérables, une église qui avait remplacé les temples gaulois et romains. La civilisation française n'a peut-être pas, depuis deux mille ans, de plus pur foyer; toutes les gloires de notre histoire s'y sont tour à tour cristallisées.
Le monument conçu par Maurice de Sully et dont la première pierre fut, selon la tradition, posée en ii63 par le pape Alexandre III, est l'une des expressions les plus parfaites du Moyen-Age chrétien : construit en un siècle et demi seulement, il offre une admirable unité, et il représente, avec une plénitude et une puissance merveilleuses, l'art français par excellence (2).
Tout cela était bien égal aux sans-culottes! Après y avoir installé l'intrus Gobel (3), la Révolution procéda au dépouillement de la cathédrale.
(i) On trouvera aux chap. ii et xii des renseignements sur quelques autres cathédrales : llodez, Sens,Troyes, Montauban, Auch.Alais, Noyon, Chambéry.
(3) Marcel Aubert et Paul Vitry, la Cathédrale Notre-Dame de Paris (1909).
(3) Pour cette comédie électorale, voir notre ouvrage : Gobel, évéque métropolUain constitutionnel de Paris (Nouv. Librairie nationale, Paris, igiaV
aaG LK VATfDAMSMB JACOniTf
Le ai aonl i7îj'>i, « le Coiisoil f^ciiéral des Coinniissaires des 48 sections » avait ordonné d'erdever dans toutes les paroisses de la capitale « tous les objets d'argenterie et rnenne les chandeliers, croix, etc., tant sur les autels que dans les sacristies n.
Le soir mônfie, à 7 heures, le Comité de la Section de la Cité, « considérant que le prender devoir des fonctionnaires publics est d'exécuter ponctuellement les ordres dont l'exécution leur est confiée », envoya le nommé Bucquet à l'Hôtel de Ville pour réclamer des instructions plus précises (i). Duquel revint à onze heures et demie : le maire Pétion s'était contenté de répondre « qu'il n'avait aucune part à l'arrêté dont il s'agissait », et « qu'il recommandait beaucoup de prudence dans l'exécution » de façon à « laisser le nécessaire au culte ».
Beaucoup de prudence ! Voici comment les membres du Comité de la Cité suivirent le conseiL
Ils partirent à Notre-Dame vers une heure du matin, se firent livrer par le sacristain un inventaire dressé en 1783, et chargèrent pêle-mêle sur des charrettes un bras de saint Simon, enrichi de onze pierres estimées 4oo livres ; un bras de saint Biaise, en vermeil, avec 5o pierres estimées 35o livres; un bras d'argent de saint André, d'une valeur de 53o livres ; un buste de saint Denis, en vermeil, valant 2026 livres ; un buste de saint Philippe, avec des saphirs estimés 90.000 livres ; la boète d'or servant aux ablutions de Noël ; des burettes ;
(i) Dépouillement de l'église Notre-Dame. Bibl. de la ville de Paris, Réserve io.663 (Manuscrit).
onze calices ; puis, la châsse de saint Marcel (26.477 livres), la châsse de saint Corne (5.760 livres), la châsse de saint Vincent de Paul, des crucifix, des statues, des ciboires, des médailles, des tableaux, des soleils, etc., etc. Tout fut raflé en deux voyages et les oflîciers municipaux en signèrent une reconnaissance ofïîcielle. — Le transport, terminé à 3 heures du matin, coûta 18 livres.
En une nuit, le trésor de Notre-Dame, amassé en six siècles, avait été volé. Semblables aux détrousseurs de cadavres, les cambrioleurs jacobins s'étaient emparés des ossements sacrés pour battre monnaie avec leurs joyaux.
La démoution L*année suivante, ce fut le tour des
administrative
des sculptures, sculptures, et alors, sous les auspices de la « Raison », les démolitions s'organisèrent administrativement.
Du 10 septembre au 4 octobre 1798, sur les ordres de Daujon autorisé par la Commune, et a en vertu d'une lettre du Comité révolutionnaire de la Section de la Cité », l'entrepreneur de bâtiments Bazin accomplit le travail suivant :
(( Aux trois portes des portails, à l'efTet de supprimer les couronnes qui étaient sur la tête de la grande quantité de figures et au plus haut des dits portails, à cet effet avoir construit trois échafauds montant de fond à plus de 5o pieds de haut sur 36 pieds de long et 12 pieds de profondeur; plus un échafaud volant au haut de chaque pointe d'ogive et prenant au-dessus de la corniche supportant les colonnades, où étaient
22S I.R VA?(DAMSME JACOBIM
placées l(3s figures qui ont clé supprimées (i)... »>
Bazin opéra ensuite au palais de l'Evôché où siégeait alors le Comité révolutionnaire : aux frontons (les bûtimenls, en trois places, il « hacha les blasons... et l(;s attributs de féodalité, fit à ebacun une maçonnerie en plâtre suivant ce qui était ordonné par les sclupteurs », et appliqua sur ce plâtre « un nouveau cuir et le bonnet de la Liberté ».
La Commission des Travaux publics approuva le mémoire de Bazin et demanda que les /i3i livres réclamées fussent réglées « sur les fonds de 64 millions mis à sa disposition par le dçcrel de la Convention (2) ».
Ce n'était qu'un début : il fallait dépouiller la basilique des dentelles dont sa robe de pierre avait été magnifiquement parée par l'histoire, et d'abord lui enlever son mobilier d'art.
Le i3 novembre, trois jours après la fameuse Fête de la Raison (3), la Commission des monuments chargea Jollain, Moreau et Lemonnier d'aller dresser « l'inventaire de tous les objets que renferme ce temple ». Les commissaires firent leur rapport le 26 novembre ; leur attention avait été attirée par certaines statues que la Commission se refusa à envoyer au creuset :
« Le citoyen Moreau fait un rapport sur huit
(i) Il faut entendre que Bazin supprima les couronnes des figures ; c'est en effet Varin qui détruisit ces dernières.
(2) Arch. Nat. F ^ 966. — Mémoire du 2 juillet 1794.
(3) Fête où la Raison, on le sait, fut incarnée par une actrice de rOpéra.
statues de bronze dont deux sont dorées et qui, retirées du sanctuaire de la ci-devant église Notre- Dame, lui ont paru, ainsi qu'aux artistes ses collègues, pouvoir être envoyées à la fonte... La Commission, quoique convaincue que les statues en question ne sont ni des modèles de l'art ni des monuments utiles à l'histoire des arts, et que, d'ailleurs, représentant des anges armés des instruments de la passion, elles seraient beaucoup plus utiles converties en canons que conservées », écrira à leur sujet au Comité d'Instruction publique (i).
Nous ne savons si la réponse de ce dernier Comité fut favorable aux statues — ou aux canons. Quant aux cent quatre tableaux « des grands maîtres de l'école française » qui ornaient les murs, ils prirent de suite le chemin du Muséum national.
On pouvait maintenant s'attaquer à l'architecture.
L'entreprise, — fort importante en raison de la multitude de signes proscrits qui, de la base au sommet, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, gâtaient la cathédrale, — était très lucrative ; aussi futelle l'objet de compétitions dont la séance de la Commission des monuments du 16 décembre 1798 nous a conservé l'écho :
« Il se fait lecture d'une lettre du citoyen Daujon qui réclame tout à la fois et pour le citoyen Bellier et pour lui-même les travaux des démolitions commencées à la ci-devant église Notre-Dame : s'ap-
(1) L. Tueley, Procis verbaux de la Commission des monuments, p. 1 14.
a3o LH VA:tDAMSMF JACOHI?f
puyant surloul sur la convention faite par la Commission avec 1<! citoyen Bellier dans la dernière séance et sur la justice de la Commission qui, suivant Tintention de la Convention nationale, emploie sans doute les citoyens qui sont les citoyens les plus dévoués à la cause de la Liberté ; enfin sur le droit qu'il semble avoir acquis à ces démolitions parce que depuis longtemps il est employé à la suppression des signes de féodalité et à des démolitions et transports pour la Nation dans les divers dépôts...
») Au même instant a paru le citoyen Scellier qui a exposé à la Commission qu'il s'était présenté muni de ses pouvoirs à la ci-devant église Notre- Dame ; qu'il y avait trouvé un entrepreneur maçon, nommé Varin, occupé à démolir ; qu'alors, pour ne point déranger les opérations commencées, il était convenu avec ledit Varin de faire ensemble le reste des démolitions ; qu'ensuite, s'étant présenté dernièrement pour continuer ses travaux, il avait rencontré le citoyen Bellier qui, en vertu des pouvoirs qu'il dit avoir de la Commission, prétendait mener ces mêmes travaux... »
La Commission décida de laisser à Scellier ses pouvoirs ; quant à Bellier, il resterait simplement chargé, au nom de la Municipalité, de « débarrasser » les églises des « objets précieux dans les arts que la Commission a cru devoir réserver (i) ».
Nous possédons les Mémoires des travaux effectués au « Temple de la Raison », de décembre 1798
(i) L. Tuetey, op. cit., ii, p. m.
LA GUERRE AUX CATHÉDRALES aSi
à septembre 1794, par Varin, « entrepreneur patenté du département », « sous les ordres des citoyens administrateurs », sous « la conduite du C° Poyet, membre de l'ancienne Académie d'arcbitecture », et l'inspection de Dorotte (i). Ces documents ont une importance considérable au. point de vue archéologique comme au point de vue historique : nous allons les analyser de très près.
Commençons par l'extérieur.
La croix qui dominait le « rond-point » de Tédifîce était aussi blessante pour 1' « œil républicain » que la couronne de la Sainte-Chapelle (2). « Suivant Tordre reçu en date du 4 frimaire, an II », (4 novembre 1793), — car Varin a toujours bien soin de spécifier qu'il n'est qu'un agent officiel d'exécution, — des échafauds furent dressés audessus des balustrades surmontant le chéneau, « sous régoût du comble du temple » : on put ainsi u déposer » le coq et la boule de cuivre, et le citoyen Roussel, « commissaire aux accaparements », constata « une paizée de 60 livres ». On descendit avec des cordages sur le pavé du cloître (( le montant de la croix et son croisillon », composés de (( quatre forts barreaux en fer carré » de 82 pieds d'élévation : le commissaire enregistra i.3oo livres de métal au profit de la République.
(i) Mémoire pour le compte de l'administration des Travaux publics de la municipalité de PariSjF^ 9G7, 1*^ frimaire an III (ai nov. 179^). — Rapport de In Commune à la Commission des Travaux publics, F^ gôa, 6 frimaire an III (a6 nov. 179/!).
(a) Rappelons ici que la flèche du transept fut détruite, comme celle de la Sainte-Chapelle, à cause du plomb dont elle était couverte. Elle datait du xiii* siècle.
l.V VAnOALISMi: JAComx
Les « brides, goujons et lasscls » qui retenaient la croix avaient été « brisés sur le tas avec grande dilTiculté ». Plus soigneux qu'à la Sainte-Cliapelle, Varin recouvrit les trous de piomb.
Comment Le 23 octobrc, la section de la Cité
tombèrent les
statues des Rois, avait réclamé la suppression des statues, déjà découronnées, des rois de Juda et d'Israël qui ornaient la façade de Notre-Dame — et qu'elle croyait représenter les rois de France : le Conseil général de la Commune avait arrêté que, a sous huit jours, ces gothiques simulacres seraient détruits ». Le 7 novembre, au Comité d'Instruction publique de la Convention, David avait proposé « d'ériger une statue représentant le peuple français, dont la base serait formée des débris de ces statues » ; Fourcroy avait lu la rédaction d'un projet d'arrêté, et David, Bourdon, Mathieu, Romme, Fourcroy lui-même avaient reçu mission de « compléter » la rédaction (i). Voici comment Varin, collaborateur du (( grand » David, réunit les matériaux de la statue populaire.
A 36 pieds de hauteur, il éleva trois échafaudages a sur trois pilles intermédiaires entre les bayes » et détruisit d'abord u une figure, laquelle a été refouillée en pleine masse, en pierre dure de roche, d'une fermeté extraordinaire, de 8 pieds de proportion, sur 2 pieds 6<» de large, et 16° de saillie, le tout réduit et vérifié avant destruction ».
(1) J. Guillaume, Procès-verbaux du Comité d'Instruction publique de la Convention nationale (Paris, Impr. Nat., 189^), t. II, p. 773. — La proposition de David avait été faite à la Convention le jour même, à la séance où abdiqua Gobel.
LA GUERRE AUX CATHÉDRALES a33
Pour l'opération et « la taille du parement tant lavé que rustique », Varin demanda un salaire de 66 livres. Le « même procédé » fut appliqué à deux autres figures.
Pour la « galerie des rois », voici les termes du mémoire :
« La dépose de vingt-huit figures en pierre très dures,... le descellement d'icelles, des fers et crampons qui en contenaient les masses, ces figures mutilées et épauffrées au dégagement des épaulles, draperies, cols et autre, pour faciliter leurs passages à travers la colonnade, leur bardage avec sujétion dans le passage étroit de la ditte gallerie pour les jeter dans le parvis au moyen des bascules, 35o livres.
» Les figures dites des rois ont été dérangées du tas où elles étaient tombées dans le parvis pour procéder à la réparation du pavez enfoncé par leur chute, 90 livres. »
Une autre statue de 6 pieds de haut située u au droit et près l'arcade côté du petit pont, au-dessus d'une petite boutique occupée par un perruquier » (r) fut descendue à la chèvre, — sans doute pour ne point écraser l'échoppe.
On voit ce qu'il reste des traditionnels récits que les derniers historiens de Notre-Dame de Paris, MM. Marcel Aubert, attaché à la Bibliothèque Nationale, et Paul Vitry, conservateur adjoint au musée du Louvre, ont ainsi résumés : u Le peuple
(i) Nous indiquons les emplacements tels que lei décrit Varin, afin qu'on puisse identifier les destructions.
a34 II"' VANDALISME JACOBIN
se rue dans les galeries, des cordes sont passées au cou des statues, un mouvement de bascule et les statues roulent sur le parvis (i) n. — Le « peuple », c'était le salarié Varin !
A la porte du bas côté « vers le cloître, dans le parvis », neuf statues eurent la tôle tranchée : on rogna en outre « portions des colonnes engagées au derrière, portant partie des saillies masses d'icelles... Sur la pille d'angle, côlé du cloître n, un échafaudage de 36 pieds de haut permit d'abattre « une figure recouppée en pleine masse, pierre très dure, de 8 pieds de proportion, produisant 26 pieds 8"* réduit en cubes ». — Car c'était, suivant l'usage payé, tant le pied cube !
A la première pile de l'ancien cloître, « à gauche en regardant de face la baye de la porte qui communique au temple », Varin démolit « une portion de tronc d'une figure portant trois têtes », le tout placé « sous un portique composé de quatre petites coloan3s et surmonté d'une voussure en cul-defond » . Gela fut « détruit à la masse et au poinçon » et produisit 34 pieds cubes de gravois.
« Sur l'épront attenant à la roze à gauche en entrant au temple par la même baye..., il a été détruit une figure dont le sommet portait la saillie masse de l'entablement...
(i) La Cathédrale Noire-Dams de Paris (Paris, Longuet, 1909, p. 87). — Oa voit aussi ce qu'il faut penser de l'affirmation de M. Aulard : « Ghaumelte fit décider en principe la démolition des saints qui se trouvaient au portail de Notre-Dame,... mais il se garda bien défaire exécuter son arrêté, et on se borna à masquer les saints avec des planches ». {Le Culte delà Raison..,, Paris, F. Alcan, 1893, p. 64.)
» Face extérieure, côté du cloître, baye d'entrée donnant sur le cloître, appelée porte ronge, [on fit] la dépose de neuf figurines en pierre dure,... la tranchée et coupe sur le tas... des têtes et partie de tronc...
» Porte dans le cloître ensuite de celle ditte rouge et au-dessus du cadran, [on opéraj la dépose de douze figurines en pierre très dure. Au-dessus de la même baye, entre les piramides, [fut effectuée] la dépose par le même procédé de quatre figures de chacune 7 p. 6<* de proportion. »
Même sort fut réservé à dix-sept figures ornant la porte communiquant avec l'archevêché. Dans la cour de l'archevêché, aux murs de la basilique, on déposa huit autres statues de 6 et 7 mètres de hauteur.
A l'extérieur de Notre-Dame, Varin brisa donc
au total 78 grandes statues et 12 plus petites, sans
compter les colonnes et pièces d'architecture qui
les encadraient, ni la couronne, les trois fleurs de
lys et le blason de France qui ornaient V a escalier
des sonneurs ».
,. ^®s A l'intérieur, on supprima tout ce
lepouillements '^
intérieurs. qui rappelait le « despotisme » : fleurs de lys des aiguilles de l'horloge, fleurs de lys et autres emblèmes en « saillie dans les arceaux » et dans les verrières. » A la seule baye de porte du bas côté, vers l'archevêché », on en fit disparaître environ 200; « à l'entrée de la nef », 4oo; dans 39 grands vitraux de la nef et au pourtour du chœur, 6,258, « compris S^ dans les deux petites
a36 LE VATfDAMSME JACOD15
croisées dans le buiit de la nef vers le buiîel d'orgue »>. Ces emblèmes des vitraux furent recouverts (( d'une couche de peinture à l'Iiuile grasse ».
Au lour des signes de « superstition ».
De la balustrade qui fermait le sanctuaire, on arracha « six anges en cuivre bronzé de G et 7 p. de proportion », sans doute ceux que les délégués de la Commission des monuments voulurent transformer en canons. « Sur le compartiment de marbre du sanctuaire », le marbrier sculpteur Scellier grava, a à genoux et couché sur le pavé », i5o lettres dont nous ignorons le sens (i) : ne convenait-il pas de perpétuer pour la postérité l'avènement du règne de la Raison?
On passa aux chapelles.
(( Dans la croisée du temple, [aux chapelles] dites Christophe, la Vierge, Denis et Marcel », furent détruites « des figures servant d'attributs,... en stuc ou autre matière ». La Vierge était en marbre blanc. Varin prit d'ailleurs « toutes les précautions possibles » pour ne point les détériorer.
- A la chapelle Saint-Marcel, il démolit le rétable d'autel en pierre, « un massif sous les marches,... deux massifs sous les colonnes qui étaient à chaque côté du rétable, au droit des crédences ». Mêmes opérations aux chapelles de la Vierge et de Saint- Denis.
A travers la basilique, s'étaient accumulés les débris : Varin employa a treize journées d'ou-
(i) Mémoire de Scellier, F^^ 968, n» 471.
vriers compagnons pour le transport des pierres, blocs de marbre, et autre revêtissement qui tous étaient épars dans la nef » : le pourtour du chœur reçut les marbres, et le cloître « les assises en pierre, moélons et gravois ».
La toilette de Notre-Dame ainsi achevée, l'Ltre Suprême pouvait y être célébré. Le 29 mai 1794 fut accroché au sommet de la première galerie du grand portail « un grand placquage de menuiserie recevant l'inscription » : Le Peuple Français reconnaît l'Être Suprême et l'Immortalité de l'Ame (1).
La Commune attachait-elle une grande importance au nouveau culte? Les fêtes humanitaires pour lesquelles deux vastes tribunes étaient réservées aux Mères et aux Vieillards eurent-elles peu de succès? C'est à croire, car la Municipalité chercha bientôt à se débarrasser, contre un bon sac d'écus, de la cathédrale elle-même : Notre-Dame fut mise en vente, et Saint-Simon, — futur créateur de la religion qui porte son nom, et alors très riche, — se présenta, dit-on, avec un ballot d'assignats pour acheter le monument et le démolir. Seul l'oubli d'une formalité administrative aurait
(i) Les Mémoires que nous venons d'analyser furent successivement vérifiés, certifiés et visés par le» inspecteurs Gilbert et Dorotle, le vérificateur Herpepée, le» contrôleurs des bâtiments Legrand et Frappe (?), l'architecte Poyet, les administrateur» départementaux Courtois. Pauly (?), Cousin, Guiard, E.-J. Bataillard, L. Lemit, Houzeau et Garnier.
a38 I.K VAriDALISME JACODI.'V
cmpôclié le in.irchc de so conclure (i). Happelons ici que trois (églises de la cite furent alors elleclivcnicnt démolies : Sainte-Madeleine, en 179^ ; Saint- Germain-le-Vieil, en 1796, et Sainte Croix en 1797.
Notre-Dame n'échappa pas pour autant au vandalisme.
En 179/'», elle était devenue — comme une foule d'autres églises — magasin à vivres. En 1795, elle servait de cave à i.5oo pièces de vin. Les verrières n'existaient plus, non plus que le pavé; les portes étaient remplacées par des planches disjointes. Des décombres de toutes sortes s'entassaient dans les coins.
En 1802, lorsque la cathédrale fut rendue au culte catholique, les niches étaient veuves de leurs statues, les bas-reliefs étaient mutilés, les fenêtres étaient bouchées par des murs de plâtre; derrière les grands abat-sons de bois qui pendaient, lamentables, au haut des tours, il n'y avait plus de cloches. Le chœur ne possédait même plus un autel, plus une boiserie, plus une grille. Le jubé était détruit, la statue équestre de Philippe le Bel et les monuments funéraires brisés : tout ce qu'avait pu atteindre, à hauteur d'homme, la tourbe révolutionnaire, était devenu la proie de l'effroyable cataclysme.
Deux ans après, le Pape et l'Empereur rendaient à Notre-Dame la majesté de l'Histoire de France. Mais les restaurations du xix® siècle feront-elles
(1) D'après M. Paul Lacroix, Paris à travers les âges, t. I, Notre- Dame, p. a 9.
LA GUERRE AUX CATHÉDRALES qSq
jamais oublier les allenlals qui marquèrent, pour la métropole Nationale, la dictature jacobine?
La cathédrale de La cathédrale de Chartres est, comme
Chartres,
Générosité du celle de Paris ou de Reims, l'une des
Clergé en 1789.
pierres angulaires de la civilisation chrétienne. Avant même l'arrivée de César, les druides gaulois y avaient érigé une statue à u la Vierge qui devait enfanter ». Le Clocher Yieux, dont la masse I indestructible reste un prodige d'architecture, est antérieur à 1194. La basilique actuelle fut consacrée en présence de saint Louis en 12C0, et les statues de ses portails, les roses de ses nerfs, les dentelles de pierre de son chœur sont considérées comme les prototypes de la sculpture médiévale, comme les chefs-d'œuvre d'une école qui accomplit dans l'art gothique la transition entre la phase « hiératique » et la phase « idéaliste ». Ajoutons qu'avec ses voûtes de 35 mètres 5o de hauteur, avec sa nef de i34 mètres de longueur hors œuvre, avec son Clocher Neuf de ii5 mètres d'altitude, avec sa crypte immense qui la prolonge dans les entrailles du sol et permet en quelque sorte au visiteur, de plonger, dans la nuit des temps, jusqu'aux époques mérovingiennes et gallo-romaines, ajoutons que cette cathédrale est l'une des plus castes comme l'une des plus magnifiques du monde.
Ses évêques, ses chanoines, ses bourgeois, son peuple entier avaient, durant six siècles, sauvegardé
2/|0 I.K VANDALISME JACOniiV
jalousement cl sans cesse accru ses trésors. C'était leur gloire, (jui rayonnait dans toute la chrétienté.
En 1789, le Chapitre ne se montrait point hostile au nouvel ordre de choses : le 23 juillet, il vota 600 livres pour l'organisation de la « garde bourgeoise » et bénit solennellement ses drapeaux. En octobre, il versa une contribution u patriotique » de 11.000 livres, et l'Éveque adressa à toutes les paroisses et communautés une lettre circulaire les engageant à porter à la Monnaie toute l'argenterie qui n'était pas absolument nécessaire à l'exercice du culte divin. Le Chapitre lui-même fit faire l'inventaire de ses richesses, et, le 28 novembre, décida de sacrifier à la cause publique 100 marcs 3 onces, soit plus de 26 kilogrammes de métal précieux (i). Ce Clergé ne boudait pas! Il est vrai qu'il ignorait encore les tendances secrètes du (( mouvement de 1789 ».
En 1790, les préliminaires de la Constitution civile du clergé dissipèrent les illusions. Le Chapitre refusa de procéder avec le District à un nouvel inventaire destiné à faciliter la spoliation, et il n'abandonna que sous la menace des baïonnettes les prérogatives dix fois séculaires dont il était le gardien. En 1791, les chanoines, ayant refusé le serment, reçurent de la municipalité l'ordre de ne plus franchir les portes de l'église. La Cathédrale de Chartres n'était plus désormais qu'une église
(i) Abbé G. Sainsot. La Cathédrale de Chartres sous la Terreur (i886). — On trouve dans cet ouvrage de très précise érudition les '^textes que nous citerons.
LA GUERRE AUX CATHEDRALES liil
paroissiale desservie par des intrus et fréquentée par des politiciens prêts à tous les sévices.
Le Déjà le pillafçe avait commencé :
pillage commence " i o
en 1791; premier l'architecte Morin constatait (le 8 juin
cri d'alarme. , • , > •
1791) qu il n y avait plus qu un seul autel où l'on pût dire la messe. Les meubles rares allaient enrichir des maisons particulières. En maints endroits les pierres menaçaient de se disjoindre. Le Chapitre, — qui avait consacré durant les cinq dernières années 5oo.ooo livres à l'entretien de sa Cathédrale, — était remplacé par un Conseil de fabrique dont le rôle consista surtout à adresser d'impuissantes requêtes à l'administration départementale.
Le 20 mars 1792, le Directoire d'Eure-et-Loir poussa un premier cri d'alarme : considérant que l'immense vaisseau de l' « Église Cathédrale » absorberait les revenus de la fabrique s'il restait à sa charge, « qu'on serait même forcé d'abandonner cette église et d'en faire construire une autre dont l'entretien serait infiniment moins coûteux », les administrateurs demandaient à la Constituante de mettre les frais d'entretien à la charge du Trésor National.
C'était — exactement — vouloir renverser les rôles, car, loin de subvenir aux dépenses des cathédrales, les financiers de la Révolution devaient au contraire les considérer comme des sources de revenus.
A Chartres même, le dépècement allait bon train : on enlevait les plombs, on brisait les serrures, on
^^a LE VANDALISME JACOBIll
fractiiniit les portos, on supputait les gains, sordides, à réaliser. Le District ordonnait aux marguillers d'arracher des ornennents sacerdotaux l'or et l'argent pour les envoyer à la Monnaie. La loi du i(j août 1792 ayant supprimé les Conseils de fabrique, mis en vente leurs immeubles et confié les intérêts des églises aux administrations municipales, rien n'arrôta plus la spoliatton.
Ln 179.3, on dressa un nouvel inventaire (Je ce qui restait. Le 6 février, la Municipalité fit brûler par l'orfèvre Blonnié « un tableau en point de tapisserie, avec paillettes d'or ou d'argent 0, sous le prétexte qu' u il tombait en poussière » ; quant à la raison de cette opération, les paillettes d'or ou d'argent », l'indiquent assez. — Cette tapisserie, donnée en i4o6 par le duc de Berry, avait coûté 10.000 écus...
Le 6 août, en exécution de la loi qui ordonnait l'enlèvement de toutes les marques de la royauté et de la féodalité, le Conseil général de la Commune fit effacer celles qui régnaient dans l'un des bas-reliefs du chœur et qui représentaient le vœu de Louis XIII.
Le i®'' septembre, on s'attaqua au voile de la Vierge donné par Charles le Chauve en 876. Depuis près de 1000 ans, cette relique insigne avait été vénérée et enrichie par les plus illustres personnages : la châsse était une merveilleuse œuvre d'art ornée de colliers de pierres précieuses, d'anneaux, de croix, de bijoux de toute sorte et d'un prix inestimable. La proie était bonne! Les commis-
LA GUERRE AUX CATHÉDRALES a43
saires municipaux ouvrirent la chasse et laissèrent les assistants se partager les morceaux du voile sacré — comme avaient été partagés, dix huit cents ans auparavant, des morceaux de la robe du Christ lui-même... Les bijoux antiques, — camées, sardoines, cornalines, agathes, — furent emportés par les citoyens Sergent et Lemonnier, pour le Muséum National (i).
En novembre, le Conseil municipal ordonna de descendre les cloches, « soit en entier, soit par morceaux » ; d'enlever la statue de la Vierge placée à gauche de la nef, près de la grille du chœur, ainsi que « tous les saints et autres signes de superstition qui entourent le portail de l'église et autres lieux extérieurs ». Un conseiller avait observé que « cela coûterait considérablement à la Commune », mais le citoyen Sainsot avait proposé de (( faire ce travail à son compte si on voulait lui abandonner la pierre qui en proviendrait » ; il verserait en outre u cent livres à la caisse de bienfaisance de la Société Populaire ». Le marché avait été accepté, et Sainsot se mit à la besogne : déjà il avait brisé six statues colossales du porche septentrional lorsque Sergent survint et arrêta l'infamie. Les huit statues argentées qui représentaient les apôtres et qui étaient adossées aux piliers de l'intérieur, furent à leur tour brisées et jetées dans les fondations d'une
(i) A la séance du ai novembre, t la commune de Chartres dépose dans le sein de la Convention l'argenterie et les ornements de ses églises ». — Moniteur, XYIII, p. Agi.
a/|4 Ï'E VALIDAI. I.^Nir, JACOMIN
maison en conslniction. La Vierge de Notre-Dame de Soas-To.rrc fut docapiléc : c'étiit la statue druidi(|uo ([ue n(js ancêtres j^'.iulois avaient érigée à (( la Vierge qui devait enfanter »... On s'attaque à Restait le monument lui-môme. Le
l'architecture.
Le culte i3 novembre lyo'i, l'administrateur du
de la Raison.
District nommé Cochon-Bobus proposa à la Société Populaire d'abattre la catliédrale, à cause de son entretien trop coûteux. Le club accepta l'idée et l'imposa à la municipalité qui chercha l'exécuteur : un étranger se chargea de cette démolition ((patriotique ». Par bonheur, l'architecte Morin — qui n'était pas un sauvage — fut consulté et fit la réponse suivante : <( Avant de conclure une affaire de cette importance, il me semble, citoyens administrateurs, qu'il est bon de s'informer du moyen que l'entrepreneur se propose d'employer pour enlever les débris qui résulteront de la destruction de la cathédrale... Où trouver un emplacement assez vaste pour leur servir de lieu de dépôt ? Si vous ne posez pas vos conditions à cet égard, les démolisseurs se débarrasseront de ces débris partout où ils pourront ; ils en encombreront vos places publiques, vos rues, vos moindres passages ; la circulation deviendra impossible, même pour les gens de pied... Je pense donc que ce serait agir sagement, avant d'accepter la proposition du soumissionnaire, qu'il vous montre en dehors de la ville et de ses faubourgs un terrain où il pourra au fur et à mesure transporter tous les matériaux. »
LA GUERRE AUX CATIIF.DRALES 245
L'aventurier recula devant ces conditions, et c'est ainsi que la cathédrale de Chartres échappa à la condamnation à mort ohtenue contre elle par le citoyen Cochon-Bobus...
La destruction en détail continua.
Le i6 novembre, trois olïîciers municipaux, deux « notables » et trois délégués de la Société Populaire se firent livrer les vases sacrés, la tête de saint Mathieu, le chef de sainte Anne, la statue de saint Laurent, la chasse de saint Piat et quantité d'autres objets d'art en or et en argent : le tout fut enfermé en dix tonneaux, chargé sur voiture et expédié à la Convention Nationale... Les « citoyennes patriotes » furent employées à « dégalonner » les ornements sacerdotaux qui restaient à la sacristie.
La cathédrale n'avait plus besoin maintenant que d'un seul gardien : le citoyen Chambrette, qui cumulait ces fonctions avec celle de (( croquemort ».
Le culte catholique étant aboli, et l'évêque constitutionnel Bonnet ayant dû lui-même renoncer « à son métier de prêtre », — Bonnet mourut d'ailleurs le 12 novembre, — le moment était venu d'inaugurer le culte de la Raison.
La cérémonie officielle eut lieu le 29 novembre : « Un nouveau jour vient de luire pour la France républicaine, dit le Récit (imprimé) de la Fête. La Raison a percé le nuage épais qui pendant dixhuit siècles l'a dérobée aux regards des Français. »
Inutile de raconter cette scène dont les gro-
2\0 UK VA?fDALlSME JACUBI^
tesqiies pitreries furent, pour l'époque, très banales.
Signalons seulement l'incident relatif à la statue de
la Vierge montant au ciel : comme on allait la jeter
bas, un assistant la coiffa du bonnet phrygien et
ailînna qu'elle était a bonne républicaine » ; ce
geste la sauva et la Vierge de l'Assomption fut
transformée à Chartres, tout comme à Paris M"" Au-
bry, en déesse de la Raison...
Le nouveau culte fut agrémenté par des auto-da-
fés de ce genre : la troisième décade de frimaire
(20 décembre 1793), un feu de joie fut allumé dans
le cloître Notre-Dame et dévora les livres liturgiques,
des ornements sacerdotaux, des meubles, la Vierge
de Notre Dame de Sous-Terre, naguère décapitée.
— La superstition était vaincue.
Le dépècement Lq cathédrale « laïcisée » était-elle en 1794.
désormais à l'abri du vandalisme.^ Sergent l'affirma dans un rapport (du 24 décembre 1793) sur le culte décadaire, rapport où il disait : « Conservons donc avec soin ce monument. Que jamais la hache et le marteau ne l'entament. Il sera toujours pour Chartres une richesse, car il offrira toujours aux amateurs d'art, aux étrangers, un objet d'étonnement et d'admiration ; et lorsque la Liberté sera bien assurée,... nous verrons accourir de toutes les parties de l'univers des hommes qui nous apporteront leur or en venant prendre l'exemple de nos vertus. »
Ces considérations utilitaires ne manquaient pas de fondement; mais Sergent s'abusait sur les « vertus » républicaines : elles consistaient d'abord à
LA GUERRE AUX CATHEDRALES llx']
achever la destruction des vestiges du fanatisme, et la Cathédrale, — quoique dépouillée, — restait le plus formidable de ces vestiges. 11 fallait donc compléter sa destruction, et pour cela il suflîsait de laisser agir le temps.
En 1794. tandis qu'on dansait dans la Cathédrale, tandis qu'au son des violons placés dans la chaire les quadrilles voltigeaient sur le labyrinthe — ou lieae — du pavé, on commençait l'opération fatale ordonnée par la Commission des Travaux publics : sous le prétexte qu'il fallait des balles pour les défenseurs de la patrie, l'architecte Morin dut procéder à l'enlèvement du plomb de la couverture. La grande nef fut donc découverte en son entier jusqu'au transept, ce qui produisit 458. i64 livres de plomb. On en envoya à Paris 895.642 livres qui furent déposées à l'Hôtel Maupeou, rue de l'Université.
Résultats trop faciles à prévoir : le soleil et la pluie désagrégèrent la charpente et les voûtes. L'édifice menaça bientôt ruine à ce point que la Commission des Travaux publics, celle-là môme qui avait ordonné la destruction, invita, le 5 brumaire an III, (5 novembre 1794), la Commission temporaire des arts, « à lui faire savoir quel degré d'importance elle croit devoir attacher à la ci-devant cathédrale de Chartres sous le rapport de l'art, et ce qu'elle pense relativement aux édifices désignés par le département pour être démolis ». La dite Commission temporaire des arts faisait, ni plus ni moins, concurrence au citoyen Cochon-Bobus. Tels
2^8 LK VAUDALISMK JACOBIJf
étaient les iiKJividuH aiixrjufls était confié l'art national, (ju'ils i^nioraient « le déféré (riinporlance » qu'il convenait (rattacher, « sous le rapport de l'art », à la conservation de la Cathédrale de Chartres !....
En attendant, le travail de destruction se poursuivait : le Directoire départemental, — qui manquait d'argent pour les œuvres utiles, — en trouvait pour (( sahoter » la Cathédrale ; il y consacra même toutes ses ressources disponihies, soit 4o.ooo livres, de brumaire à thermidor an 111 (novembre 1794 — juillet 1795).
Les démolisseurs semblaient cependant se ménager à l'avance contre les anathèmes de la postérité une sorte d'alibi : ils invitaient l'architecte Morin à se rendre à Paris pour solliciter de la Commission executive des Travaux Publics et de la Commission Temporaire des arts l'autorisation de réparer la toiture de la (( ci-devant » cathédrale ; ils approuvaient en outre les déclarations de l'administrateur départemental Levassort : « L'unique ambition d'une administration patriotique est de conserver sans tache sa réputation administrative ; le plus ardent de ses vœux est de convaincre tous les Français qu'elle n'a jamais tenu par le plus faible lien au système dévastateur de Robespierre, que le vandalisme fut toujours un crime éloigné de son intention et proscrit par son cœur, et que le génie des arts ne peut l'accuser d'avoir contribué à la destruction d'un seul morceau qui pût être regretté par la postérité. « Quelle audace ! Car à la même époque
le Département faisait continuer par Morin l'enlèvement des plombs : il lui votait à cet elTet 5.ooo livres le 6 janvier 1795 et 5. 000 autres livres le ç, février...
L'aspect de l'édifice était devenu lamentable : « Hier, — écrivait le médecin Marie Saint-Ursin dans les Affiches Charlraines du 3 décembre 1794, — hier j'entrai dans notre ci-devant cathédrale qui, par hasard, était ouverte, et qu'on semblait exprès fermer aux regards des curieux voyageurs, comme l'enfant cache le joujou qu'il a brisé et croit ainsi faire oublier sa faute. Ce monument antique... dépérit de toutes parts : ses voûtes à nu boivent l'eau (lu ciel qui depuis quelque temps n'en est pas avare, et calculez quel en sera l'effet quand la glace agira sur ces voûtes hurnides. Cette charpente... s'imbibe chaque jour de germes de corruption: déjà des lézardes font entrer la lumière dans ces lieux où des vitraux ténébreux invitaient au recueillement... Quel génie vandaliste... passa, dévastant ainsi le beau sol de France ?... Comme si vous eussiez cru anéantir l'Eternel en détruisant ses temples !... Barbares, je vous cite au tribunal de la postérité... La France entière déposera contre vous. )) L'inertie et les Parmi les « Barbares )> responsa-
responsabilités
gouvernementa- bles, l'auteur de cette philippique citait
les (de
1795 à 1800). l'agent national Guillard qui répondit en invoquant les ordres formels envoyés par V Agence des Armes de la République : « Les clochers de la ci-devant cathédrale doivent contenir beaucoup de
a5o LE vaudalisme jacodim
plomhs, lui avait écrit celte Agence; nous t'invitons à les faire démolir promplorncnt et à nous en faire passer les plombs. »
L'inf,^énicur Leblaric-Saint-Chéron protesta à son tour : mais la Commission des Travaux publics, à laquelle il s'adressa, se contenta, en janvier 1796, de le féliciter « de son zèle pour l'intérêt des finances de la République et pour celui des Arts » ; elle ne dit pas un mot de la Cathédrale ! — Ce silence calculé, cette fatale inertie durèrent encore des années.
En août 1796, le monument fut « rendu au culte » et « remis », à cet effet, aux 160 pétitionnaires qui en réclamèrent l'ouverture : mais ce fut (( à la charge par eux de le prendre dans l'état où il se trouve, de l'entretenir et réparer ainsi qu'ils aviseront sans pouvoir asseoir aucune contribution forcée à raison de cette concession » (i).
Les nouveaux « commissaires du culte » avaient choisi des experts qui avaient constaté que les voûtes étaient a imbibées d'eau qui séjournait dans les flancs » et dissolvaient les mortiers « déjà ébranlés » par les gelées et les neiges de l'hiver précédent. Au pourtour du chœur, « beaucoup de figures et d'ornements )> étaient mutilés; dans la nef, (( une partie du pavage en dalles de pierre » était détruit, « tant par la chute des plombs que par une fouille qui a été faite au bas du labyrinthe )). Sept vitraux étaient brisés. « L'église souterraine sert de magasin et de dépôt de diffé-
(1) Arrêlé départemental du 3 fructidor an III, ao août 1796.
LA GUERRE AUX CATHEDRALES a5l
rents matériaux et ustensiles appartenant à la République ». Pour remédier à ces ruines et surtout pour en prévenir de plus irréparables, il fallait des fonds considérables : or le Trésor de Notre-Dame n'existait plus ; la fortune amassée par les siècles pour l'entretien de la cathédrale était anéantie. — En réalité, le système du culte privé inauguré en 1796 était, d'ores et déjà, le plus sûr moyen de venir à bout des édifices religieux.
On avait établi un devis, et, le 5 août, les auteurs de ce devis avaient adressé au Département un rapport renfermant ces détails : « Depuis deux ans que ce monument est découvert, les influences alternatives des chaleurs, des pluies, des neiges et des gelées ont occasionné sur la charpente et les voûtes des dégradations considérables qui tendent à sa ruine et deviennent journellement à craindre pour la tranquillité et la sûreté publique. Les chapes en ciment sur la surface des voûtes sont en grande partie gercées et enlevées, de sorte que les pluies séjournent sur les extrados, filtrent au travers des joints des voussoirs et de la maçonnerie, en détrempent les mortiers et font appréhender aux premières gelées des ruptures dans les reins qui entraîneraient infailliblement la chute de tout ou partie de ces voûtes... La charpente souffre considérablement et se trouve altérée dans bien des parties ;.., une grande superficie du lattis est entièrement pourrie. Toutes ces filtrations tombent sur le pavé du temple, le dégradent et en dérangent les niveaux ; elles coulent encore le long
a5Q LE VANDALISME JACOBI?!
des piliers, sur les superbes sculptures ^jui en décorent le pourtour.,, P(jur conserver ce bel édifice,... il est absolument nécessaire et même très urgent de le recouvrir en i)Iofrib tel qu'il était, ou en ardoise... » On ne pouvait élre plus précis.
Les administrateurs municipaux, — désormais favorables aux vues des « commissaires conservateurs », — « considérant qu'il fallait à tout prix sauver la cathédrale » et que les promesses du gouvernement « étaient jusqu'à ce moment restées sans exécution », expédièrent le 29 août à Paris le municipal Dutillet et l'ex-maire Masson pour solliciter du Directoire Exécutif ou du ministre de l'Intérieur Benedech les moyens de faire recouvrir rédifice (i). — Benedech demanda une évalution des travaux à effectuer, mais en resta là, et Tannée 1796 s'acheva sans que les travaux de réfection si urgents eussent même été commencés.
Après l'hiver, en avril 1797, la Commission de l'Eglise essaya de parer au plus pressé par ses propres moyens : elle acheta à l'architecte Morin, — qui n'oubliait pas ses intérêls, — pour 2i.i5o livres de plomb provenant des églises démolies, et elle lança deux cents affiches sollicitant la générosité des habitants. Mais l'argent ne vint pas et on ne put fournir à Morin qu'un accompte de 600 livres.
Au début de juin, arrive une lettre du ministre de l'Intérieur : il avise simplement Leblanc de Saint-Chéron, (revenu à la charge, le 26 mai, au nom de la Municipalité Ghartraine), que la « pro-
(1) Arch. Nat., F^^ 773.
LA GUERRE AUX CATHÉDRALES a53
position n*avait pas été accueillie » et que, pour subventionner les travaux de réfection, il attendait que le Corps Législatif « lui ouvrît un crédit à cet égard » (i).
La Terreur, d'ailleurs, renaissait et l'on se mit à démolir, au chevet de la cathédrale, la chapelle Saint-Piat, bijou de l'aichitecture au XIV® siècle. Le 23 novembre, 25o livres furent données par l'Administration départementale au charpentier Lefebvre pour arracher les croix qui surmontaient les deux clochers, et les remplacer par le bonnet rouge. Le régime du vandalisme légal continuait.
Un nouvel hiver passa sur le monument qui s'écroulait. — Le 18 septembre 1797, par Message au Conseil des Cinq Cents, le Directoire avait proposé l'aliénation, par le Département, des châteaux de Maillebois (2) et de la Louppe (3), des églises chartraines des Saints-Pères et de Saint-Maurice (4), mais ce n'était point pour payer les réparations de la Cathédrale I
En 1798, on organisa dans le a temple décadaire » de nouvelles fêtes civiques: la déesse de la Liberté fut replacée sur l'autel de la Patrie; au milieu du sanctuaire, fut établi un trépied dont les époux allumèrent le feu sacré... Cependant, les prisons de la ville étant devenues trop étroites, la crypte fut transformée en u dépôt de prisonniers ».
(1) Ibid., lettre du 3i mai 1797.
(a) Aux FilzJames.
(3) Aux Seniieterre.
(4) Arch. Nat., pi» 77a.
af)/! LE VANDALISME JACOBIW
En 1799, on lança, devant ht Buste de Brulus, des irnpnîcations contre le « tyran » Louis XVI — mort depuis six années. — Aux catiioliques, était réservé un petit emplacement derrière le chœur...
Ce doux régime ne cessa qu'en 1802. — Les
fidèles eurent alors la permission de relever la
cathédrale de ses ruines, de celles du moins qui
n'étaient pas à jamais irréparables.
La^cathédraie E^ vérité, il est difficile d'établir une
d'Amiens
jusqu'en 1794. préférence entre nos grandes cathédrales: chacune touche aux limites de la perfection et semble, lorsqu'on subit le charme de ses magnificences, l'emporter sur ses sœurs.
D'Amiens, comme de Paris ou de Chartres, on a pu dire que là était le chef-d'œuvre. Mais, selon les expressions de son éminent historien (i), il est une chose que personne ne saurait dénier à la cathédrale d'Amiens, a c'est d'être ce que l'art gothique a produit de plus grandiose, de plus complet et de plus parfait, d'être le monument dans lequel cet art a manifesté la plénitude de son système et de ses ressources, où il s'est le plus rapproché de son idéal, 011 les dernières solutions décisives ont été trouvées ; celui où finit le progrès, et après lequel commencent l'exagération et la décadence ; d'être, en un mot, l'édifice gothique type ou le point culminant de l'architecture gothique )).
Les Amiénois le savaient bien! Et tel était le culte dont ils entouraient leur cathédrale que les
(i) Georges Durand, architecte de la Somme : Monographie de l'église Notre-Dame, cathédrale d'Amiens (Amiens, 1901 j.
terroristes eux-mêmes — du moins ceux de la rue
— renoncèrent h. y porter une main sacrilège. Après quatre années de u nationalisation », grâce à la sollicitude de l'administration locale et de Tarchitecte Rousseau, elle avait peu souffert: seule, la clôture du chœur avait été mutilée.
La destruction C'est en 170^ que la destruction com-
commence ; / i? n
values protesta- mença et cela pour les mêmes raisons
tions des
autorités locales, qu'à Chartres: le défaut d'entretien et l'indéniable vandalisme du gouvernement
« La couverture, enlevée par endroits, menaçait d'exposer les reins des voûtes aux intempéries ; des lacunes considérables dans la plomberie laissaient à nu des parties qu'il fallait garantir de l'humidité ; enfin la vitrerie était dans le plus piteux état » (i). Les ministres compétents furent prévenus, mais ils allaient jusqu'au Concordat opposer aux réclamations locales une telle force d'inertie que la question s'impose : « Y avait-il derrière les employés de Paris quelque ennemi acharné de l'art gothique... ou même quelque bande noire ? » (2).
Suivons de près les correspondances échangées.
L'entretien de l'édifice était estimé à i5 à
» 18.000 francs par an. Or, la Commission des Revenus nationaux près la Convention le laissait à la charge de la Commune — et les biens destinés
(i) Rapport de rarchilecte Rousseau.
(2) C'est M. George» Durand lui-même qui a posé cette question.
— Dès 1797, le rapport de Chalgrin y a répondu.
a5G LB VANDALISME JA€OBI?l
à y pourvoir avai<;nl, comme parbjul, disparu. De plus, la C<-)mmissiori des Armes prétendit acaparer ses dernières dépouilles : grilles de fer et 4oo.ooo livres de plomb.
La Commission des Arts d'Amiens dénonça à Grégoire (i) » cette nouvelle guerre que le vandalisme déclarait à un monument si digne de son attention et qu'il avait déjà réussi à sauver de l'invasion des barbares emmagasineurs de fourrages ». Le Comité d'Instruction publique de la Convention fut également averti.
Cela ne servit à rien. L'année suivante, nous le savons, une loi ne laissa d'ailleurs le « libre usage )) des édifices du culte aux Communes ou Sections de commune qu'en spécifiant que les « pétitionnaires » en supporteraient les charges (3o mai 1795).
Le II juin, les corps constitués étaient réunis dans la cathédrale pour la prestation du serment, lorsque survint un orage : la pluie y pénétra « de toutes parts » et son état de délabrement sauta à tous les yeux.
La Commission des Arts et le District d'Amiens firent de nouvelles démarches. La Commission des Travaux Publics renvoya les pétitions à celle des Revenus nationaux sous le prétexte que l'édifice était une propriété nationale ne servant pour le moment à aucun besoin public (18 août 1795).
(1) Grégoire, ainsi documenté, fit le i3 août 179^ son premier Rapport sur les destructions opérées par le Vandalisme ; mai* le Dr Robinet traite ses assertions de < racontars b...
q56 LB YARliALISME JACOIIIM
.. V pourvoir avaiorit, comme partout, disparu. De plus, la Commission des Armes prtteudit acaparer ses dernières d«''pnnill«'»s : L^rillns de fnr et '400.000 livres de plomb.
Lu Commission des Arts d'Ariiieus déiion(;a j Grégoire (i) <« cette nouvelle guerre que le vandalisme déclarait à un monument si digne de son attention et qu'il avait déjà réussi à sauver de l'invasion des barbares emmagasineurs de four- !^e Gornité d'Instruction publique de la n fut également averti » servit à rien. L'année suivante, nous le savons, une loi ne laissa d'ailleurs le <» libre usage )) des édifices du culte aux Communes ou Sections de commune qu'en spécifiant que les (( pétitionnaires » en supporteraient les charges {3o mai 1795).
Le II juin, les corps constitués étaient réunis dans la cathédrale pour la prestation du s»m jnent, lorsque survint un orage : la pluie y pénétra « de toutes parts » et son étal de délabrement sauta à tous les yeux.
La Commission des Arts et le t d'Amiens
firent de nouvelles démarches. La Commission des Travaux Publics renvoya les pétitions à celle des Revenus nationaux sous le prétexte que l'édifice était une propriété nationale ne servant pour le moment à aucun besoin public (18 août 1790).
(1) Grégoire, ainsi documenké, fit le i- «oiU 179^ son premier Rapport sur les destructions opérées par le Vandalisme ; mais le D*" Robinet traite ses assertions de t racontars »...
L'œuvre L'architecte Rousseau, s'indi"fna : « Rien
du Temps... ^ ^ ^
n'est plus pressant, écrivait-il le 5 octobre, si l'on veut prévenir la ruine totale de cette célèbre basilique, que de pourvoir aux réparations qui y sont à faire et que l'hiver qui s'approche va rendre irrémédiables... On n'a plus d'espoir que dans l'importunité la plus opiniâtre auprès du gouvernement. » La Commission des Revenus nationaux, en eflet importunée, ne bougea point.
Les toits étaient en partie défoncés ; les plombs avaient été volés ; du côté nord, les voûtes des chapelles étaient découvertes. En novembre 1796, aucune réparation n'avait été effectuée. Et un nouvel hiver passa.
En avril 1797, le Département demanda des fonds au ministre de l'Intérieur : « Le gouvernement qui s'empresse de recueillir chez les nations de l'Europe que nous avons vaincues ce qu'elles ont de plus précieux et de plus rare, se fera un devoir de prévenir la ruine des monuments augustes qui existaient déjà dans la République. » Le gouvernement ne répondit môme pas. Au mois d'août, il reçut un (( extrait historique », dressé par Rousseau, de toute la correspondance administrative relative à la cathédrale : même silence.
Et le monument se dégradait toujours. Le Département prit alors sur lui de faire des réparations indispensables : il voulut y consacrer cent cinquante livres, — somme infime que le directeur des Domaines refusa de verser, ainsi que les honoraires du gardien de la cathédrale !
aSS LI-: VAr^DAi.iSME JAf:r)Fn?«
Un .'iiitrc hiver passa.
Le 6 avril 1798, le Département, — dont le zèle restera au-dessus de toulélo^e, — redoubla d'instances auprès du ministre de l'Intérieur : « Ainsi la cidevant cathédrale est maintenant abandonnée, la pluie (iltrc à travers les toits, sur la voûte. La maçonnerie se dégrade de plus en plus et bientôt nous aurons la douleur de Noir tomber ce monument que la nation entière doit s'enorgueillir de conserver. » Lamentations superflues : le ministre ne concevait pas, alors, un pareil « orgueil », et il ne répondit point.
Le 24 juillet, l'administration départementale renouvelée lui écrivit de nouveau, ainsi qu'à la députation de la Somme. Le ministre, harcelé, finit par aflîrmer aux représentants du peuple que « sa sollicitude se dirigerait d'abord sur l'état de la cyj devant cathédrale », lors de la distribution des fonds affectés en Tan VII, par le Corps législatif, à l'entretien des monuments de « cette espèce ». Mais ces promesses ne furent point réalisées et la cathédrale d'Amiens subit encore les injures de l'hiver.
Dernières Le Département avait réussi à faire
tergiversations .
ministérieues. quelques économies sur son budget de
l'an VI ; en mars 1799, il voulut affecter 4.000 livres aux réparations, et il en demanda l'autorisation au ministre de l'Intérieur. Deux lettres successives, (9 mars et 28 aATil), furent accueillies parle même silence que les précédentes. Le 3o mai, les députés intervinrent encore : le ministre se con-
tenta d'observer que la cathédrale paraissant servir à l'exercice du culte, les frais de réparation et les honoraires du gardien devaient rester à la charge de la Commune. De pareilles tergiversations ne laissent aucun doute : on voulait la ruine complète du monument.
Apres l'hiver 1799-1800, le préfet Quinelte, — celui-là même qui l'année précédente était ministre de l'Intérieur, — supplia son successeur de laisser au moins au Département de la Somme la libre disposition de ses 4.000 livres : « Je vous en conjure, au nom des citoyens de ce département, au nom des arts, hâtez-vous de prévenir la ruine d'un édifice qui, par la beauté et la richesse de son architecture autant que par la hardiesse et la solidité de sa construction, excite l'admiration de tous les curieux. » Désireux, sans doute, de mettre, tout comme le Quinette de l'année précédente, cette a solidité » aux plus rudes épreuves, le ministre ne songea point aux « curieux » et fit la sourde oreille.
Le 24 juin, puis le 12 août, le préfet venu à résipiscence demanda néanmoins à Rousseau l'état des réparations les plus urgentes à exécuter. Il ne parait point que cet état ail servi. Cependant l'ouragan du 9 novembre 1800 arracha plusieurs des feuilles de plomb qui couvraient encore la flèche. On remarquait maintenant un écartement à la croisée du transept. Le gros pilier du Nort-Est continuait à s'affaisser... L*hiver, un onzième hiver,, passa.
a6u l.t: VAMDALIHMH JACOBI?!
Le Kj Jivril 1801, le Consciil General (ienian(Ja — en vain — au ^gouvernement 10.000 francs pour cornincncer les travaux. La HÛreté publique l'exigeant, ces travaux furent enfin autorisés à l'automne.
Ils n'allèrent [)as vile, et ne furent dus encore qu'aux initiatives locales.
Le 12 janvier i8o3, Mgr Villarct, le nouvel éveque concordataire, prescrivit une quête qui produisit la somme insulïisante de 5. 000 francs. — Ln i8o4, Bruno-Vasseur dut se hisser jusqu'aux voûtes du grand clocher sur une planche qui lui servit d'échafaudage et lui permit de prévenir, en fixant quatre colliers de fer, les menaces d'un surbaissement de huit centimètres ; ce brave maître-maçon accomplit d'ailleurs à ses frais d'autres réparations indispensables qui ne furent payées à ses héritiers qu'en 1816, 1817, 1818.
La réfection n'avait commencé sérieusement qu'en i8o5 grâce à la loi mettant les grosses réparations des cathédrales à la charge des Départements. Grandelais, ingénieur en chef des ponts et chaussées, constata alors u un mouvement des murs de la nef du dehors en dedans, de sorte qu'à plusieurs travées les voûtes se trouvaient séparées des murs » au point qu'en maints endroits on pouvait « passer la main entre l'ogive et le mur ». Les lézardes coupaient la maçonnerie dans toute la verticale. Les cintres étaient désunis et les pierres rompues.
Si l'édifice gothique par excellence continue à
chanter la gloire de Dieu et des ancêtres, ce n'est donc point la faute du gouvernement révolutionnaire !
Le Est-il utile de multiplier d'aussi la-
culte de la Raison
à Strasbourg. mcntables tableaux? Ce serait en tous cas fastidieux, car l'histoire des autres cathédrales est la même.
Pour Strasbourg et Reims, nous serons donc plus brefs.
A Strasbourg, comme à Amiens, c'est du culte de la Raison que datent les plus importantes dégradations (i). Le 3o octobre 1793, la Société locale des Jacobins décida l'enlèvement des grilles du chœur. Le 2/4 novembre, les représentants en mission Saint-Just et Lebas ordonnèrent d' a abattre dans la huitaine toutes les statues de pierre » placées autour du « Temple ». L'administrateur des travaux publics Gérold chargea le serrurier Sultzer d'arracher les portes de bronze qu'on croyait massives: elles produisirent 187 livres de métal. Les jours suivants on enleva les statues les plus compromettantes, celle des « tyrans » Clovis, Dagobert, Rodolphe de Ilasbourg. — C'était l'époque où la rue Saint-Louis s'appelait u rue de la Guillotine » et le quai Saint-Nicolas « quai du Bonnet rouge ».
La Municipalité comptait des a modérés » qui osaient, au nom de la loi, prendre la défense des statues ne pouvant être enlevées a sans dégrader
(1) Voir Rodolphe Reuss, la Cathédrale de Strasbourg.
a6j l.B VANUAM8MK JACOHI^T
l'édifice » : le niîiirc Monct passa outre cl réquisitionna « non seulement les ouvriers, nnais les citoyens en état de se servir d'un marteau n. Avec les stiitues, volèrent en éclats les ornements d*archilecture, les pommes de pin qui terminaient les tourelles, les arabesques précédant la croix de la flèche et qu'on prenait pour des fleurs de lys. Deux cent trente-cinq \ l'intérieur, on démolit le
victimes.
La bande de Téterei. maître-aulel, la célèbre chaire de Geiler, les fonts baptismaux, les magnifiques boiseries. On martela les épitaphes. Le procès-verbal du 26 mars 1796 dénombrera les victimes : deux cent trente-cinq statues, sans compter le reste. Monet, Teterel, Bierlyn et leur bande d'iconoclastes avaient détruit tout ce qu'ils avaient pu atteindre : les ouvriers de VŒuvre de Notre-Dame, seuls capables d'escalader cette montagne de pierres de taille, n'avaient heureusement montré aucune bonne volonté, et les simples manœuvres n'avaient point poussé jusqu'au risque de leur vie l'amour de la démolition.
Antoine Teterel était un aventurier lyonnais. Séminariste défroqué, il avait été professeur à Strasbourg sous le nom de « M. de Lettre ». A la fin de 1793, tandis que le premier prêtre réfractaire strasbourgeois montait sur l'échafaud et que la nouvelle Commission révolutionnaire, présidée par Tex-curé Delattre, déclarait, par l'organe d'Adrien Boy, qu'il fallait au besoin guillotiner dix mille aristocrates, dix mille scélérats » pour « assurer le règne de la vertu », Teterel entra au Corps Muni-
cipal et devint le commissionnaire des jacobins de la ville au Club central de Paris et à la barre de la Convention (i). C'était le bras droit du maire Monet. Le 24 novembre 1793, il proposa a ses compères d'abattre la tour delà catbédrale ; Bierlyn, membre du Club, et les représentants du peuple appuyèrent cette motion : n'importait-il pas, disaient-ils, de renverser a cette pyramide élevée par la superstition du peuple » et rappelant « les anciennes erreurs »? La municipalité objecta cependant que cela coûterait trop cher, que cela ferait peu d'effet, et qu'il valait mieux après tout consacrer la tour à la gloire du bonnet rouge! On la coiffa donc d'un immense bonnet phrygien en tôle badigeonnée de rouge vif; les bras de la croix furent dissimulés derrière des feuilles de chêne. Le projet du « Cochon- Bobus » de Strasbourg fut ainsi éludé.
Ne croyons pas que la folie de Teterel lui ait été personnelle : trois jours avant la chute de Robespierre, les administrateurs du Bas-Rhin demanpèrent eux aussi — aux représentants qui les accusaient de « honteuse inertie » — d'abattre tous les clochers et toutes les tours. Leurs motifs étaient purs : « L'ancien orgueil des jongleurs chrétiens,
(i) C'est lui, sans doute, qui parut à la séance du lo décembre 1793 à la tète d'une députation de la Commune de Strasbourg : l'orateur, dit le Moniteur, « app jrte sur l'autel de a patrie les dépouilles de ses é^^lises — [des églises de Strasbourg] — et annonce que la raison a triomphé dans son sein du fanatisme comme l'intérêt do la patrie a fait taire l'intérêt particulier et l'égoïsme. 3/ori aux tyrans l Vive la République I tel est le cri unanime des Strasbourgeois. — La mention honorable est décrétée ». (Moniteur, XVIII, p. 638.)
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(lisaient-ils, avait fait ('lover des clochers insolents Hur les (-dinces consacn-s à leurs hillevesc^es religieuses. I/dîil stupide du peuple sY-lait accouluRK» à voir avec respect ce monument de la superstition et de son esclavaf,'e... Aujourd'hui, rien de re qui peut en perpétuer le souvenir ne doit exister dans une terre libre. Ordonnez donc, citoyens reprcjsentants, que tous les clochers et tours soient abattus... Plus d'insultes à VégaUlé, plus d'aliments à la faiblesse et au crime! (i) » Ils voulaient bien faire exception pour la tour de la Galheidrale, utile comme « observatoire militaire » ; — il y avait en effet parmi eux certains Strasbourgeois de naissance qui n'auraient point consenti, sans doute, à sacrifier à l'amour de la a patrie » l'amour de leur merveilleux clocher...
Au reste, le temps manqua à ces intellectuels du sans-culottisme : la chute de Robespierre empêcha celle des clochers et Monet, disciple fanatique de MaximiHen, se hâta de maudire le « monstre » terrassé. Le Directoire du District suivit cet exemple et osa publier une profession de foi où nous lisons : (( Inscrivons sur tous les monuments et gravons dans tous les cœurs cette sentence : les barbares. et les esclaves détestent les sciences et détruisent les monuments des arts : les hommes libres les aiment et les conservent ». — Les « barbares » et les (( esclaves » signaient ainsi, pour la postérité, leur propre condamnation.
(i) Idées identiques à celles de l'arrêté de la Commune de Paris, du 12 novembre igiS.
LA GUERRE AUX CATHÉDRALES a65
Le dépouillement \ Reims, la ville du sacre, on vende la basilique
de Reims. dit aux enchères douze églises, — sans parler de la belle église Sainl-Nicaize, qu'on préféra démolir avant d'en adjuger les matériaux au citoyen Santerre. — Les autres furent dépouillées, mutilées, transformées en casernes, en « fondoirs », en écuries. Ln l'an V, le Journal de la Marne déplorait les éboulcments qui menaçaient une foule d'églises de campagne (i).
Notre-Dame de Reims, — chef-d'œuvre de cette (( Ecole de Champagne » dont la puissance d'expression, l'abondance d'idées et l'originalité de style ont donné à l'art gothique ce qu'il a peutêtre de plus noble et de plus saisissant, — Notre- Dame ne fut pas épargnée.
Comme à Chartres, le Chapitre avait consenti, dès 1789, à d'importants « dons patriotiques » : 71 marcs de verrneil et 28 marcs d'argent. En 1792, on rafla le reste : l'or, l'argent, les pierres précieuses furent enlevés sans qu'on prît la peine « de rien peser, ni estimer, ni inventorier » ; c'eût été trop long et l'on craignait un soulèvement populaire. Ainsi, (( en une journée, observe l'historien Cerf, périt tout ce qui faisait la gloire de l'industrie et des arts de nos pères,... tous ces trésors que la France dans le besoin avait vingt fois épargnés, et tout cela pour obtenir cinq à six cents marcs » (2).
(1) Abbé Emile Bouchez, Le Clergédu Pays Fiémois pendant la Révolution (Reims, igiS). — Chanoine Cerf, Histoire et description de IS'otre- Dame de Reims (18G1).
(a) Voir aussi sur ce point : Prosper Tarbé, Trésors des églises de Reims, p. 3o et suiv.
L(js drapeaux suspendus aux galeries furent brûlés avec le sceptre et la main de justice, u restes impurs du dcsi)otisirie ». Les « sergents de la Commune » se taillèrent des culottes avec les draps mortuaires. Le corps de saint Hemy alla rejoindre dans la fosse comnmne les cadavres des soldats morts à l'hôpital. La Sainte-Ampoule, — la « chère fiole » du (( sacreur de Glovis », comme disait le représentant Bo, — fut brisée par le pasteur Ruhl sur le socle de la statue de Louis XV — cependant que le « métropolitain » Diot, installé en 1791 par quatre-vingts gaillards armés de gourdins, bénissait le mariage de l'un de ses vicaires épiscopaux et le félicitait « d'avoir vaincu les préjugés en alliant, aux fonctions du sacerdoce, les douceurs de l'hymen ».
. ^^ Le monument lui-même était un
(( majestueux n
magasin « préjugé » à terrasser, et l'on rap-
à fourrages.
Statues décapitées, porte que trois patriotes proposèrent, en 1793, de l'acheter à cet effet (i). En tous cas, l'édifice fut alors utilisé au mieux des intérêts de la Nation : « Environ Soo.ooo livres de fer détachées de la seule église cathédrale se rendent aux ateliers de Paris, écrivait Bô à la Convention le i3 novembre 1793... Les fourrages des nos armées, qui s'avariaient journellement dans de mauvais magasins, sont logés majestueusement dans la cathédrale. » Le magasin était d'autant
(i) D'après L. Paris. Les archives locales sont cependant muettes sur ce point. — Communication de M. L. Domaison, archi\iste honoraire de la ville de Reims, que nous remercions ici de sa parfaite obligeance.
plus vaste qu'il ne restait plus de l'ancien mobilier que les autels nus, les stalles, quelques tableaux (i), le grand orgue et l'horloge.
La Basilique servait aussi à la Société populaire. Celle-ci avait fait dresser dans les chapelles absidiales des tribunes avec des « bois d'émigrés » ; les antiques tapisseries du Chapitre revêtaient les murs et le sol ; il y en avait aussi sur les charpentes des voûtes, comme couverture, et sous les tas de débris....
Le Club était sur son champ d'opérations : le 4 janvier 1794, Coutier-Marion proposa carrément u de détruire les églises et avec elles les chapelles ou oratoires des cimetières ». La cathédrale résista. Les jacobins voulurent du moins avoir raison de ses sculptures. Le 28 mars, considérant « qu'il existait encore au tribunal de district un Glirist, souvenir affreux d'une religion de sang qui a dégradé l'espèce humaine », ils réclamèrent la disparition de tous « les objets choquants qui seraient connus et en particulier des croix de clochers ». Parmi les (( objets choquants», il y avait les statues : « Les jacobins n'oublient pas les saints qui sont au portail de la cathédrale, raconte le mémorialiste rémois Lacattre Joltrois ; ils en mettent en entreprise la destruction. Heureusement que les entrepreneurs elles jacobins ne s'entendent pas sur la reprise du plomb et du fer qui servent à goujonner toutes ces statues. » La façade de Reims fut ainsi sauvée des complètes mutilations qui déshonorent celles des
(0 Voir L. Paris, Toiles peintes de Reims, t. 1er, introd.
aG8 Lï VANDALISME JACOBl?!
églises (lo ChijIons-8ijr-Marnc. On martela seulement les couronnes des rois et des reines. On sansculotlisa Louis IX, <( cy-devant tyran que la farce sacerdotale avait mis au rang des saints » (i). On anéantit les scènes de la vie de la Sainte Vierge figurées sur le linteau de la porte principale du portail. On décapita un grand nombre de petits personnages, en particulier les statuettes d'anges. En 1795, ce fut le tour du portail septentrional. Lorsque le dégoût public eut expulsé les jacobins du <( Temple de la Raison », le parvis était parsemé de bras et de membres. — A Saint Rémi, régnait « un délabrement affreux ;... il pleuvait de toutes parts,... les plombs étaient enlevés, les voûtes endommagées, les vitres cassées, et à cause de l'énormité des réparations nécessaires, il était question d'abandonner l'église »...
Cathédrales Tel fut l'ouragan qui, durant de
à vendre *
ou à démolir, longues années, s'abattit sur nos cathé-
Correspondance , ^ itu'
ministérielle, draies. 11 n épargna même pas la Libératrice de la patrie : à Rouen, le 26 octobre lygS, la Société populaire demanda la destruction de l'image de la Pucelle et le remplacement de cette (( statue du despotisme » par le buste de Marat. Elle lui préférait a une poire phénoménale qui, par un effet bizarre de la nature, représentait le bonnet de la liberté », poire patriotique dont
(i) Motion du 5 juin 1794. — Le même fait se produisit à Rouen.
LA GUERKE AUX CATIIÉDUALES 269
elle fît pompeusement hommage à la Convention (i)...
En 1796, les monuments « nationalisés » tombaient littéralement en ruines, et loin de prendre à tache d'en sauver les débris, le gouvernement du Directoire sembla au contraire vouloir les achever.
Le 28 mai, le ministre des Finances adressai* au ministre de l'Intérieur la lettre suivante (2)
(( La plupart des ci-devant égUses cathédrales, mon cher collègue, sont dans un tel état de dégradation qu'à défaut de réparations la ruine en serait inévitable. Plusieurs de ces églises sont annoncées comme des monuments précieux d'architecture dont la conservation intéresse les beauxarts. (iCpendant, les communes où elles sont situées ne voulant pas se charger des réparations à y faire, non plus que de leur entretien, ne les ont pas prises pour y rétablir l'exercice du culte, en sorte que la dépense des réparations deviendrait une charge de la nation, ces édifices étant des propriétés nationales.
(( Dans cette position », il y aurait à opter entre trois mesures :
(1) Pour Rouen, voir : abbé Julien Lolh, La Oithédrale de lloaen L. Petit, Histoire de la cathédrale de Rouen; E. H. Langlois, Stalles de la cathédrale de Rouen. En février 1793, la chaire de l'évèque de Rouen, belle sculpture en bois du xvx« siècle, fut détruite sous prétexte que c'était un 0 trône », qui blessait à la fois le 0 bon goût » et r M égalité ». L'arrêté de la Commune avait été approuvé par le Conseil général du département.
(a) Arch. Nat. F" 77a.
^'](J LE VAnDALISMB JACOBl?!
(( La première serait de faire faire les réparations nécesHaircs et urgentes...
») La deuxième serait de faire procéder à la démoliUoïi de ces édifices, à la vente des matériaux, ensuite à celle du sol.
» La troisième serait de faire procéder a la vente de ces édifices dans leur état actuel.,. »
La première de ces mesures, observait le ministre, serait très coûteuse : ainsi, pour la couverture de la cathédrale d'Amiens, les devis s'élevaient à iSS.gGo francs ; pour Orléans, à 1/17. oi5 francs (i); pour Franciade (Saint-Denis), à 2.028.390 francs.
« La deuxième de ces mesures, continuait-il, offrant des opérations qui entraîneraient beaucoup de frais et de lenteurs , ne serait susceptible d'être adoptée que dans le cas où il ne serait pas possible de vendre V édifice... La troisième devrait donc être préférée en ce qu'elle éviterait des réparations dispendieuses...
» Mais il s'élève la question de savoir s'il convient de mettre hors des mains de la nation... celles des ci-devant églises formant des monuments précieux d'architecture... Cette question est du ressort de votre administration.
(i) Voici le post-scriptum d'une lettre adressée à Hébert par son bon ami Rocher, le sapeur qui, au Temple, s'amusait à fumer sa pipe sous le nez de Madame Elisabeth : o Tu ne croiras pa», vieux tonnerre de mes entrailles, que j'oubliais de te dire que, dans la cidevant cathédrale d'Orléans, j'ai vu des endroits f..., des endroits parsemés de fleurs de lys, comme si n'avions pas des lois qui disent, ventre de ma mère, de les arracher ! » (Arch. Nat., W, 78.)
» Les églises conservées deviendraient alors biens nationaux régis par l'Intérieur, Les autres seraient vendues ou démolies, et en attendant louées. »
Ainsi ce minisire de 1796 envisageait tranquillement l'expédient de vendre ou de démolir — pour en retirer encore quelque argent — des monuments comme les basiliques de Saint-Denis, d'Orléans, d'Amiens I — Il sullit de lire de pareils textes pour juger le régime qui les a conçus.
Ramel avait cependant quelques scrupules à l'égard des « monuments précieux d'architecture ». Scrupules bien légers 1 Le 5 messidor an IV (28 juin 179G), il envoyait en effet aux départements une circulaire ordonnant « de continuer la vente de ceux de ces éditices qui étaient soumissionnés ». Il fallait à tout prix battre monnaie avec des chefs-d'œuvre qui ne pouvaient plus subsister par eux-mêmes, puisque la Révolution les avait dépouillés de leur patrimoine.
Le ministre de l'Intérieur Benedech, — qui, lui, envoya le i/j thermidor (i^"" avril) une circulaire relative aux édifices à conserver a sous le rapport de l'art », s'émut de tant de rigueur, et, le 8 vendémiaire an V (29 septembre 1796), demanda à son collègue quelques explications. Va-t-il laisser percer la plus juste, la plus noble des indignations ? Voici son épître :
u Je me proposais de prendre de concert avec vous les mesures nécessaires pour que le gouvernement ne se désaisisse pas des monuments de ce genre (à conserver sous le rapport de l'art) ;
'J-^'J LR YA^IDAMSME JACOBl.t
(Je ce nonihre sont la ci devant éj^liso de FraiiciacJe, les calliédrahîs d'Ainiens, de Chartres, d'Orléans et quelques autres; .si vous pensez cependant f^ue tous ces édifices doivent être vendus en exécution de la loi du 2 S ventôse, je vous prie de m'en faire part et je m'en rapporte entièrement à ce que vous croirez devoir faire en conciliant ce qu'exigent la gloire des arts et l'intérêt du trésor public. »
Au fond, les deux ministres étaient donc d'accord : Hamel n'avait qu'à dire un mot et Benedech sacrifierait « la gloire des arts » à 1' « intérêt du trésor public », même s'il s'agissait d'Amiens ou de Chartres ! — Par une nouvelle circulaire du 4 fruclidor (21 août) (i), Ramel avait d'ailleurs enjoint aux départements de n'interrompre en aucun cas la soumission des églises non rendues au culte.
Pour empêcher un aussi sordide aveuglement de développer toutes ses conséquences, il fallut les protestations indignées, vengeresses, du Conseil des Bâtiments civils alors inspiré par Chalgrin (2).
(i) Circulaire citée dans la lettre du ministre de llntérieur du 8 vendémiaire an V, 29 sept. 1796. (Arch. Nat. F^ 772.) (2) Nous en donnerons le texte (chap. xii).
rt,. ce nor..l..e sont la ci-dev.nl église de Franciade, ,,., cathédrales d'Amiens de Gharlre». d'Orléan* el quelques autre. ; si von. pe, pendant que tous
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du 28 venUUc. je vous prie de m'en faire p<irl et je m'en rapporte entièrement à ce que vous croirez devoir faire en conciliant ce qu'exigent la gloire des arts et rinlérùt du trésor publi*
Au fond, les deux ministre» étaient donc d accord : Ramel n'avait qu'à dire un mot et Benei, , 1, sacrifierait « la gloire des arts » à 1 « intérêt du trésor public », même s'il s'agissait d'Am.ens ou de Chartres ! - Par une nouvelle circulaire du 4 fructidor (2 1 août) (»). Ramel . ' "'"eurs
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