CHAPITRE XI
La guerre aux Cathédrales {suite).
Le Vandalisme Jacobin en Province.
Trois monographies : Yonne, Aveyron et Aube.
SOMMAiHE. — Comment fut assuré le règne de la Raison. — Démolitions de monuments et d'œuvres d'art. — La flèche de Ton* nerre. — Le vandalisme à Lyon : ville à détruire et à piller. — A Sens : mutilation de la Cathédrale. — Dans le district de Sens. — Dans l'Aveyron. Le sort de la cathédrale de Rodez. — Guerre joyeuse. — Proscription des clochers et des tours. — Le culte aboli « par assis et levé ». Dictature sans-culotte. — Protestations populaires. — Les procédés du commandant Vitou : tes écus ou ta tête I — La récolte des cloches et des statues. — Dans iAube. L'étatmajor terroriste. — Le culte de la Raison et la guillotine. — La destruction des tombeaux des Comtes de Champagne. — Toiletle extérieure des monuments. — Les iconoclastes invoquent VÉvangile. — Pillage nocturne du Trésor dg la Cathédrale. Sacs de reliques, — Destruction des sculptures. Une bande de brigands. — Mutilation administrative des portails. — L'or, l'argent, le plomb sont envoyés à Paris. Clochers démolis ou à démolir. — Ventes à l'encan. Le sac des diverses églises de Troyes. — Sort des églises de campagne. — Indignation publique. Impunité des criminels.
Nous ne pouvons songer à dresser ici le tableau de toutes les ruines accumulées en province par le vandalisme jacobin ; il y faudrait plusieurs volumes, qui devraient d'ailleurs être précédés de vastes enquêtes documentaires. — Les Archives
374 Ï'K VA?IDALISME JACOBIN
Nationales et ecrlaincs pul)Iications d'histoire locale nous permettront du moins de fournir quelques exemples propres à éclairer l'ensemble de la question, puisque les mêmes lois de destruction s'appliquèrent à tous les départements et cela avec une sauvagerie dont les députations venues à la Convention des points de la République les plus divers nous ont prouvé l'étrange généralité. Comment fut Lq ffcnèsc de CCS dér)utations expli-
assure le règne " ' *
de la Raison, querait d'ailleurs l'uniformité de leurs manifestations oratoires. Voulant faire exécuter le décret de la Convention (i) mettant « à la disposition du ministre de la Guerre toutes les cloches des églises, à l'exception d'une par paroisse », le représentant en mission Calés ordonna : « Dés la réception du présent arrêté: i° les agents nationaux feront descendre et casser dans leurs districts respectifs toutes cloches, sans exceptions, qui se trouvent encore dans les diverses communes ; 2° les communes dont la population s'élève à 3.000 âmes pourront conserver une cloche ; 3» tout individu qui s'opposera aux dispositions de l'article I®'' sera de suite arrêté et incarcéré comme suspect )). Puis, (( les agents nationaux se feront remettre tous les vases sacrés, habits sacerdotaux qui pourraient être encore dans les communes ; ils feront enfermer comme suspect tout habitant qui, en étant nanti, ne viendrait pas les remettre volontairement » (2). Voilà comme on faisait prévaloir,
(i) Du 3 août 1793, déjà adopté en principe le 23 juillet.
(2) Arch. Nat., A. F. II 35, arrêté du 26 frimaire an n(i5 janvier
dans un pays resté catholique jusqu'au fond de l'âme, le règne de la Raison !
Il n*est pas inutile de mentionner qu'après Thermidor, le même Gales, envoyé en Gôte-d'Or, dénoncera en ces termes, au Comité de Sûreté générale, les terroristes dijonnais : « La Société populaire faisait tout trembler ici... Tandis que les citoyens vivaient dans les pleurs et les alarmes, les chefs de cette faction faisaient de fréquents festins ; on n'était point reçu parmi les convives si on ne portait un calice dont on se servait en forme de verre. Jugez quelle impression devait faire sur l'esprit du peuple dix à douze citoyens réputés pour des Hercules de patriotisme, qu'on voyait traverser la ville avec un calice chacun sous le bras et qui admettaient dans la salle à manger les habitants des campagnes qui avaient quelques demandes à faire, et qui étaient frappés par la vue de douze à quinze calices qui couvraient la table » (i).
Le décret du i4 septembre 1793, portant que les officiers municipaux accompliraient partout, dans le courant du mois, la suppression des signes extérieurs du culte (2), donna lieu à une vaste enquête dont les résultats (3) sont probants : à Blangy (Calvados), on a remplacé par un bonnet de liberté et une pique les fleurs de lys du sommet de la tour ; à Boqueto (Côtes-du-Nord), la municipalité
(1) Moniteurj XXII, p. 45a.
(a) Déjà ordonnée par le décret du d juillet,
(3) Arch. Nat., F^ aia.
2'j6 lit VA?fDALISME JACODIIf
a payé Go livres lo citoyen Ciiarles Martin (|iji a détruit la croix et la coq du clocher, martelé les arinoiries, brisé les statues des (|uatre évangélistes, supprimé les « marques de fanatisme »> des portes de l'autel et des vitraux; à Nancy, le travail a coûté 5.836 livres ; à Bar-sur-Ornain, on a arraché une porte de la tour de l'église et brisé toutes les croix du cimetière ; à Nevers, la Société populaire demande au Comité d'Instruction publique, pour l'un de ses membres, le couvreur Lopinot, qui a détruit les signes proscrits, 600 livres d'indemnité, etc. , etc. C'est, identiquement, ce qui s'est passé à Paris. Lorsque les populations renâclaient, les « représentants du peuple » agissaient comme Calés : ainsi, dans la Somme, le 8 janvier 1794, André Dumont « requiert le commandant temporaire d'Abbeville de partir avec un détachement pour Rue et les villages de son canton et lui donne ordre de faire abattre, renverser et enlever sur-lechamp toutes les croix et tous les saints, saintes et autres magots placés soit dans les rues, sur les places et dans les églises, d'arrêter le curé de Rue et d'en faire autant à Tégard des personnes qui se permettraient la moindre opposition à la destruction du fanatisme ». Cela fut exécuté à Rue en présence de la Municipalité qui se chargea des destructions, moyennant la somme de 600 livres (i).
(i) Qu'elle réclame en février 1796. (Arch. Nat., F' 21a). — A Gourances, les maçons Devillers et Thomas réclamèrent 2l^ livres pour avoir descendu la croix du clocher : le 35 nov. 1797, le ministre de l'Intérieur lui-même invita le département de Seine-et-Oise « à viser les réclamations de ces deux ouvriers, si véritablement ils ont été cliargés de cette opération ». Arch. Nat., F^ 904.
Parfois, les conventionnels employaient les moyens les plus expéditifs, tel Laurent qui, le 8 juillet 1794. aussitôt après l'évacuation de Maubeuge par les Autrichiens, écrivit à la Convention : « Citoyen président, les églises évacuées par les uhlans regorgeaient de saints : ils n'ont pas recouvré plus tôt la liberté, qu'ils ont voulu aller voir la Convention nationale à Paris. Je leur ai donné des ciboires, des calices, des remontrances, des galons pour faire leur route, et je te les envoie par la diligence » (i).
Démolitions Après les saints, la tentation était
de monuments ^
et d'œuvres d'art, grande de démolir les églises ellesmêmes : à Marseille, Fréron en fit abattre deux (2) ; dans la Meurthe-et-Moselle, F. Mallarmé « détruisit systématiquement les objets du culte et les monuments » (3). — Les ventes de biens nationaux favorisèrent indirectement l'opération : ainsi, le sieur Romtain, acquéreur de Tabba^e cirtercienne de Chaâlis, « modèle de l'âge gothique dans sa première fleur », la débita, fleurons par fleurons, et alors « s'en allèrent en ruines, sur les charrettes de paysans, six siècles d'histoire religieuse » (4).
Le (( patriotisme » avait oblitéré le sens artistique.
A Toulouse, existait la fameuse châsse en argent de saint Saturnin, œuvre de Nicolas Bachelier :
(i) Cité par M. Bliard, les Conventionnels Régicides^ p, 3oi. (a) Ibid., p. 3oa. Fréron s'attaquait aussi à l'Hôtel de Ville, décoré par Puget, lorsqu'on parvint à arrêter son accès de rage.
(3) H. Poulet, Vie de F, Mallarmé,
(4) Louis Gillet. Le Domaine de Chaâlis,
378 LE VANDALISME JACOBIÎf
dès 1792, elle fut fonduo sans qu'on eût môme pris la peine do mouler les figures de ronde-bosse et les admirables bas-reliefs qui la décoraient (i).
La ^ Tonnerre, ce fut plus qu'une
Flèche de Tonnerre. * '
chasse qui disparut. L'Hôtcl-Dieu de celte ville fut fondé en 1292 par Marguerite, comtesse de Bourgogne et belle-sœur de saint Louis (2); ce monument, contemporain de la Sainte-Chapelle de Paris, reste l'un des plus anciens et des plus magnifiques bâtiments civils du xiii* siècle. Sa vaste salle des malades (3) était couronnée par une flèche dont les vieilles gravures d'Israël Silvestre nous donnent l'élégante silhouette. Or, le i*'" octobre 1793, le représentant en mission Garnier ordonna sa démolition : il fallait anéantir les vestiges de la féodalité et convertir en balles les plombs des toitures. En vertu de cet arrêté, en vertu aussi de la loi du 23 messidor an II (11 juillet 1794) qui ordonnait la vente des biens des hospices, le Conseil général de la Commune décida <( que l'hôpital serait chargé, par son receveur, de faire démolir l'empiétement de la flèche » (4). Sa hauteur « empiétait » sur l'égalité qui devait régner parmi les monuments comme parmi les citoyens de la République !
(I) D'après Hennin, Mémoires de la Société archéologique du midi de la France^ t. 1er, p, 354^ et Monuments de VHistoire de France^ t. le', chap. III.
(a) Elle avait épousé Charles de France, roi de Sicile. (3) Décrite par Caumont, Manuel d'archéologie ; VioUet-le-Duc, Dictionnaire d* architecture ; Montégut, Souvenirs de Bourgogne.
(II) Camille Dormois, yotes historiques sur l'Hôpital de Tonnerre (Auxerre, i853), p. i66.
Dépouillée de ses lames de plomb, la flèche fut sapée par la base et s'effondra avec fracas sur la charpente de rédifice. — Le plomb ne servit même pas alors à l'usage indiqué, puisqu'à la date du 9 floréal an IV (28 avril 1796) il en restait encore cinq à six milliers dans les magasins. Le monument n'en était pas moins déshonoré, et aujourd'hui son immense toiture, devenue trop longue et trop lourde, ferait rougir de honte les architectes du XIII" siècle.
Le vandalisme A Lvon, il existait en 1780 plus de cent
à Lyon. , / tf t-
églises: «L'effondrement fut aussi rapide que la gestation avait été lente et pénible, écrivent les savants historiens de ces sanctuaires (i), » et sans cesse ils doivent ramener l'attention « sur ces destructions stupides, sur ces portes irréparables, sur ces souvenirs déshonorants » dont les Lyonnais « ne seront jamais consolés ». Gomme autre part, le clergé et les communautés religieuses avaient manifesté leur « patriotique » générosité : en 1789, les Dames de la Visitation, par exemple, avaient livré à la Monnaie « un buste d'argent de saint François de Sales, haut de deux pieds », et ce sacrifice n'avait pas été « sans apitoyer les ouvriers même qui jetèrent cette pièce au creuset », mais (( la proie annoncée avait éveillé les plus basses cupidités, et la spéculation ne l'épargna guère ». A la Cathédrale Saint-Jean, fut achevée
(i) Histoire des églises et chapelles de Lyon, par J. H. Martin, doc teur de l'Université de Lyon. Introd. de S. G. Mgr Dadolle et de M. l'abbé J. R. Vanel.
qSo m-: va:ii)alisme jacoiiim
l'œuvre des vandales de i562 (i), et du Trésor, célèbre entre tous par sa magnificence, il ne resta que « (jucïqucs reliques... cachées par de pieuses mains ». Le cliartricr fui lui aussi saccagé. Les diverses églises devinrent des temples décadaires, des dépôts do su!)stances ou d'ér|uij)ementH militaires, dos hîillcs au blé, dos usines de salpêtre, des écuries. On ne respecta même pas les innombrables ossements de témoins du Christ, restes deux Ibis sacrés — pour la Holigion et pour la Patrie — échappés au bûcher, aux tenailles ou à la dent des fauves : Saint-Irénée fut converti en fenil par un fermier national, et, en 1802, la toiture s'effondrait; à la sacristie, démeublée, il ne restait qu'un calice d'étain...
Ville à détruire ^u Surplus, dans cet ouvrage' sur les
et a piller. ^ ° *
destructions révolutionaires, il convient de rappeler que c'est la seconde ville de France presque tout entière que voulut anéantir le gouvernement de la Terreur.
Le 12 octobre 1798, sur la proposition de Barrère parlant au nom du Comité de Salut Public, la Convention adopta le décret :
« Art. IIL La ville de Lyon sera détruite; tout ce qui fut habité par les riches sera démoli...
» Art. V. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne... avec cette inscription :
» Lyon fit la guerre à la liberté. Lyon n'est plus. »
Croit-on que cet épouvantable décret resta lettre
(i) Voir chap. préliminaire.
Eglise Notre-Dame : portail latéral
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l'œuvre des vandales de 1662 (1), et du Trésor» c(^*lèbrc entre tous par sa niagnificencc, il ne resta que « ffiifilques reliques... cachées par de pieuses main c cliartricr fut lui aus •'. Les
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(i) Voir chap. préliminaire.
C H A LON S-SLR-M A RN K
Eglise Notre-Dame : portail latéral
LE VANDALISME JACOBIN EN PROVINCE 38l
morte? — Voici comnient les « représentants du peuple » s'attachèrent à l'appliquer.
Le 7 novembre 1793, Gollot d'Herbois écrivait de Ville Affranchie à ses collègues :
« La démolition allait lentement; ils étaient beaucoup pour gagner leur journée à ne rien faire. La mine va accélérer les démolitions, les mineurs ont commencé à travailler aujourd'hui ; sous deux jours, les bâtiments de Bellecour sauteront ; j*irai de suite partout où le moyen sera praticable envers les bâtiments proscrits (i). »
Du 9 novembre au 5 décembre, quatre autres lettres du même Collot d'Herbois confirmèrent ces mesures.
« La mine hâtera les démolitions... Il faut que Lyon ne soit plus, en effet, et que l'inscription que tu as proposée soit une grande vérité. » — Gela était écrit ix Robespierre. — « Nous nous occuperons à forger la foudre. II faut de la santé. Conserve bien la tienne. »
A Courtois : « J'en ai déjà parlé à Robespierre. Concerte-toi avec lui pour finir le décret concernant cette commune qui ne peut subsister sans danger. La population licenciée, il sera facile de la faire disparaître, et de dire avec vérité ; Lyon n'est plus... On a essayé d'exciter de nouveaux mouvements dans l'armée et dans le très grand nombre d'ouvriers occupés aux démolitions... »
Au menuisier Duplay, dont Robespierre était l'hôte : « Ami et frère,... la justice républicaine...
(i) Arch. nat ; F. '4/135. — Même cote pour les textes suivants.
a82 LE VANDALISME JACOUIK
doit IVapper luiis les traîtres comme la foudre et iio laisser que des cendres! En détruisant une cité infâme et rebelle, on consolide toutes les autres... Voilà nos principes, nous démolissons à coups de canon et avec l'explosion de la mine autant qu'il est possible... »
Le i4 janvier 179^. Achard exposait ainsi les progrès, trop peu rapides, de l'entreprise :
« Quatre cent mille livres se dépensent chaque décade pour les démolitions et quelques autres objets... Mais l'indolence des démolisseurs montre clairement que leurs bras ne sont pas propres à bâtir une république... Courage, mon cher, sois ferme sur toutes les sangsues du peuple et ses vautours. »
« Sangsues » et u vautours » du psuple ! Le proconsul osait tracer ces mots, lui qui venait d'écrire à Gravier : « Frère et ami, encore des tètes et chaque jour des têtes tombant. Quel délice tu aurais goûté si tu eus vu avant hier cette justice nationale de 209 scélérats!... Tout édifiait, combien de grands coquins ont ce jour-là mordu la poussière dans l'arène des Brotteaux ! Quel ciment pour la République!... » — Il osait parler de « justice nationale » et de « coquins » alors que le pillage le plus éhonté était le résultat et, pour beaucoup, le but de tant •d'hécatombes !
« Quels seront nos ennemis.^ se demandait Robespierre ( i) . Les hommes vicieuxet les riches (2), . . . enne-
(i) Note trouvij diiiî ses papiers, Arch. Nat. F '4436, liasse R. (a) C'est Robespierre qui souligne.
mis naturels de la justice et de l'égalité ». C'est donc V Incorruptible lui-même, dont les démolisseurs de Lyon réclamaient sans cesse les discours, qui inspipirait un Gollot d'Herbois ou un Fouché écrivant à la Convention : a Nous saisissons chaque jour de nouveaux trésors... Il y a ici beaucoup d'or et d'argent que nous vous enverrons successivement. Il est temps de prendre une mesure générale si vous voulez empêcher ces métaux de sortir de la République (i)... » « Il faut que tout ce qui... fut opposé à la République ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des décombres... L'opulence qui fut longtemps et si exclusivement le patrimoine du vice et du crime est restituée au peuple... Les propriétés du riche conspirateur lyonnais acquises à la République sont immenses. Elles peuvent porterie bien-être et l'aisance parmi des milliers de républicains. Ordonnez promptcment cette répartition (2). »
Gomment donc s'opéraient cette « restitution » et cette (( répartition? » a Ce qui est encore pour moi de toute évidence, écrivait Laporte à son « cher et digne » Couthon (3), c'est qu'il s'est commis ici d'horribles dilapidations... Ce sont les Comités révolutionnaires qui ont apposé les scellés, qui ont les clés des magasins et des maisons séquestrés, qui ont mis dans ces maisons et magasins des gardiateurs à leur dévotion ; qui n'ont point fait d'inven-
(0 Lettre du a5 nov. 1793 (F^ 4/,36).
(3) Lettre du 1 1 mars. (Ibid.)
(3) De Commune affranchie, le a3 avril 1794. (Ibid.)
a84 I K VA?IDALISMK JACODIH
laires, (\u\ n'ont pcjint f;iit appeler les intéressés à leurs opérations, qui ont chassé de leurs domiciles les femmes, enfants et domestiques pour n'avoir pas de témoins, (jni i)ar conséquent ont pu faire tout ce qu'ils ont voulu... On est venu enfoncer un magasin séquestré jusque dans notre maison. Nous avons pris les dilapidateurs sur le fait, et qu'étaient ces dilapidateurs ? C'étaient précisément deux commissaires du Comité qui violaient les magasins... Je les ai fait arrêter et conduire à la Commission pour y être interrogés; mais c'étaient malheureusement des patriotes... La section les a réclamés comme patriotes, et ils ont été relâchés de notre consentement... On avait l'audace de venir forcer les serrures et piller jusque sous nos yeux... Nous voyons impunément violer devant nous la justice et la probité... »
En vérité, ce spectacle, comme celui des « Saturnales de la Raison », ne permet- il pas d'assimiler le vandalisme jacobin au plus caractérisé et au plus gigantesque des brigandages ?
Pour en revenir aux destructions de monuments artistiques et religieux, il est clair que les exemples cités pourraient être facilement multipliés ; mais leur isolement leur enlève sans doute de leur force concluante, et il vaut mieux nous borner maintenant à explorer plus à fond trois régions : le district de Sens, les départements de l'Aveyron et de l'Aube.
A Sens : Lg 3 jQÎn 1702, la garde nationale de
mutilation de la '^ / y » &
Cathédrale. Sens demanda au district des épitaphes et plaques de cuivre provenant des églises pour en
LE VANDALISME JACOBIN EN PROVINCE a85
faire des canons. Le 20 avril, le Conseil générai du Département arrêta la destruction des armoiries et autres « formes de servitudes » (i). — En 1793, le 3 mai, le District ordonna rcnlcvement du tombeau du Dauphin, enterré à la cathédrale avec sa femme : c'étaient le père et la mère de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X. Le 9 novembre survint la première colonne de V a armée révolutionnaire » ; après avoir incarcéré le cardinal Loménie de Brienne (2), elle tourna sa fureur contre la cathédrale : toutes les sculptures furent brisées à coups de marteaux emmanchés de longs bâtons. Seule la statue de saint Etienne, adossée au trumeau de la porte principale, fut épargnée ; on l'avait coiffée d'un bonnet rouge et sur l'Évangile que le saint présentait, on avait peint l'inscription : Livre de la Loi. Ce certificat de civisme sauva la statue. Pourtant, quelques mois plus tard, la Société révolutionnaire réclama sa destruction, et, le i5 août 179^. elle enjoignit à la Municipalité de a faire disparaître les signes de fanatisme ainsi que l'image du soi-disant (sic) saint Etienne qui se trouvait sur le frontispice du temple de l'Être Suprême » (3). La Municipalité
(i) Archives départementales de l'Yonne, L 17, 61, 888, 907. — Nous remercions ici de leurs très obligeantes communications Mgr Barillon, ancien Vicaire Général de Sens, et M. le Chanoine Chartraire, secrétaire général de l'Archevêché, président de la Société archéologique de cette ville. Nous leur devons tout ce qui a trait ii la cathédrale de Sens.
(a) Il mourut en 1794. — Archevêque de Sens, il avait précédé î^ecker au Contrôle général des Finances.
(3) Registre des Arrêtés municipaux, T. V, p. i66(Arch. de la ville de Sens).
y86 LE VA?«DALISME JACOHI!*
se lira (J'alVairc en décidaiit : « Les artistes seront
invites h donner leur avis s'il est possible de
faire cet enlèvennent sans danger pour le portail. »
Dans le district C'est qu'en 1 70/i OU exit'eait beaucoui)
de Sens. ^ '^ ^ '
des Municipalités. Dans la « correspondance de l'agent national du district de Sens avec le Comité de Salut Public », on relève les mesures suivantes : le 26 février 1794, les communes de Michery, Vinneuf, Sergines et Courlon sont invitées à démolir les croix élevées sur leur territoire; le 27, il est constaté que toutes les municipalités du district, sauf huit, ont amené les objets d'argent, d'élain, de cuivre et de plomb appartenant à leurs églises ; le 3o, l'agent national s'exprime ainsi : « L'œil du républicain a été offusqué de trouver encore, lors de la marche de la fête de la Raison, des croix dominant sur les clochers des ci-devant églises de Saint-Didier et de Saint-Maurice (à Sens). Nous qui devons donner l'exemple aux campagnes par notre activité révolutionnaire, serons-nous donc en arrière? » Le 3 mars, le conventionnel Maure (i) est avisé que (( sous huitaine toutes les cloches, or et argenterie des églises de ce district seront à la Monnaie ». A cette époque, « la plupart des églises sont fermées » et « quantité de prêtres ont abdiqué leur état en remettant au secrétariat de ce district leurs lettres de prêtrise ».
Le dépouillement des édifices sacrés suit les
(i) Membre du Comité ^de Sûreté Générale. 11 se suicidera le 5 juin 1795.
progrès de la déchrislianisalion et devient un véri' table service public, un service organisé et rétribué, comme partout ailleurs.
Le i3 avril, la délibération du District mentionne la destruction d'une partie de la Tour de Plomba dont on a arraché la couverture métallique, et un mandat de 20i3' i3' est fourni au citoyen Chaltas, architecte, pour frais d'enlèvement des signes de royauté et de féodalité dans la cathédrale. — Le I*''' juillet, l'agent national annonce l'envoi à la Commission des Revenus Nationaux de 9.984 livres de cuivre jaune et métaux provenant des tombeaux du Dauphin, de la Dauphine et du maréchal comte de Muy (i). — Le 4 août, (huit jours après thermidor), on alloue 270 livres aux charpentiers SuUerot, Gauthier, etc., pour la descente et l'enlèvement des tombeaux, statues et autres « signes de féodalité et de superstition » restant dans la cathédrale. — Enfin, le 9 septembre, l'administration centrale de l'Yonne attribue 270 livres aux citoyens Jallerot, Gauthier, et autres, pour le même office : l'Être Suprême avait seulement succédé à la Raison (2).
Dans l'Aveyron: Suivons maintenant durant six mois,
le sort
ie la cathédrale — de novembre 1708 à avril 1704, — les
de Rodez. ^ , .
manifestations du vandalisme dans le département où opérèrent d'abord l'idyllique docteur
(i) Ministre de la guerre en 1774, mort en 1776, également enterré dans la cathédrale.
(a) Les reproductions de photographies qui illustrent si douloureusement ce volume donneront aux lecteurs une idée exacte des mutilations accomplies.
a88 LE VANDALISME JAOMIN
Bô (i), proscriptcur (Jes clochers, et l'ex-capuciri Chabot qui se vantait de « donner l'érnétique au corps public », de « le faire suer » et de « le purger du venin aristocratique qui le rongeait depuis trop longtemps » (.>.).
La cathédrale de Rodez avait été livrée à une bande de charpentiers, de maçons, de couvreurs, de serruriers, de manœuvres, de charroyeurs qui avaient descendu les cloches, enlevé le mobilier, (candélabres, lutrins, statues), arraché les plaques de cuivre jaune (3) ; on avait même « fait un prix » (4) pour « casser un évêque de pierre en relief au milieu du chœur ». Ce n'était qu'un prélude, car les « vestiges de superstition » allaient être, de tous côtés, l'objet d'une guerre à mort. Guerre joyeuse. Y.{ c'était une guerre joyeuse : « Citoyen, — écrivait à l'administrateur Lagasquie l'adjudant-général Lamarque, — ma maison est devenue sainte, cette nuit. En conséquence, l'on
(i) Bô écrivit de Nantes le i^r août 1794 : <* J'ai été hier décadi passer une partie de la journée aux champs avec a. 000 moissonneurs ou moissonneuses de la campagne. Ce spectacle vraiment attendrissant a eu un plein succès... Je suis rentré le soir à la tête du peuple aux cris mille fois répétés de : Vive la République! » {Archives de la guerre^ Armée de l'Ouest). Les hécacombes de Carrier avaient dû, convenablement, engraisser le sol...
(a) Paroles prononcées à Castres, Arch. du Tarrij série L, 89. (Cité par Bliard, op. cit., p. aSa). — Chabot, beau-frère des financiers autrichiens Frey, fut accusé de concussion. — Dès le 8 avril 1793, les deux représentants avaient arrêté qu' a il ne serait laissé qu'une cloche par paroisse », sauf dans celles 0 où le tocsin de la révolte avait sonné »; celles-là n'en conserveraient point.
(3) État des dépenses du 3 octobre 1793 : loaô livres, 5 s., 6 d. — H. Affre, Tableau sommaire de la Terreur dans l'Aveyron, Rodez, 1886.
(4) 6 livres.
UO (.,. prescripteur des clocher., et l'ex-capucir. Chaboi qui se vantail de « donner ré.nét.que au corps public n. de .. le faire suer « et de u le purger du venin aristocratique qu. le rongea.l depuis trop longtemps -> (î)- .. , ,
L cathédrale de Hodc. avait été livrée à une bande de charpentiers, de maçons, de couvreurs, de serruriers, de manœuvre,, de char. ^ J»^
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être, de tous côtés, l'objet dune guerre à mort, ouerre Joyeuse. Et c'était une guerre joyeuse : « citoyen - écrivait à l'administrateur Lagasquie
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(,) Parole, P™.-"'-\», '^"'^;';bot be-Wre de, financiers aupar Bliard, op. cit., p. >5.). - Chabot. Ma ^^
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rloche par paroisse », sauf dan. celle» ' ou av^sonn/.-. ceUes-U n'en con.er«r.i.nt po.n
H. Affre, Tableau sommaire de la Terreur au, (k) 6 livTe».
LE VANDALISME JACOBIN EN PROVINCE aStJ
m'a porté un grand bon Dieu crucifié sur argent. Je crois qu'il sera à propos qu'il soit fondu ; marque inoy où est le dépôt où je le dois placé. — Tu me consultes, citoyen, sur le sort d'un crucifix aristocratique qu'on t'a adressé, répondit Lagasquie... Puis(iu'il est d'argent nous dirons : Craci fixas eilam pro nobis. L'arrêté dont je t'envoie un exemplaire le fera connaître sa destination et celle de tous les effets de ce genre qui pourront l'être adressés à l'avenir ».
On recherchait surtout, en etfet, les métaux : u Toutes les argenteries, les ornements des églises, cuivre et fer, seront portés dans les chefs-lieux de district s'ils ne le sont déjà ». Mais on ne se bornait pas là, et l'arrêté de Ghâteauneuf-Randon (i), dont nous venons de citer l'article xii, renfermait d'autres articles ainsi conçus :
Proscription „ Lgg cloches encore en place doivent
des clochers *■
et des tours, être descendues sans retard, les clochers ainsi que les tours démolis. — Toutes les croix el chapelles éparses dans les champs el sur les grands chemins, et autres vestiges de féodalité et de royauté seront abattus et démolis. — Si la perpendiculaire des croix est assez large, elle sera destinée à servir de guide aux voyageurs, et à des pyramides pour y tracer les noms des grands hommes morts martyrs de la liberté pour le bonheur du peuple et pour la défense des frontières de la République.
(i) Futur préfet des Alpes-Maritimes. Arrêté du 3i décembre 1793, pris à Saint-Flour. Châteauncuf-Randoii était (lélojîué dans le Gard, l'Hérault, l'Aveyron, la Lozère ot le Tarn : l'arrêté visait donc cinq départements.
ÎO
SQO LK VAriDALISMB JACODl!1
— Les cil alcaux forts élevés, et particulièrement ceux de Séverac et de Najac, dé[)artcrnent de l'Aveyron, ainsi (|uc les murs et les portes des communes, et particulièrement celle de Saint-Flour, etc., seront abattus et démolis ».
Renverser tous les clochers et toutes les tours! Tant d'égalitarisme suscita de timides réclamations ; mais Chateauneuf-Randon tint bon et, le 29 janvier 1894, il lança cet arrêté interprétatif :
(( Les tours servant d'appui ou d'escalier aux maisons, autres que celles dont la position et une construction insultante à l'égalité méritent la démolition, doivent être abattues jusqu'à la hauteur du
bâtiment et aux frais du propriétaire ! » Le culte aboli C'était l'époque où le même repré-
« par assis et levé » in 1
Dictature sentant et son collègue Paganel, —
sans-culotte.
ex-prêtre qui considérait pourtant
« les erreurs religieuses » comme « une sorte de
maladie qui exige un traitement doux et soigné » ( i),
— faisaient abolir le culte public par assis et levé dans les assemblées municipales.
Forte de cette abolition... démocratique, la Société Républicaine de Rodez envoya le 3 février cette adresse à la Convention :
« ... La Commune de Rodez s'enrichit en vous offrant les magnifiques dépouilles de ses églises. Elles consistent en 800 livres d'argent, 35.896 livres de matière de cloche, 40.262 livres de fer, 1 1.846 livres de bronze, 332 livres de cuivre rouge, i.33o livres de plomb et 326 livres d'étain.
(i) Arch. Nat., A. F. II, 89.
LE VANDALISME JACOBIN EN PROVIÎfCB 29I
» Le bruit du canon et celui du tambour étant les seuls signes de ralliement des républicains, nous allons travailler à la démolition de nos clochers qui, désormais, insulteraient inutilement à l'égalité en rappelant les souvenirs qui sont déjà loin de nous. Un seul sera conservé, parce qu'il représente un monument cher aux amis des arts et que nous pouvons faire pardonner à sa destination première en le consacrant à la liberté.
)) En extirpant jusqu'aux derniers vestiges du fanatisme, nous avons fait un grand pas vers la paix de l'intérieur. »
Le Club de Sauveterre décida également que les habitants avaient « renoncé au culte public », et alors « les délégués (?) des représentants du peuple, considérant que la philosophie et la raison préchées par la Société montagnarde de Sauveterre viennent de remporter une grande victoire sur le bon peuple de cette commune qui vient d'écraser sans retour l'hydre du fanatisme,... arrêtent: Article i*'' : L'église ci-devant paroissiale de la Commune de Sauveterre sera ferméesur-le-champetnese rouvrira que lorsque tous les monuments de superstition seront abattus et transformés en signes de liberté. Article 2 : Le bâtiment sera appelé le Temple de la Raison. Ce sera là que le peuple ira s'instruire sur ses droits et reconnaître sa souveraineté si méconnue jusqu'à ce jour (i). » Protestations Q^je valaient ces renonciations « popu-
populaires.
laires »? C'était, cela va sans dire, d'odieuses comédies. Si l'on en doutait, l'on n'aurait qu'à
(1) 9 février.
aga ' •"- va?»dai.i8.vik jacodiji
lire la pétition (juo, peu de jours après, le 22 février, les habitants de Kodez présentaient à Paganel eu faveur du rétablissement du culte : ils y déclarent que lors de la réunion j^énérale du 17 pluviôse précédent, à la première épreuve , 30 citoyens au plus sur 800 ont voté ta suppression du cutle, et que le vote qui eut lieu en seconde épreuve fut donné « après des discours pleins de menaces et de tromperies ». Cette pétition portait 56 signatures ; il était dit, en outre, qu'un grand nombre d'autres citoyens, artisans et ouvriers, ne sachant signer, réclamaient aussi le culte public et offraient d'aller témoigner de leur désir devant Paganel, s'il l'exigeait. — A une telle époque, cet acte était de leur part si héroïque qu'on peut les en croire I
De même, les destructions ordonnées navraient le pays : si, le 4 février, on avait descendu les cloches dans i5 Communes du canton de Concoures, c'est que l'administration avait payé la besogne (i); et si, le 22 février, certaines municipalités offraient à l'agent national près le district d'Aubin de « démanteler leurs clochers, d'en faire disparaître toutes les marques, d'y placer même les statues de la Liberté, de Marat et de Lepelletier avec des inscriptions civiques à l'entour », c'était pour être dispensées de les démolir u jusqu'à la hauteur du bâtiment de l'Église ». — Mais Paganel ordonna (( l'exécution littérale de l'arrêté de Châteauneuf- Randon », et cela le jour même où il arrêtait le
(1) On al' « état des frais » occasionnés par ce travail.
LE VANDALISME JACOBIN EN PROVINCE agS
transfert à Bordeaux des deux cents (i) ecclésiastiques passibles de la déportation, encore internés à Rodez.
La volonté des « représentants du peuple » persistait donc à braver celle du peuple. Il en résulta, presque partout, une salutaire inertie. Le i*"" mars, dans son rapport décadaire au Comité du Salut- Public, l'agent national du district d'Aubin annonce que (( quelques clochers sont déjà démolis », que (( plusieurs communes ont obéi à l'arrêté de Châteauneuf-Randon et nous ont envoyé, avec l'argenterie et les ornements de leurs églises, le procès-verbal de leur renonciation au culte public ». Quelques clochers, plusieurs communes : le résultat était maigre !
Les procédés du i\ reste que, pour suppléer à
commandant Vitou : * ^ *^^
tes écus ou ta tête ! Tenthousiasme absent, les vandales ofïîciels autorisèrent, par l'exemple de leurs « patriotiques » rapines, des violences comme celle dont se rendit coupable, à Laissac, le sieur Vitou, commandant de l'armée révolutionnaire. Jean-Joseph et Marie-Rose Bastide (2) firent à ce sujet le rapport suivant :
(( Quand leur maison fut entièrement détruite et pillée, il (Vitou) fit conduire la déclarante au corps de garde, où elle était enfermée, dans la bassecour de la maison. Là il lui annonça qu'il allait lui trancher la tête si elle ne disait où son aïeule
(i) Environ. — Des maladies contagieuses s'étaient déclarées dans les prisons.
(a) Le frère et la sœur.
ag^ LK VÀ?fDALI8MK JACOBI!t
avait cach(; l'arj^ciit dont il la supposait propriétaire. La déclarante n'en savait rien ; elle le dit ainsi, et le barbare Vitou ordonna qu'elle serait couchée par terre la tête mise sur un billot ; il commanda à ses satellites de lui couper la tête avec une hache qu'il fit aiguiser en sa présence. Ces ordres furent exécutés; la déclarante fut renversée par terre, sa tête mise sur le billot, la liache fut levée. Elle crut qu'on allait la frapper. Mais Vitou, qui en voulait plus aux écus de son aïeule qu'à sa vie, voyant que la déclarante n'en avait aucune connaissance, il la laissa entre les mains de son état-major qui la conduisit en prison » à Rodez, où elle resta, sans raison, emprisonnée durant trois mois. — Sur ces faits, l'agent national et Paganel en personne réunirent des preuves accablantes. L* Or, le même jour, le Directoire
récolte des cloches "
et des statues. du district de Rodez avait emmagasiné 208 cloches. Six jours avant, le 28 mars, on avait estimé h 1.200 quintaux le fer et autres métaux arrachés à la « ci-devant église des Jésuîlres » de Rodez : les sévices qui avaient produit cette récolte étaient ils moins condamnables que les feintes criminelles du commandant Vitou ?
Le 10 avril, le Directoire du district de Rodez transformera la cathédrale en atelier de salpêtre; le 19, il arrêtera la réintégration dans ce « local propre et commode » des statues sauvées par des particuliers, attendu qu'en autorisant « les commis aux salpêtres à brûler les instruments du fanatisme, cela avait été en partie pour anéantir les monu-
ments de superstition qui jusqu'ici ont abruti l'espèce hnmaine » ; le 19 aussi (i) il fera enlever, par des ouvriers dont la besogne sera payée i. 000 livres (2), les boiseries et sculptures des quatre églises de la ville (Cathédrale, Capucins, Jacobins et Chartreux). — Nous ne sommes donc que trop fixés sur l'époque à laquelle fut véritablement u abrutie l'espèce humaine ».
Dans l'Aube: L'histoire du vandalisme dans l'Aube (3)
l'état - major ^ ^ '
terroriste, aboutit à une conviction identique.
Comme à Rouen ou à Lyon, le clergé champenois avait, au début de la Révolution, prouvé sa « patriotique )) générosité en se dépouillant lui-même de ses richesses superflues : ces dons de matières précieuses, rappelant les anciens « dons gratuits », avaient dépassé 324 marcs pour le seul district de Bar-sur-Seine.
On l'en récompensa par une totale confiscation et les plus abominables profanations.
Le décret du 3 novembre 1793, qui « nationalisait » les biens des fabriques et des « fondations » cultuelles, fut appliqué à Troyes par le conventionnel Rousselin et le maire François Gâchez.
(1) Arrêté complétant celui du 10 avril.
(a) Décision du Conseil général de la Commune du 5 juillet.
(3) Abbé A. Prévost, Histoire du diocèse de Troyes pendant la Révolution, Troyes, Impr. G. Frémont, 1909, 3 vol. in-S», t. II et lU. — Dans cet ouvrage puissamment documenté, et qui est l'un des plus remarquables monuments d'histoire révolutionnaire provinciale, 1 auteur a retracé les conséquences du vandalisme, paroisse par paroisse. Aucune étude similaire n'est donc aussi complète.
29^> LE VANDALISME JACOniff
(]c dcniici , i'arisicn d'ori^nnc, maître d'école à la Vacherie, était « un lioniine sans considération et d'une intempérances notoire ». Kngagé comme (( volontaire » pour aller combattre les « brigands »> vendéens, il avait touché 5oo livres de prime, [)uiH s'était fait réformer pour infirmités. Elu maire, il dut se ménager un traitement de i.6oo livres et un logement à l'Hôtel de Ville. Avec le substitut de la Commune Uondot, les sans-culottes du Comité révolutionnaire et de la Société populaire formèrent rétat-major terroriste de Gâchez et de Rousselin.
Le c^ite de la Qq dernier convoqua le peuple k et la guillotine, l'église Saint-Pierre, monta dans la chaire, vitupéra contre le « fanatisme », et demanda: « Toutes les églises doivent-elles être fermées? Le culte catholique aboli. ^ Les prêtres supprimés et renvoyés ? » Comme a Rodez, on répondit oui, mais avec plus d'unanimité, semblet-il, car les prêtres constitutionnels se montrèrent à Troyes d'une abjecte servilité. Le i8 novembre, pour « faire exécuter la volonté exprimée du peuple », Rousselin proclame que u les maisons nationales connues précédemment sous le nom d'églises seront fermées », qu' « elles seront consacrées au culte universel de la liberté », culte dont les ministres seront « les pères de famille, bons citoyens, qui auront donné leurs enfants à l'éducation nationale, elles vieillards sans-culottes ». Pour récompenser la Commune de s'être à jamais « déprêtrisée », le u commissaire national )>
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demanda en son nom à la Convention « la permission d'organiser une commission révolutionnaire qui mît en activité la guillotine oisive dans ce pays ». Rousselin ambitionnait de faire « monter la commune de Troyes à la hauteur parisienne ». La guillotine fut en effet dressée sur la place Saint-Pierre, et la Société populaire concourut à nommer les jurés chargés d'y pousser les suspects. — Heureusement que nul n'osa la faire fonctionner, La destruction H ^'en fut pas de même pour les
des tombeaux *^ *^
des Comtes vestiges dc supcrstition » et de « féo-
de Champagne.
dalité », ni pour u les dépouillements précieux d'églises » dont Rousselin promit d'expédier à Paris « un convoi immense ». Lui-même, son successeur Bô (i) et leurs séides poussèrent avec la plus grande activité ces « dépouillements ».
On commença, le i8 novembre 1793, par « les châsses des ci-devant comtes de Champagne », les bienfaiteurs, les pères de la province. Quatre membres de la Société populaire réclamèrent au Département le « brisement » des mausolées, (( l'envoi du cuivre et des autres métaux à la Monnaie et l'enlèvement de leurs cendres pour être confondues avec celles des autres citoyens ». Le Département chargea l'agent national Rondot de visiter les tombeaux et de voir s'ils méritaient d'être conservés comme monuments des arts ; dans ce cas, on tacherait d'en enlever, sans dégradation, les marques de féodalité;... Rondot, orfèvre et
(1) Arrivé à Troyes le a8 déc. 1793.
UqS LB VANDAIJSMK JAC0HI21
lils d'orfcvrc, brisera lui-môme ces chefs-d'œuvre à coups de mart(;au dans la nuit du 9 au lo janvier.
Le 22 novembre, fut prescrit l'inventaire des églises. Devançant les mesures administratives, quelques escrocs s'emparèrent des vases sacrés qu'on devait enlever. On les surveilla et la spoliation s'accomplit bientôt normalement — sinon honnêtement.
Toilette jviais avant l'intérieur, il fallait dé-
extérieure
des monuments, garnir l'extérieur des monuments. Le
Les iconoclastes
invoquent 5 décembre, Rousselin, considérant que
l'Evangile. , . . - ui- •
les (( principes » républicains interdisaient à tout culte (( de parler aux yeux par l'étalage de ses attributs » et « de fatiguer les oreilles par l'annonce de ses cérémonies », arrêta:
« Article I®^ Tous les signes extérieurs particuliers à un culte quel qu'il soit, tels que croix, images ou statues existant dans l'intérieur du département de l'Aube, seront soustraits ou effacés dans la huitaine au plus tard...
» Article 3. Les cloches... cesseront le jour même de la publication d'être sonnées par l'exercice particulier de ce culte... »
L'article 2 était la clause de style : « Les monuments des arts... seront indiqués par les citoyens Milony et Herluison... et rassemblés dans un muséum», clause a conservatrice » dont on admirera l'ordinaire efficacité. L'article 4 plaçait du reste l'exécution de l'arrêté « sous la garde des Sociétés populaires et de tous les bons citoyens », et l'on
sait ce que cela voulait dire : « La raisori est remontée sur le trône, proclamèrent alors les Amis de la Constitution de Troyes... Citoyen, écoute tes frères, tes amis et les chimères s'évanouiront comme une légère vapeur s'évanouit dans les airs... Pourquoi ce luxe, ce faste, celte pompe qui décoraient un culte dont la simplicité est l'essence ? Rappelez-vous, citoyens, combien cette Eglise dont vous êtes membres était respectable dans les premiers siècles qui la virent naître. Le moment où Constantin, ce tyran ambitieux et cruel, l'enrichit, fut le moment où elle commença à perdre de son éclat, de sa vigueur, de son énergie... Vous le voyez, la société républicaine vous rappelle à l'état primitif de la Religion que vous professez. Lisez, relisez l'Evangile... »
C'est donc par amour de la pauvreté évangélique que le sans-culottisme vida les églises
PiUage nocturne Qn commença par la Cathédrale, bâtie
du Trésor ^
de la Cathédrale, de 1295 au XVP siècle. Sacs de reliques.
Son trésor était estimé i.Soo.ooolivres.
Des libéralités séculaires l'avaient rempli de croix merveilleusement ciselées , de chasses resplendissantes de pierres précieuses : celles de sainte Hélène (XIV* siècle) et de sainte Mâthie, patronnes de la cité; celle de saint Savinien, apôtre de Troyes; de sainte Marguerite. Un riche reliquaire renfermait le morceau de la Vraie Croix envoyé de Constantinople lors de la quatrième croisade, avec
3oo LK VA?tDAIJ.SME JACODI?f
le corps de sainte Hélène : c'était le chef d'œuvre des orfèvres troyens Kondot et Cochois. — En d'autres reliquaires, on conservait (i) le crâne de aaint Philippe, le chef de saint Loup, dont le buste d'argent valait au moins 200.000 livres, et, d'après Mahillon, n'avait d'égal au monde que le chef de saint Lambert, à Liège ; les corps de sainte Iloylde et de saint Aventin. Ces deux dernières châsses avaient été apportées à la cathédrale avec le trésor de la collégiale de Saint-Etienne, trésor qu'un savant bénédictin visita vers 1725 et qu'il décrivait ainsi : « Il y en avait peu en France qui en approchassent tant par la richesse de la matière que sous le rapport de l'art. On n'y voyait qu'or et pierreries, qu'agathes, rubis, topazes, etc., d'une grosseur merveilleuse et taillés avec tant d'adresse qu'il est difficile de l'exprimer. )> Or le 9 janvier 1794, à dix heures du soir, après souper, Rondot, — agent national, mais sans aucun mandat spécial, — pénétra à l'improviste dans la cathérale avec trois compères (2) et d'autres membres de la Société populaire. Il ordonna au maçon Chanté, muni d'outils tranchants, d'ouvrir les châsses. On en extraya l'argent, l'or, les pierreries, les émaux, le cuivre. Le chef de saint Loup fut fendu à coups de marteau, et le crâne placé dans un sac. Les ossements de sainte Mâthie furent retirés de leur suaire de drap d'or, et jetés dans le même sac, ainsi que le corps de sainte Hélène qui
(i) A l'abbaye de Saint-Loup.
(2) Berthier, Lédanle et Vivien.
LE VANDALISME JACOBIN EN PROVINCE 3oi
subsistait tout entier, « en chair mouvante et en os », avec ses jambes entrelacées de rubans de soie cramoisie, ses pieds chaussés de souliers de velours vert ou bleu, brodés d'or, sa tète recouverte de bonnets de laine et de soie. Et ces restes furent jetés au feu allumé dans la chambre voisine, (la chambre da prédicateur) . Les morceaux de cuivre et d'argent furent lancés pôle-môle dans un panier à bouteilles, les pierreries dans des corbeilles à pain bénit.
Après les reliques sacrées, — dont une telle profanation constitue, pour des chrétiens, et môme, nous semble-t-il, pour tout honnête homme, un forfait autrement abominable que le vol des pierres précieuses, — les sculptures de la cathédrale. Destruction des X l'heure du crime, — comme cela
sculptures.
Une bande de s'était passé à Notre-Dame de Paris, —
brigands.
à la lueur des flambeaux, les vandales vont briser les saints troyens, en pierre blanche, aux ornements dorés, qni ornaient les bas-reliefs des piliers de la nef; enlever ^les admirables tombes, placées sur le pavé de la môme nef; anéantir à coups de ciseaux les huit grandes statues des saints évoques de Troyes qui s'appuyaient aux colonnes du chœur. La nuit suivante, ils achevèrent de marteler les mausolées des comtes de Champagne.
Le butin fut apporté à la maison commune : les restes d'ossements y furent consumés, ainsi que les débris de châsses dont on extraya les dernières matières précieuses! Or, argent, cuivre furent
3oa LE VAMDALISME JAC0HI5
mis dans des tonneaux et expédiés à Paris où une dépulalion de la Société populaire offrit h la Convention ces (( hochets de la superstition ».
Mais aucun procès-verhal n'avait été dressé sur place, aucun récolement efîectué. Hondot emporta chez lui des morceaux d'or sans les peser, et Ton trouva à son domicile de nombreuses pièces précieuses, et même I'uq des plus beaux reliquaires. Accusé, arrêté, convaincu de vol et de destruction d'objets d'art, il fut acquitté sous le prétexte que ces objets étaient devenus sans importance par suite de la Révolution! — Voilà, pris sur le vif, quel était l'effet des sévérités « conservatrices » de la Convention.
Les brigandages de Rondot et de ses complices avaient été, sinon dans leurs principes et leurs effets, du moins dans leur exécution, des brigandages individuels ; il n'en fut pas de même de ce qui suit.
Mutilation j^es portails de la cathédrales furent
administrative *
des portails. affreusement et très administralivement mutilés : dix-huit ligures d'anges et de vieillards, sculptés à mi-corps, seize autres figures portées sur des dais ; de grandes statues du portail principal parmi lesquelles celles de saint Charlemagne et de saint Louis exécutées en i55o aux frais de la ville, furent abattues. Les niches du pignon qui s'élèvent au-dessus du portique central et où l'on admirait la Vierge tenant le Christ mort sur ses genoux, saint Jean, sainte Madeleine, furent vidées. Au petit portail, la Vierge
LÉ VANDALISME JACOBIN Bit PKOVINCE 3oS
du pilier central, Adam et Eve, les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, les prophètes, une quantité de bas-reliefs disparurent ; et l'on y opéra des substitutions aussi grotesques que celles des portails de Saint-Sulpice de Paris (i) : saint Pierre changé en faisceau consulaire, la Vierge et saint Jean en trophées à la romaine, une autre statue en obélisque I — Loyez, procureur du district, avait raison d'écrire aux municipalités : a A des républicains révolutionnaires, rien n*est impossible ))....
Si Ton ne détruisit pas davantage, c*est que Targent manqua. La Municipalité écrivit au district le 7 mai 1794 : « Pour achever de se conformer à la loi qui ordonne de faire disparaître des édifices publics et particuliers tous les signes de la royauté et de la féodalité, il faudrait plus de 12.000 livres peut-être pour le temple de la Raison seulement. Cette dépense doit sans nul doute être à la charge de l'État... »
L'or, l'argent, Cette imputation doit d'autant plus
le plomb sont ^ *
envoyés à Paris, juste que la seule ville de Troyes
Clochers démolis ^ ' / , ■ , »
ou à démolir, fournit a l'Etat 57a kilos d or et d argent, provenant des ornements sacrés. Elle lui fournit aussi le plomb des toitures, et cela créait bien des débours, et plus encore de déboires. Pour l'enlèvement des plombs, aux Cordeliers, aux Chartreux, aux Carmélites, elle dépensa 272 livres 18 sous. « Le district, écrit Rondot, s'est empressé de découvrir tous les clochers
(i) Voir plus haut, chap. VII.
3o^| LK VANDALISME JACUBIN
pour y |)r('n(lru du i)lornl) là où il y en avait ; il aurait très bien fait do les abattre tout à fait. Il faudrait les enlever et recouvrir leur emplacement. A Saint-Urbain, [converti en maj^asin], le j^'rain egt inondé; à riIotel-Dicu, [dont on a en elVct démoli le cloclicr], le plafond est tombé. »
Pourtant, le gouvernement jacobin aurait été injuste de se plaindre du zèle des autorités troyennes : elles faisaient ce qu'elles pouvaient, et ce fut, somme toute, beaucoup.
Si, faute de ressources suffisantes, elles n'arrivèrent point à renverser tous les clochers, — bien que le procès-verbal, très alléchant, du 23 janvier 1794 eût constaté que celui de Saint-Jean offrait encore 4 milliers de plomb à enlever; celui de Saint-Nizier, 5 milliers ; celui de Sainte- Madeleine, 6 milliers, — elles arrêtèrent du moins la démolition des clochers de la Trinité, du Petit Saint-Nicolas, et des bâtiments dépendant des hospices.
Elles décrochèrent à peu près toutes les cloches, grattèrent toutes les fleurs de lys, — et rien que pour la cathédrale il fallut y mettre dix ouvriers (i), — libérèrent de leurs croisillons toutes les croix, — et l'adjudicataire Nicolas Hourseau demanda pour cela 3.64 1 livres. Dès les 7 et 8 octobre 1792, elles avaient démoli, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la Bélle-Croix, ainsi nommée à cause de ses multiples figures, de ses pommes
(î) L'un d'eux reçoit pour lui ou ses camarades 1.139 livres ê sous.
l*ORr*ll. DK \..\ (^A( IIKDRM I I>K SkNS
Mutile par 1" « Arniée révolutionnaire •>, Ici) novembre i7«>3 l,c 4 avril 1794 « allocation de -.'70 livres à Sullet-" ' ithier, etc. Charpentiers, pour la descente et lenlèvenient d». • lux, statuc>
et autres signes de féodalité et de superstition daiih la cathédrale ». DclibL'i". ilii histii.t \i.h. Dcp. lie !">'..-.,-. ,s'>s:v
3(4 LE VA!<0ALI8BIE JAGOBl»
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Pourtant, le gouvernement jacobin aurait été injuste de se plaindre du zèle des autorités troyennes : elles faisaient ce qu'elles pouvaient, ^l 00. fut, somme toute, beaucoup.
ressources suilîsantes, elles n'arri»
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que le procès-ver du aS jan-
vier 1794 eût constaté q\i Jean
offrait encore 4 rnilliei plomb à enlever;
oelui de Saint-Nizier, 5 milliers ; celui de Sainte- Mii irleine, 6 milliers, — elles arrêtèrent du moins la d'Mnolition des clochers de la Trinité, du Petit Sai la ni des hos-
pices.
Elles décrochèrent es les cloches,
grattèrent toutes les lleurs de lys, — et rien que pour la cathédrale il fallut y mettre dix ouvriers (i), — libérèrent de leurs croisillons toutes les croix, — et l'adjudicataire Nicolas Hourseau demanda pour cela 3.64 1 livres. Dès les 7 et 8 octobre 1792, elles avaient démoli, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la Bélle-Croix, ainsi nommée à cause de ses multiples figures, de ses pommes
(i) L'un d'eux reçoit pour lui ou ses camarades i.iag livres 6 sous.
PoHiAii ni: I A ('.A I iiKDH \i I. i)K Skns
Mutile par 1" .. Année révolutionnaire », le (» novembre I7<)3
Le 4 avril 17(14 «< allocation de 270 livres à Sullerot, Gauthier, etc.. Charpentiers, pour la descente et l'enlèvenicnt des tombeaux, statues et autres silènes de t"é(Hlalité et de superstition dans la cathédrale ».
(I>cliber. du Oistrict, Arch. Dcp. de l'Yonne, i8<SX).
LE VANDALISME JACOBIN EN PUOVINCE 3o5
de bronze doré, de ses ornements antiques qui « présenteraient, aiuionçait i'arrelo, des objets de plus grande utilité par leur fonte et conversion en canons » ; il est vrai qu'après la destruction on s'aperçut que les 8.000 livres de débris étaient impropres à la fabrication des armes...
Ventes à l'encan. Dans les diverses écrlises, bancs,
Le sac des églises
de Troyes. stalles, balustrades, boiseries, orgues, tout fut vendu à l'encan, et si les archives troyennes ne renferment point, comme les archives parisiennes, les minutieux Mémoires des démolisseurs patentés, du moins le vide des niches, les mutilations des sculptures et des vitraux, restent les témoins de leur activité.
A Sainte-Madeleine, trois niches du jubé sont veuves de leurs statues ; — à Saint-Pantaléon, la chaire de pierre vola en éclats; — à Saint-Urbain, on décapita deux personnages du tympan principal, ainsi que les donateurs représentés sur l'admirable piscine du côté droit du chœur; on vendit les reliquaires; on détruisit « deux textes d'évangiles, garnis d'argent doré, dont les tours étaient revêtus de pierreries » ; on détruisit aussi la précieuse statue de cuivre de saint Urbain, datant, croit-on, du xiii° siècle, et l'antique église servait de grenier et de salle de réunion pour la sixième section ; — Saint- Rémy devint une salpêtrière ; — à Saint-Pierre, le sieur Frappier, acheteur du maître-autel, décarrela par-dessus le marché les pavés du sanctuaire et en chargea ses voitures : l'église devint magasin à
fourrages.
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Sort des Eglises ]^n dehors de la ville, iriômea spectacle campagne. '
cles : « Il n'est pas une seule église du district de Troyesqui n'ait eu à souffrir de la violence de la persécution. Toutes furent fermées, après avoir été dépouillées de leurs ornements (i). » — Les paysans étaient dans la consternation. A Saint-Léger la commune exigea que le curé Tertre, d'ailleurs assermenté, contirmat de célébrer la messe : il fut arrêté le 28 mars, et alors, prise de terreur, la municipalité mit en adjudication le transport à Troyes des ornements d'Église. A Semoine, si la croix resta sur le clocher, c'est que personne n'osa la descendre. A Bar-sur-Seine, où Rondot surveilla les opérations, tous les vitraux furent enlevés et remplacés par du verre blanc, les armoieries furent limées, et l'on scia les trente-six couronnes de la balustrade des galeries. A Pont-Sainte-Marie, c'est le maire qui conduisait les briseurs de statues ; de même à Bouy-Luxembourg où le maire coupa avec sa serpe les statuettes du retable du maîtreautel. Au monastère de Larivour, une bande de sans-culottes en délire dansait autour du feu de joie où se consumaient les saints, et ils criaient : « Brûle, Bernard, brûle... » A Fontvannes , c'est un cordonnier et un maréchal qui pénètrent dans l'église, armés d'un grappin, crèvent les tableaux et mutilent les statues avec une rage infernale.
(i) 0 La plupart d'entre elles furent décarrelées. » A. Prévost, op. cit., t. II, p. 673, et III, p. 23.
LE VANDALISME JACOBIN EN PROVINCE 3oj
Indignation Cependant, les honnêtes crens s'in-
publique. ^ ^
Impunité des dignent et surnomment Journal des Tigres criminels.
l'officiel Journal des Hommes libres dont
on prétend leur imposer les sottes niaiseries. A Estissac, trois voyous jouent dans les rues avec une tête de Christ et vont à Thoisy pour y poursuivre leurs méfaits : un charron l'apprend, prend sa hache, et menace d'en frapper quiconque cherchera à en franchir le seuil. A Nogent-sur-Othe, où Delary, délégué de Rousselin, fit tout dévaster et brûler, c'est un ouvrier maçon qui, réquisitionné pour desceller le crucifix de l'autel, l'emporte dans sa maison et s'y enferme : « Ouvre, lui crie-ton, rends-nous ce morceau de bois ; ite vaudra mieux que quinze jours de travail. — Je suis assez riche, répond ce pauvre homme chargé de sept enfants, je n'ai jamais vécu de charité ». Et le crucifix, entamé dans la lutte par deux coups de hache, est encore aujourd'hui en face de la chaire de Nogentsur-Othe.
Au sortir de la Terreur, la clameur publique poursuivit les iconoclastes et, le 8 avril 1796, le conventionnel Albert prescrivit au Département une enquête sur « les ravages de la barbarie et de l'esprit de destruction qui animait les agents du vandalisme... Il est peu d'endroits remarquables, observait-il, 011 l'on n'ait à se plaindre de ces destructions faites par la méchanceté et par l'envie de nuire... sur les monuments d'architecture, peinture^ sculpture et tous objets d'arts ou de sciences ». Les 18 et 20 mai, Albert instruisit de sa conduite le
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Goinitc de Sûretc Générale (pii lui répondit le 23 : « ... Nous n'avons pas besoin d'inciter ton zèle pour poursuivre sans rclaclie tous les ennemis de notre Kévolulion et qui paraissent, d'après le dépouillement des informations que tu nous as envoyées, prévenus de délits trop graves, pour qu'on puisse les passer sous silence... » Albert écrivit aussitôt (i) au procureur général de l'Aube : « ... La mise en liberté ou l'espèce de protection accordée par les comités à des gens que la vindicte publique poursuit dans votre département, avaient jeté le découragement et l'effroi dans le cœur des bons citoyens : mais, qu'ils se rassurent, qu'ils ne craignent plus de voir le sol français se couvrir une seconde fois de vols, de sang et de débris. Annoncez-leur les intentions bien prononcées du gouvernement. Poursuivez sans relâche les coupables... »
Toutes les municipalités reçurent copie de cette lettre ; mais, « en dépit de tous les arrêtés, les terroristes ne furent pas inquiétés sérieusement ; dans quelques communes seulement, on se contenta de les rechercher, et on se garda bien de les livrer à la justice... Aucune satisfaction, aucune réparation ni matérielle ni morale ne fut exigée de ceux qui avaient semé la ruine partout où ils passaient ». — La Révolution n'avait pas encore « l'intention bien prononcée » d'adorer ce qu'elle avait brûlé, et deux ans après (2) ce fut une satisfaction purement verbale que donna aux Troyens le professeur à l'école
(i) Le 3/( mai.
(a) Le 27 juillet 1797.
centrale Bramand (i), lorsqu'il prononça sur le but des fêtes républicaines le discours où nous lisons : (( Que ne puis-je, Citoyens, arracher de notre histoire ces tristes récits qui apprendront à la postérité étonnée nos malheurs et nos pertes !... Elle y lira le détail affreux et révoltant des égorgements, des vols, des pillages, des incendies commis au nom de l'humanité; elle suivra en frémissant les opérations de ces scélérats qui ont tué les mœurs, proscrit et anéanti les sciences, les arts... Us y seront dévoilés, ces faux amis qui, sous le masque du républicanisme, se sont partagés les riches dépouilles de la royauté et des autels, livrant tout au pillage et à la dévastation... »
(i) Ancien vicaire épiscopal.