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CHAPITRE II

Les Principes, la Législation

et l'Organisation administrative

du Vandalisme Jacobin.

Sommaire. — Un téiuoignatje cunteinporain. — La doctrine révolutionnaire du vandalisme : décret du 20 juin 1790. — Après le 10 aoàt. — La Commission des momiments : qu'at-elle " conservé >^ ? — La Commission temporaire des Arts : théorie et pratique. — L'art " républicain ». — La filière administrative.

Un témoignage E. Calvel, le fondateur du musée avi-

contemporain.

gnonnais, écrivait en 1797 un mémoire (( sur la dévastation que la ville d'Avignon avait essuyée en 179/i, principalement dans ce qui concernait les lettres et les arts (i) », mémoire où on lit ce qui suit :

(( Nous voyons les portes de la ville démolies, les créneaux de ses murailles abattus, le palais des papes saccagé, les églises détruites, toutes les cloches sans exception (2) mises en pièces et enlevées, plusieurs couvents d'hommes et de filles

(i) Lettre et mémoire à M. X.j manuscrit de la Blbl. d'Avignon cité, d'après M. Labande, par M. André Hallays, Les Villes d'Art célèbres, Avignon (H. Laurens, éd., Paris 1911), p. 99.

(2) Petite erreur : on en épargna deux pour marquer les heures. (Nous avons fixé ce point dans un article de VUnivers du 28 septembre 1913 : 3/. Aidard en Avignon).

rases, les autres dévastés, les tombes ouvertes, les corps des personnages les plus respectables, des papes, des cardinaux, des évêques profanés; les arbres moines de nos promenades portent l'cinpreinte de cette férocité ; » ces désordres ne doivent pas être u imputés à la fureur momentanée d'une populace frénéti(iue... C'est avec réflexion et sangfroid qu'on a attaqué nos monuments d'architecture et de sculpture. Des maçons étaient payés à la journée pour anéantir les ouvrages de l'art ».

Ce témoignage d'un éminent artiste caractérise à merveille le vandalisme jacobin : il ne fut point l'effet de mouvements tumultuaires, mais l'application voulue, légalement et administrativement organisée, d'une doctrine gouvernementale.

Que certains gouvernants révolutionnaires, que même beaucoup ou la plupart d'entre eux aient désiré sauvegarder notre « patrimoine d'art », nous l'admettons sans peine, car enfin ces Français du xviii*' siècle, — l'un des plus ralïînés de notre histoire, — ne pouvaient être insensibles à la beauté des œuvres d'art ni ignorants de leur valeur. Mais la question n'est pas là ; elle est de savoir si, bon gré ou mal gré, ils ont consenti, par leurs actes publics, à endosser la responsabilité de systématiques et lamentables destructions. Or, cette responsabilité ne saurait faire le moindre doute : de même que ces u humanitaires » au cœur sensible firent de la proscription, de la spoliation, de la guillotine et des massacres en masse de véritables instruments de règne, de môme ces prétendus pro-

aO I.E VANDALISME JACOBI?»

lecteurs des arts dressèrent jmur les tableaux, les statues et les monuments des listes de suspects et des guillotines. Parfois ce fut le système de la « guillotine sèche », système qui, ne détruisant pas tout d'un coup, assure néanmoins la ruine à échéance plus ou moins longue; et ce système-là fut précisément appliqué aux plus merveilleuses de nos cathédrales; mais ni dans cette habileté, ni dans ce servilisme envers des principes qu'ils déploraient, on n'aurait, pensons-nous, le droit de voir en leur faveur des circonstances atténuantes.

La doctrine Lgg principes du vandalisme jacobin

révolutionnaire * ^ "

du vandalisme : sont bien de même ordre que ceux du

décret du

20 juin 1790. vandalisme protestant : la Liberté a des droits absolus ; tout ce qui enchaîne l'homme au passé, tout ce qui domine sa volonté viole ou menace ces droits; or le a despotisme», — c'està-dire les traditions monarchiques, — et le « fanatisme », — c'est-à-dire les traditions catholiques, — entravent une pareille Liberté ; il faut donc les supprimer , et d'abord supprimer les « signes » qui en rappellent sans cesse l'exécrable souvenir et les rendent matériellement inséparables de la vie sociale.

Naturellement cette doctrine, si émancipatrice, a reçu d'abord des tempéraments : la France de 1789 n'était pas prête, tout de même, à se confondre du jour au lendemain avec la cité de Calvin. Le pro-

testant Rousseau avait fait école ; mais combien de ses disciples n'avaient jamais songé à la réalisation pratique de ses rêveries !

Toutefois TAssemblée Constituante se laissa vite entraîner par la logique des « grands principes », et, le 20 juin 1790, elle rendit le décret suivant:

(( L'Assemblée nationale, considérant qu'à l'approche du jour (jui va réunir tous les citoyens de l'empire pour la fédération générale, il importe à la gloire de la nation de ne laisser subsister aucun monument qui rappelle les idées d'esclavage ; qu'il est de la dignité d'un peuple libre de ne consacrer que des actions jugées grandes et utiles, a décrété et décrète que les quatre figures enchaînées aux pieds de la statue de Louis XIV seront enlevées avant le i4 juillet prochain. »

// importe à la gloire de la nation de ne laisser subsister aucun monument qui rappelle les idées d'esclavage : telle est la formule que les Lameth, les Noailles, les Montmorency livraient aux interprétations des u purs », des vrais citoyens, des politiciens de clubs et des émeutiers de tout acabit, car ce sont ces gens-là, ce sont les k vainqueurs de la Bastille » dont on va commémorer la sanglante émeute, quiserontinveslisdésormais du droitde juger si une action est véritablement a grande et utile ».

Dès 1790, les œuvres d'art sont en perdition.

Il ne s'agit d'abord que des menus <« vestiges de féodalité », des armoiries aristocratiques, et tout de suite nous constatons le caractère u administratif » de la guerre qui leur est déclarée.

aa LE VANDAMSML JACOUI.N

Le 20 juin 1790, la Conslituanlc a aussi décrété leur suppression. Elle a bien ajoute : « Sans que, sous prélextc du présont décret, aucun citoyen puisse se permettre d'attenter aux monuments placés dans les Temples... ni à la décoration d'aucuns lieux publics » ; mais que signifiait cette défense, puisque c'était précisément les c lieux publics » qu'il importait, avant tout, de débarrasser des signes d'à esclavage » ?

A partir de cette époque, nous voyons les inspecteurs de voirie parcourir les rues, examiner les façades des bôtels et pénétrer jusqu'au fond des cours pour veiller à la démolition des blasons incompatibles avec « la dignité d'un peuple libre ». Ils envoient au procureur de la Commune ou au Département des Travaux publics la liste des réfraclaires. L'un d'eux, l'inspecteur Ghaillou, demande (( s'il faut faire rapport » d'objets comme l'enseigne du pâtissier Thomas : «. Un tableau sur lequel il existe les armes de Voltaire » (i) ! L'inspecteur Mesnon rapporte, lui, avec horreur, qu'il existe encore aux Champs-Elysées un poteau portant des ordonnances de police signées: Comte Dangevillers... Certains blasons ont été recouverts de plâtre ou de toile cirée ; mais cela ne suffît pas : même dissimulées, les armoiries sont un outrage à la nation, et l'on exige leur suppression. Au reste les aristocrates s'exécutent d'ordinaire de bonne grâce ; tel le duc de Béthune-Gharost qui annonce, le 2 à novembre 1790, qu'il a donné lui-même les ordres

(i) Arch. IS'at., M. GGG, rapport du aA nov. 1790.

nécessaires : « Mon zèle pour tout ce qui peut intéresser la sûreté des citoyens, ajoute-t-il, égalera toujours mon respect pour les lois (i). »

Après Ces mesures de a salut public » furent

le dix Août. *

complétées en 179'i , surtout après la Révolution du Dix Août. La Convention rendit à cet égard des décrets nouveaux que nous voyons énumérer dans une lettre adressée, le 11 janvier 1793, par le ministre de l'Intérieur à tous les Corps administratifs : la Convention, disait le ministre, m'ordonne de lui rendre compte dans la quinzaine de ma diligence à faire exécuter les lois relatives à la suppression des signes de féodalité et de superstition, lois du 22 septembre 1792, changeant les sceaux des archives et de toutes les administrations ; du 4 octobre, changeant la légende des boutons militaires ; du G octobre, ordonnant de briser et d'envoyer h la monnaie les sceaux et les insignes de la royauté ; des II et 27 octobre, supprimant l'elligie royale des assignats ; du i5 novembre, fixant de nouvelles empreintes pour les marteaux des bois nationaux ; du 28 novembre, chargeant les régiments et bataillons de Volontaires de faire elTacer avant le 1 5 janvier tous les emblèmes monarchiques sur les drapeaux, étendards, voitures et fourgons, u Ce principe est dans la loi, ajoutait le ministre, il est dans vos cœurs et dans votre volonté. » Tous les Français

(i) Ibid,

a4 ï î" VANDALISME JACOBllt

étaient en efl'et appelés à se dépouiller du vieil homme et à revêtir, illico, l'égalitaire livrée du sansculottisme.

Le ministre avait soin d'ajouter aussi : « Les beauxarts sont plus encore les enfants de la Liberté que ceux du Despotisme. Prenons garde, en détruisant les symboles du Despotisme, de ne point ravager le sanctuaire des arts. » Examinons donc comment les vandales, les vandales officiels de la Révolution, se comportèrent dans ce sanctuaire.

La Commission M. L. Tuetev a récemment publié les

des monuments : ""

Qu'a-t-eue Procès ^verbaux de la Commission des

« conservé » ?

Monuments et de la Commission temporaire des Arts , Commissions qui fonctionnèrent entre 1792 et 1795. En leur sein, furent tentés en faveur des œuvres d'art des efforts dont l'insuffisance va nous éclairer.

En 1790, la (( nationalisation » des biens du clergé avait fait tomber entre les mains du gouvernement une fortune immobilière évaluée à plusieurs milliards. Le i3 octobre, avait été rendu ce décret :

« Art. 3. — L'Assemblée Nationale charge les Directoires des Départements de faire dresser l'état et de veiller par tous les moyens qui sont en leur pouvoir à la conservation des monuments, églises et maisons devenus domaines nationaux. »

La Municipalité parisienne et le Comité d'Aliénation nommèrent alors une Commission qui fut défi-

l.c Piipc est brûle cii cHigic dans les Jardins du Palais-Rcival,

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