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CHAPITRE XII

A la fin de la Révolution.

Condamnation officielle du Vandalisme.

Sommaire. — L'enquête de 1797 : laïcisation des monuments rr liyieux. — État de quelques autres cathédrales : Mo'itauban, Auch, Alais, Noyons Chamhéry. — Les monuments parisiens "à conserver ». Mauvaise volonté ministérielle. — Les artistes da Conseil des Bâliinents civils stigmatisent le vandalisme (o avril 1797).

^'^1797*^ d® Le 2G messidor an IV (ili juillet 1796), laïcisation des au nom du Conseil des Bâliments civils,

monuments

religieux. l'architecte Ghalgrin (i) avait remis un rapport sur a les ci-devant églises cathédrales dont la conservation intéressait le culte et les arts » (2) ; il demandait que dans chaque département l'architecte le plus connu fit sur ces monuments, leur solidité et leur délabrement, un rapport détaillé.

Une vaste enquête fut en effet ouverte qui devait déterminer le nombre des monuments religieux mis à la charge du gouvernement.

Des réponses faites à cette enquête (3), il ressort qu'en 1797 ces monuments avaient été en masse « laïcisés ».

(i) Ancien intendant delà Maison de Monsieur, Ghalgrin construisit l'Hôtel Saint-Florentin et le Collège de France ; il restaura le Luxembourg et l'Odéon ; plus tard, il traça les plans de l'Arc de Triomphe de l'Étoile.

(3) Arch. Nat., F^^, 77a.

(3) Ibid.

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Ainsi, dans la Lozère, à Mende, l'Administration départementale était installée à rÉvechc, l'école centrale chez les Doctrinaires, la caserne chez les Gordeliers ; à Maruéjols et à Langogne, les maisons des Capucins et des religieuses de Saint- Joseph étaient aussi devenues des casernes.

Dans la Marne, à Ghâlons, le séminaire, les couvents des Récollets, des Bénédictins, de Vineta, de Sainte-Marie, des Ursulines, de la Doctrine et de la Toussaint avaient été transformés en école, en dépôt d'artillerie, en hôpital militaire, en magasin de subsistances, en prison pour les insermentés, en caserne et en école centrale ; à Epernay, le couvent des Ursulines et le presbytère étaient des magasins à vivres ; à Reims, l'archevêché était un magasin militaire, l'église et le couvent Saint-Remi un hôpital, l'église et le couvent Saint-Nicaise un magasin à fourrages, le séminaire un tribunal criminel. A Sainte-Menehould et à Vitry, il y avait eu cinq de ses transformations; dans la Seine-Inférieure, i5; dans les Deux-Sèvres, 27 : à Bressuire, par exemple, l'église Notre-Dame abritait un dépôt de fourrage et l'église Saint-Jean une caserne.

Le sort des monuments ainsi utilisés était relativement assuré. Mais qu'allaient devenir les autres? Etat de Qu'allait devenir, par exemple, la

quelques autres ^ *^ r '

cathédrales : cathédrale de Montauban dont l'ingé-

Montauban,

Auch, Aiais, nieur des ponts-et-chaussées annonçait

Noyon, . j l'T »' • 1

chambéry. au ministre de 1 Intérieur « la ruine imminente »? L'eau pénétrait dans les tuyaux des orgues par les trous faits à la voûte lors de l'en-

3l3 LE VANDALISME JACOBIN

lôvemciit des (( signes extérieurs du culte », et il r.illiiil prévenir une catastrophe qui serait un désastre pour les .iris, puiscjur; cet édifice était le (( pronii(îr ornement du midi ». (i)

Qu'allait devenir la cathédrale d'Auch au sujet de laquelle h; président du département du Gers écrivait au ministre le 19 janvier 179G :

u Vous avez désiré connaître les motifs (\\n nous ont déterminé à suspendre la vente de l'église métropolitaine d'Auch. Le plan de ce temple, sa façade gravée qui se trouvent joints au plan de l'iîvéché, vous donneront une idée de la magnificence de cet édifice.

» Il ne pourrait être vendu sans détruire, avec les arts, le seul ornement de la commune d'Auch... Il n'y en a peut-être pas de pareil dans la répuhlique entière. Les vitraux, les stalles qui ont échappé aux vandales sont des chefs-d'œuvre d'art et d'imagination... Nous devons ajouter que nous avons vendu toutes les autres églises de la commune, que cellelà reste seule pour une population de 10.000 âmes, pour les assemhlées de sections et enfin pour les assemblées électorales. »

Qu'allait devenir la cathédrale d'Alais.^ a Cette église, répondaient les administrateurs (2), a été horriblement dégradée par le terrorisme; indépendamment des grilles en fer enlevées par ordre des

(i) Rapport du 3o fruct. an VI. — Le 38 brum. an V, le Conseil des Bâtiments civils autorisa l'exécution des travaux, 0 sauf vérification préalable par le Bureau central ».

(a) Le 18 vendémiaire an V.

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(i) Rapport du 3o fruct. an VI. — Le 38 brum. an V. le Conseil des Bâtiments civils autorisa l'exécution des travaux, c sauf vérification préalable par le Bureau central ».

(3) Le 18 vendémiaire an V.

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autorités constituées, la Société populaire a disposé d'une grande partie des marbres pour décorer le lieu de ses séances. Enfin cette église ayant servi pendant longtemps de magasin à fourrages, on y faisait entrer les voitures. »

Etait-il même convenable, était-il possible de conserver à la cathédrale de Noyon sa destination actuelle de magasin à fourrages ? A Beauvais, deux autres églises, Saint-Quentin et Saint-Jacques, avaient le même sort; Saint- Laurent et Saint-Sauveur étaient des écuries pour trois cents chevaux (i)...

Ces profanations n'étaicnt-elles pas encore le plus sûr moyen d'amener ;i bref délai la ruine des églises? La cathédrale de Ghambéry, monument du xii" siècle, avait eu ses carraux écrasés par les canons ; ses vitraux étaient en grande partie brisés ; ses treize autels avaient été dévastés ; sa tour de 110 pieds de hauteur avait été presque entièrement démolie sur arrêté du représentant Albitte (2). Les monuments Pour Paris, Chal^rin remit à Bene-

parisieDs ^

M à conserver ». dcch, le i6 germinal an V (5 avril 1797),

Mauvaise volonté

ministérielle. un (( état des monuments » qui devaient être placés sous l'administration du ministre de l'Intérieur et conservés; cet état mentionnait 2/4 églises destinées au culte, — les plus belles, — 4 dômes d'églises, (ceux des Invalides, du Val de Grâce, des Quatre-Nations et de la Sorbonne), les portes Saint-

(i) Rapport du Département de l'Oise au Ministre, i5 vent, an V. (F" 77a.)

(2) Ilapport de l'ingénieur en chef du dép. du Mont-Blanc au Minisire, aG germinal an V (Ibid).

3l4 LE VANDALISME JACOUlJi

Denis et Saint-iMarlin, les Fontaines de Grenelle et des Innocents, la Croix du Trahoir, les Thermes antiques de Julien et le Panthéon.

Le nninistre écouta-t-il enfin la voix de la raison ? Non, sans doute, puisque trois nnois après, le 12 thermidor (3i juillet), Grégoire se voyait obligé de lui adresser une missive munie de la mention (( pour lui seul » et ainsi libellée (i) :

(( Diverses églises, surtout des cathédrales considérées sous le rapport des arts, sont des monuments que l'honneur et l'intérêt national doivent conserver. Telles sont entr'autres les églises cathédrales de Gliarlres, Le Mans, Montauban, Amiens, Strasbourg, Metz, etc. Le genre gothique, malgré ses défauts, a ses beautés sublimes : à la solidité on sait qu'il réunit la hardiesse et l'élégance. »

Cette leçon, — dont la platitude était sans doute nécessitée par V « anticléricalisme » obtus de Benedech, — se terminait par un « salut fraternel » à un « ministre ami des arts »....

Quelques jours après, — le 18 thermidor (5 août), — Benedech répondait à Grégoire qu'il abondait dans son sens et qu'il avait pris « des mesures pour faire recouvrir incessament l'église de Chartres ».

Nous l'avons vu : le cas, précisément, de la cathédrale de Chartres prouve que la conversion ministérielle manquait de sincérité — et en tous cas d'efficacité. Mais il y avait maintenant au Conseil des Bâtiments civils des fonctionnaires qui osaient

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laisser parler leur bon sens et préparaient ainsi les restaurations nécessaires.

Le rapport auqueldonnalieu l'état minable de Saint- Nicolas du Ghardonnet est à cet égard si éloquent qu'il sera la meilleure conclusion de cet ouvrage.

En l'an III, l'église Saint-Nicolas du Ghardonnet avait été bouleversée de fond en comble par l'entrepreneur Lasalle (i).

En l'an V, les catholiques du quartier demandèrent à rentrer en possession du monument. Plusieurs membres du Conseil d'examen des Bâliments civils (2) déclarèrent alors que u cet édifice étant destiné au culte, il était présumable que c'était à ceux qui en font l'usage à faire les frais de son entretien ». Or une lettre du ministre des Finances au ministre de l'Intérieur, du 2 germinal an V (22 mars 1797), nous apprend l'état dans lequel la confiscation et le vandalisme ofiiciels avaient laissé l'église : « La couverture et les vitraux sont dans un tel état de délabrement que les voûtes pourraient s'écrouler » ; pour cela seul, il fallait 6.000 francs de réparations. Au reste, ajoutait Ramel, on pouvait transporter ailleurs les objets d'art — [il en restait encore!] — et suivre l'avis du Bureau des Domaines Nationaux, lequel observait que, u par la vente de ce domaine, la République ferait une opération utile au Trésor public sans porter aucune atteinte aux arts (3). »

(i) Mémoire, Arch. Nat., F^gGi. — Voir plus haut, chap. VI.

(a) Séance du aS vendémiaire an V.

(3) Arch. Nat., F^ 773 (à la date du 18 germinal).

'^l^') LU YAMDALISMK JACOIU.I

Les artistes du Mis au couraiit, lo Conseil des Bâli-

Conscil (1rs . ^

liâtimrnts civils mcnls civils, — OU (Jcs artiHlcs comme

stif^matisent

le vandalisme Uoiidclct, VaudoycT ct Hrongniard lul-

(5 avril 1797). , . , , . . . . ,

taicnl alors cncrgiquemcnl contre les vandales, — a(]of)la à l'inianirnité (i) le Happort de Chalgrin, l'un de ses membres, « sur les Momjments qui décorent la Commune do Paris et qui sont destinés pour servir à l'exercice du culte ».

Chalgrin rappelait que Saint-Nicolas-du-Chardonneret avait été mis au nombre des monuments « conservés sous le rapport de l'art », et il s'élevait contre Tavis du Bureau des Domaines :

(( Se peut-il donc, s'écriait-il, que l'on excite le ministre des Finances à faire de semblables propositions et à détruire en détail tous les monuments des arts ? Eh ! quoi ! A peine échappés au régime révolutionnaire, veut-on déjà nous reporter à ces temps désastreux où les vandales mirent à briser, à anéantir les édiflces, les monuments du génie, autant d'activité, de combinaisons et de persévérance qu'il en fallut pour les élever ? Quels reproches, en effet, la postérité n'aura-t-elle pas le droit de faire au peule français d'avoir, dans le siècle de la philosophie, ruiné de ses propres mains les monuments les plus intéressants, et, dans son aveuglemeni forcené, surpassé peut-être celui des barbares à l'époque de leur invasion en France !

» Le Trésor public a besoin d'être alimenté Mais ne peut-on trouver cet aliment que dans la destruction et l'anéantissement des édifices? Et sous le

(i) Le i6 germinal an V (5 avril 1797), F^ 972.

A LA FIN DE LA RÉVOLUTION Sl'J

prétexte très louable, sans contredit, de faire face aux besoins immenses du gouvernement, faut-il tout abandonner à ces spéculateurs voraces et mercenaires qui, dans le plus beau monument d'arcliitecture, ne voient jamais que du fer, de la pierre et du plomb à démolir et à vendre ? Pour qui tout est égal dès qu'il s'agit de trafiquer des démolitions, et qui, sous ce rapport, voient du même œil le Pantliéon français et Saint-Pierre aux Bœufs, la colonnade du Louvre et les baraques du quai de la Ferraille ? Les soumissionnaires infatigables savent trop bien qu'il n'y a presque jamais de lésé dans leurs opérations que le gouvernement qui y souscrit...

» L'amour de la patrie et des arts m'inspire le courage de mettre cet allligeant tableau sousles yeux du Conseil pour être transmis par son organe au ministre de l'Intérieur... Le gouvernement s'empressera sans doute de mettre un frein à la rapacité de ces faiseurs d'afl'aires pour qui tous les moyens de s'enricbir sont excellents dès qu'ils sont rapides, et qui n'ont jamais balancé entre une fortune immense à faire et la ruine de leur pays. »

Chalgrin observait alors que les vingt édifices laissés à Paris à l'exercice du culle avaient dû coûter cent cinquante millions à construire : ne pouvait-on pas consacrer iSo.ooo francs à leur entretien .î^ a Ainsi les artistes, ajoutait-il, les amateurs n'auront plus à gémir sur les mutilations dont les beaux-arts ont été tant de fois la victime

3l8 I.E VArfDAMSMB JACOniM

SOUS le rcgno si loii^ df; la terreur et du vandalisme. »

Ce réquisitoire rappelle celui de l'artiste avignonnais François Calvetqui racontait en 1797 comment r « impie scélératesse » des destructeurs de la ville des Papes avait abouti à nantir les voleurs et les brocanteurs des pierreries, des calices, des ciboires, de toutes les orfèvreries d'or et d'argent, des statues les plus précieuses (i).

N'est-ce point dans ces irrécusables témoignages de témoins oculaires que se trouve le dernier mot, le honteux secret du vandalisme jacobin?

(1) Voir plus haut, chap. II.

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