AVANT-PROPOS XI
ne consista l-elle précisément à rompre « la chaîne des temps » et à renier les a vertus » héréditaires ? C'est ce que notre auteur ne semble pas vouloir comprendre. — « L'art du xviii' siècle, a écrit M. Gaston Schefer, s'achève brusquement, avec ses cent années, sur le coup de foudre de la Révolution. Jamais plus saisissant exemple ne s'est présenté de l'identité de l'art et de l'état moral d'un peuple ». On ne saurait mieux dire! Au soufTle des « principes nouveaux, en efTef, ce ne sont pas seulement les œuvres d'art, mais encore les artistes qui parassent s'abîmer dans le cataclysme : le génie d'un Fragonard, d'un Moreau le Jeune, d'un Debucourt sombre avec leur idéal. « En un instant l'art français, tel que l'avaient fait des siècles de monarchie, meurt, et le peuple scelle sa tombe ».
M. Riicker — et les auteurs de son école — ne voient pas surtout, ou font insufTisamment voir à quel point sont fallacieux les textes législatifs de la (( grande époque ». C'est une forêt vierge qui réserve, aux pionniers de la vérité de fait, les pires surprises.
Le décret du 23 octobre 1790 a nationalise >) les monuments, et par conséquent, — note aussitôt M. Riicker, — tend à les « conserver ». Le décret du 3 mars 1791 « préserve de la fonte les objets d'orfèvrerie ». Celui du 4 septembre 1792 est d'autant plus a intéressant » que ses premi.is
XII AVA.NT-l'IiOFOS
articles « indiquent une tentative pour dresser un inventaire en quelque sorte général des richesses artistiques de la nation ». Oh I sans doute, on a ordonné, le \l\ août, la suppression des signes de féodalité, mais il y a les articles 2 et 4, et 1' « on ne pourra jamais nier que ces articles ne soient un contre-poison » ; songez-y donc, « la fonte du bronze devait s'effectuer sous la surveillance de la Commission des Monuments chargée par deux fois de veiller à la conservation de toutes les œuvres d'art frappées par la proscription ». Du reste, le décret interprétatif du 16 septembre 1792 devait (( assurer la conservation des œuvres d'art en général » : (( ses dispositions conservatrices contrebalancent donc les velléités destructives de celui du ik août. ))
On objecte que, « sous l'influence des événements politiques », la Convention « donna satisfaction aux esprits exaltés » ; mais le nouveau décret « conservateur » du 2^ octobre 1798 ! Mais les mesures contre le vandalisme ! Mais la « rigueur toute républicaine » des peines menaçant les iconoclastes I Mais le fait si « intéressant à noter » que « les auteurs de ces actes de malveillance furent toujours considérés comme étant au service de l'aristocratie et de la contre-révolution, avec mission de discréditer l'œuvre de la Révolution ! » Mais le rapport de Grégoire, — « gravons dans tous les cœurs cette sentence : les barbares et les esclaves
AVANT-PHOPOS XIII
détestent les sciences et détruisent les monuirients des arts ; les hommes libres les aiment et les conservent », — rapport (i) suivi de ce décret :
Article I®^ — « Tous les bons citoyens sont invités à dénoncer aux autorités constituées les provocateurs et les auteurs de? délapidalions et dégradations » des bibliothèques et monuments.
Art. 2. — (( Ceux qui seront convaincus d'avoir, par malveillance, détruit ou dégradé des monuments des sciences et arts, subiront la peine de deux années de détention, conformément au décret du i3 août 1793 ». (( C'est une preuve de plus, déclare M. Riicker, que la Convention fit tout ce qui dépendait d'elle pour enrayer le mal qui avait été provoqué par une imprudence de la Législative ».
Quant à la Commission des Monuments et à la Commission Temporaire des Arts, u en tenant compte des difficultés du moment, on peut affirmer que ces deux compagnies ont été à la hauteur de leur mission. » Et M. Riicker de conclure : 0 On ne pourra jamais nier la bonne volonté des législateurs » ni celle de tous ceux qui étaient préposés à la sauvegarde des œuvres d'art; a les mesures de protection sont en si prodigieuse quantité, les décrets, les comités, les commissions se multiplient à tel point, l'intention est si pure, l'élan si généreux qu'il est impossible de vouloir mettre en
(i) Du 3i août 179^.
XIV AVANT-ï'HOl'OS
doute les principes conservateurs de la Révol tien. ')
Que vaut une pareille « thèse» ? L'étude d faits en établira les fantastiques illusions.
Certains articles de loi ont voilé, aux yeux M. R'jcker, les réalités les plus palpables et ] plus générales ; à eux seuls, les décrets révolutic naires sont déjà, en matière artistique, d'u monumentale barbarie. Il ne s'agit point de « v léités )) ou d' a imprudences », mais de princip hautement proclamés et de solidarités auxquel] ne manqua aucune consécration gouvernementa
D'autres principes, sans doute, — les princip du bon sens et du bon goût, — s'opposèrent a principes de destruction ; d'éloquents « élans tâchèrent parfois de réprimer les ardeurs ( « patriotisme », mais c'est ce «patriotisme » là, patriolisme jacobin, qui l'emporta sans cesse et liv aux vandales le plus admirable des patrimoines.
Ces vandales furent des vandales officiels; le œuvre fut surtout et avant tout une entreprise légc et administralive : voilà ce qui ressortira de ( ouvrage, et d'une manière définitive, grâce d'irrécusables témoignages restés jusqu'à ce jo enfouis dans le chaos — encore si incomplèteme débrouillé — des documents révolutionnaires.
Pour Paris, les « mémoires » des démolisseu
AVANT-PROPOS XT
sont d'une parfaite précision, i^our la province, notre étude sera moins approfondie, et nos sources souvent moins directes ; mais elles seront tout de même, nous semble t-il, concluantes, et pourront en tous cas ouvrir la voie à des enquêtes locales complémentaires.
Au tableau du Vandalisme jacobin proprement dit, nous avons cru utile d'ajouter quelques détails sur ses précurseurs et sur les scènes qu'il provoqua au sein même de la Convention : les antécédents qu'il eut dans notre histoire nous éclairent en effet sur ses véritables principes, et les « Saturnales de la Raison » nous renseignent sur les ravages qu'il exerça jusqu'au fond de l'âme humaine.
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