ÉCOLE NORMALE. — COLLÈGE DE FRANCE. — ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES
« Il est bien surprenant qu'il y ait des apprentissages réglés par l'autorité publique pour les moindres corps de métiers, et qu'il n'y en ait point pour parvenir au droit d'enseigner les sciences aux jeunes gens, et de travailler à leur éducation, qui est cependant Part des arts, et qui demande des connaissances peu communes parmi ceux qui ont fait leurs études (1). »
Ce vœu, manifesté depuis longtemps par beaucoup de bons esprits, fut enfin satisfait par la création des Écoles normales. Ce n'est point diminuer le mérite des fondateurs que de montrer que cette fondation répondait enfin à une nécessité depuis longtemps sentie; car le signe des réformes durables n'est pas de devancer les besoins, mais de les satisfaire, aussitôt qu'ils se manifestent.
(1) Recueil de mémoires touchant l'éducation de la jeunesse , parRivard; Paris, 1763. 1er mémoire, Nécessité d'établir à Paris une maison d'institution pour former des maîtres. despois. 5
Un mois après la création de l'Ecole polytechnique (28 septembre 1794, — 7 vendémiaire an III), la Convention créait l'École normale (30 octobre, — 9 brumaire an III).
En organisant l'instruction à ses divers degrés, primaire, secondaire, "spéciale, la Convention devait se préoccuper de découvrir rapidement les intelligences destinées à distribuer a la France ce vaste enseignement ; elle voulut les réunir pour quelque temps au moins dans une vie intellectuelle commune, les préparer à leurs devoirs, les pénétrer de l'esprit des institutions nouvelles, et leur communiquer, au foyer même de la Révolution, cette activité d'enthousiasme qui faisait faire en si peu de temps de si grandes choses. Quoi qu'on en ait dit, la première École normale, malgré sa courte carrière, n'a point manqué le but qu'on se proposait d'atteindre.
Le rapporteur du projet de loi, et c'était encore l'infatigable Lakanal, indiquait en ces termes le but de l'institution : « Dans ces écoles, disait-il, ce n'est pas les sciences qu'on enseignera, mais l'art de les enseigner ; au sortir de ces écoles, les disciples ne devront pas être seulement des hommes instruits, mais des hommes capables d'instruire... Pour la première fois, les hommes les plus émincnts en tout genre de sciences et de talents, les hommes qui jusqu'à présent n'ont été que les professeurs des nations et des siècles, les hommes de génie vont donc être les premiers maîtres d'école d'un peuple : car vous ne ferez entrer dans ces écoles que les hommes qui y sont appelés par l'éclat non contesté de leur renommée dans l'Europe. »
Ces premiers maîtres d'école d'un peuple étaient tels que jamais école au monde n'a vu pareille réunion. C'étaient: Mathématiques, Lagrange, Laplace, Monge;
Physique, Haiïy ;
Histoire naturelle, Daubenton ;
Chimie, Berthollet ;
Agriculture, Thouin ;
Géographie, Buache ;
Histoire, Volney ;
Morale, Bernardin de Saint-Pierre;
Grammaire générale, Sicard;
Analyse de V entendement, Garât ;
Littérature, Labarpe; Economie politique, Vandcrmonde.
Les administrations de districts devaient désigner, pour suivre les cours, un nombre d'élèves proportionné à la population (un par vingt mille). Ils devaient tous être déjà instruits, âgés d'au moins vingt et un ans ; l'école déclarait ne se proposer de leur apprendre qu'une chose, Y art d'enseigner. Comme on le voit, il ne s'agissait pas de leur faire subir cette lente et méthodique préparation, à laquelle l'École normale moderne doit astreindre les élèves, et que les circonstances ne comportaient pas. C'est ce qu'on est trop tenté d'oublier, quand on juge avec une dédaigneuse légèreté cet âge héroïque de l'école ; on s'adressait à des hommes, qu'on supposait pourvus d'une instruction suffisante, et qui l'étaient véritablement, si nous en jugeons par les discussions sténographiées, auxquelles prenaient part les assistants. Parmi ces élèves, se trouvaient des esprits déjà mûrs pour la science la plus haute et appelés bientôt aux
chaires de renseignement supérieur, entre autres Fourier (1) et Laromiguière.
Non-seulement l'enseignement était gratuit, mais chaque élève recevait, comme ceux de l'École polytechnique, un traitement annuel de 1200 francs pendant la durée du cours normal. Les deux écoles d'ailleurs n'admettaient que des externes. Chaque élève recevait une carte qui lui ouvrait l'accès des « divers dépôts consacrés à l'instruction » (musées, bibliothèques, observatoire, conservatoire des arts et métiers).
L'enseignement de l'École normale primitive ressemblait à celui des Facultés modernes, avec une différence toutefois : c'est qu'aux leçons étaient jointes des conférences publiques : une fois par décade, les élèves qui s'étaient fait inscrire discutaient avec les professeurs, leur demandaient des éclaircissements, leur soumettaient des objections. Ces débats (c'était ainsi qu'on désignait les conférences), recueillis par la sténographie, forment
(1) M. Arago nous dit dans sa notice sur Monge : « Lisons les biographies et nous y verrons que Monge conservait les habitudes révolutionnaires à une époque où tout le monde les répudiait; on rappelle, par exemple, qu'à l'École normale, dans ces séances qui portaient le nom de débats, il était le seul professeur qui tutoyât ses élèves. » Et tout en trouvant que cette familiarité toute paternelle de la part d'un homme aussi illustre n'avait rien d'offensant, M. Arago ajoute que « deux mille élèves se rappellent qu'il les tutoyait également à l'École polytechnique ». L'imputation n'est certes pas grave ; mais elle pourrait bien avoir un autre tort, en ce qui concerne l'École normale, c'est d'être inexacte. Lisez les Débats de l'École, vous y verrez que Monge, répondant avec beaucoup d'éloges à une observation de l'élève-instituteur ourier, le tutoie en effet (peut-être le connaissait-il) ; il dit vous à d'autres.
trois volumes. C'est là qu'on peut noter, prise sur le fait, la vivacité d'attention et d'intérêt qui animait ce rendezvous d'intelligences fort inégales sans doute, mais enflammées de la généreuse ardeur que laissent aisément concevoir de pareils maîtres et de telles leçons.
Les leçons devaient être rigoureusement improvisées. Les professeurs en avaient pris rengagement. Elles étaient sténographiées, et on les distribuait e aux membres de la Convention nationale, aux professeurs et aux élèves des Écoles normales »; elles devaient être envoyées également aux administrations de district de la République et à ses agents dans les pays étrangers. C'était une publicité immense, fondée pour la première fois dans le haut enseignement ; l'instruction dont allaient jouir à Paris plusieurs centaines d'élèves se trouvait ainsi accessible à tous.
Qu'on nous montre ailleurs, soit dans le passé, soit dans le présent, des dispositions aussi généreuses, aussi libérales, dans le vrai sens du mot !
Moins de trois mois après le décret rendu, les élèves étaient réunis dans le grand amphithéâtre du Muséum d'histoire naturelle, en présence des deux représentants du peuple délégués auprès de l'École, Lakanal et Deleyre, et des maîtres illustres que leur avait choisis la Convention.
« Il n'a pas été fait de discours d'ouverture, dit le journal de l'école ; le public peut conclure de cette omission volontaire, que dans cette première des écoles, il sera moins question de mots que de choses, de verbiage académique que de philosophie exacte et de vérités. »
Pour toute cérémonie, Lakanal annonça qu'il allait
lire le décret fondateur. Aussitôt, maîtres et élèves, d'un mouvement spontané, se découvrirent, et tous debout écoutèrent avec une respectueuse émotion cette lecture que suivit une acclamation unanime et enthousiaste. Puis Laplace, Monge, Haiiy, occupèrent successivement le fauteuil, et donnèrent une première et courte leçon, plutôt un programme qu'une leçon,
Il était impossible de débuter d'une façon plus simple, et avec moins d'apparat : les séances suivantes répondirent à ces sévères commencements. Comment se fait-il qu'une prévention étrange, dont l'expression se trouve partout, nous représente cette première École normale comme une sorte d'athénée où les maîtres songeaient plus à éblouir qu'à instruire leurs auditeurs, et ces leçons si solides comme une suite de déclamations brillantes et creuses (1) ? Ces leçons sont imprimées, et le recueil qui
(1) Cette assertion singulière se trouve reproduite dans un recueil des pièces relatives à l'École normale composé par un des plus célèbres directeurs de l'École, et, comme tel, obligé, ce semble, à connaître l'histoire de cet établissement. M. Victor Cousin a écrit ceci : « Les leçons des professeurs étaient plutôt des discours académiques que des conférences propres à instruire. » {Ecole normale ; règlements et programmes. Paris, 1837.) Heureusement, M. Cousin ajoute à cet arrêt un peu bref deux lignes qui suffisent pour prouver qu'il n'a ni lu, ni même vu les volumes où sont contenues ces leçons : « Ces leçons, ditil, du îer pluviôse au 1er ventôse an III, ont été recueillies en deux volumes in-8°, Paris, 1800. » — Or, ces leçons, qui vont jusqu'au 26 floréal (15 mai) et non jusqu'au 1er ventôse, forment avec les débats douze volumes (et non pas deux) dans la seconde édition que cite M. Cousin. L'éminent écrivain eût certainement pris la peine de vérifier ses assertions s'il se fût agi de la moindre paperasse échappée au grand siècle. Mais avec la Révolution française, on n'y regarde pas de si près. — Dan*
les contient n'est pas rare. Chacun peut les lire, et si quelques-unes dépassent de beaucoup la compétence de la plupart des lecteurs — la mienne notamment, — chacun au moins peut se convaincre que, loin d'être des discours académiques, presque toutes pécheraient peutêtre par l'excès contraire ; c'est de la science pure et simple dans toute sa rigidité.
Pour citer d'abord un des cours les plus célèbres parmi ceux dont se compose le recueil, celui de Monge, il est assez difficile de se figurer comment Monge aurait pu parvenir à sacrifier aux grâces académiques en enseignant la géométrie descriptive ; aussi n'y a-t-ilpas songé. Ce cours n'en est pas moins un événement dans l'histoire des sciences, une véritable révélation, qu'Arago signale dans son excellente biographie de Monge : la géométrie descriptive, la création, la gloire de Monge, avait pu être enseignée par lui avant la Révolution aux élèves de l'école de Mézières, mais, chose incroyable, il lui avait été sévèrement interdit « d'en rien divulguer, ni verbalement, ni par écrit » , hors de l'école de Mézières ; on craignait de rendre les étrangers trop savants dans l'art des constructions militaires : la nouvelle science devait être réservée comme un mystère aux initiés, aux seuls ingénieurs français. Il y a là quelque chose de si mesquin qu'on peut se demander si les graves imbéciles qui tenaient ainsi la lumière sous le boisseau n'obéissaient pas
la troisième édition, on a ajouté en appendice une leçon de Biot au Collège de France, une leçon de Berthollet et divers travaux de Garât, de Thouin et de Lacépède, entre autres de ce dernier une notice sur Daubenton, mort depuis la première édition de cet ouvrage.
à un sentiment moins avouable, en imposant à Monge pendant quinze années un silence qui étouffait ou ajournait sa gloire. En 1794, Monge, pour la première fois, fut appelé à professer librement la science dont il était le fondateur ; on ne voit pas que la sécurité du pays en ait été alarmée ni sa sûreté compromise. La France était victorieuse alors. Le jour de l'ouverture de l'École normale, à l'heure même où Monge prenait la parole pour dévoiler enfin les dangereux secrets de la géométrie descriptive, nos troupes entraient dans Amsterdam, et la flotte hollandaise, prise dans les glaces du Zuyderzée, capitulait devant quelques escadrons de hussards républicains.
Parmi les cours de sciences proprement dites, il en est d'autres, sans doute, où une sorte d'élégance littéraire peut ne pas sembler déplacée. Eh bien ! il suffit d'ouvrir au hasard les leçons des savants illustres qui inaugurèrent l'École normale, pour s'assurer qu'ils ont peutêtre eu le tort en général de négliger quelques-uns des agréments qu'on exige d'ordinaire dans les cours publics et qui n'y sont pas inutiles : car il faut rendre la science aussi attrayante que possible, pour en faire accepter les sévères enseignements. Toute la partie des sciences physiques et mathématiques est traitée avec une austérité très- propre à éloigner les profanes, et que François Arago a su heureusement tempérer pour notre généralion dans ses cours de l'Observatoire, si populaires et si propres à faire pénétrer les connaissances astronomiques dans les esprits les plus étrangers à ces hautes études.
D'autres leçons, plus accessibles à tout le monde, sont devenues un livre bien souvent réimprimé; c'est
le cours de Volney sur l'histoire : on peut ne pas admettre les conclusions de l'auteur, mais rien n'est plus grave que cet enseignement. Son scepticisme exagéré à l'égard des témoignages historiques a été réfuté par un autre fils du xvme siècle, fort libre également de préjugés, par Daunou. Mais il n'en est pas moins vrai que les leçons de Volney sont non-seulement un des monuments de la critique moderne, mais que de cette réaction excessive qu'il se permet contre les conventions historiques, il se dégage pourtant une idée fort juste, fort utile, et dont l'importance me frappe surtout, quand je considère l'incroyable amas de mensonges convenus imposés à notre histoire révolutionnaire : cette idée, c'est celle d'une sage défiance pour des assertions traditionnelles, acceptées sans examen au gré des passions de parti ; c'est la nécessité d'introduire dans l'étude de toute époque et surtout de celle que la passion a le plus défigurée, le doute méthodique inauguré par Descartes en philosophie. Volney a eu le mérite immense, selon moi, de mettre en lumière cette nécessilé du libre examen en matière historique : et quant à la forme dont ses idées sont revêtues, ou peut l'accuser de sécheresse; mais assurément rien n'est moins académique.
Ce n'est point non plus ni par la solennité, ni par l'emphase que pèchent les leçons d'un autre professeur, l'abbé Sicard. On serait tenté plutôt d'y signaler parfois un excès de bonhomie et de naïveté. Chargé de l'enseignement de la grammaire générale, Sicard avait cru devoir, pour expliquer la théorie des signes, amener à ses leçons cinq des élèves sourds-muets dont il était l'instituteur. C'était d'ailleurs pour lui une occasion pré-
cieuse d'intéresser le public à une institution qui lui était chère, et de remercier en même temps la Convention de ce qu'elle avait fait pour ces enfants. « Mes travaux, citoyens, dit-il en présentant ses élèves à ceux des Écoles normales, mes travaux auprès de ces êtres si cruellement oubliés de la nature intéresseront sans doute votre humanité.. . Vous ne verrez pas ces infortunés rétablis dans le plus beau des privilèges de l'homme, celui de penser et de communiquer sa pensée, devenus capables de connaître, dans un état qui les condamnait à une espèce de servitude, tout le prix de la liberté dont la France vient de faire l'heureuse conquête; vous ne verrez pas tout cela sans applaudir à ce philanthrope célèbre, à cet homme immortel (1), qui fut le premier auteur de ce grand projet, dont l'exécution l'associe à jamais aux bienfaiteurs de l'humanité, à qui sont dus tous les genres de gloire. Vous bénirez la Convention nationale, dont les yeux paternels se sont portés avec attendrissement sur cette classe malheureuse, qui n'a cessé de s'en occuper, jusqu'à ce qu'elle lui ait assuré un asile où tous les départements pourront envoyer ces infortunés, pour y recevoir gratuitement une vie nouvelle, et devenir ainsi, à double titre, les enfants de la patrie. »
Le plus âgé des cinq élèves était Massieu, qui venait d'être nommé, dit Sicard, répétiteur dans l'institution, et il ajoutait que Massieu, né clans une condition trèspauvre, avait quatre frères et sœurs sourds-muets comme lui, et qu'en apprenant le décret de la Convention qui lui assurait 1200 francs d'appointements, sa première
(1) L'abbé de l'Épée.
pensée avait été que sa mère pourrait désormais avoir du pain. Les quatre autres étaient des enfants dont Sicard donnait aussi l'origine et les noms, attendu « qu'on prend toujours plus d'intérêt à ceux dont on 'sait les noms qu'à des êtres inconnus. » On voit que dans son zèle le bon Sicard ne négligeait rien pour joindre à l'instruction réelle et scientifique de ses leçons un intérêt philanthropique particulier.
Après avoir expliqué le langage des signes, le professeur ajoute : « Il faut vous assurer vous-mêmes que le sourd-muet n'est plus sourd pour ceux qui savent lui écrire, n'est plus muet pour ceux qui savent lire, »
Et il passe aux assistants quatre planchettes en les priant d'y inscrire quelques questions adressées au jeune Massieu. Parmi ces questions, les unes sont fort élevées ; par exemple : Qu'est-ce que Dieu? — L'élève fait une réponse fort nette et fort religieuse, qui fait « retentir la salie d'applaudissements unanimes », inentendus du pauvre sourd-muet. D'autres questions sont des invitations plus simples : « Massieu, embrasse ton meilleur ami. » — (Ici, dit le compte-rendu, l'élève a embrassé le citoyen Sicard). Une autre planchette, enfin, porte cette invitation, plus que naïve : « Je prie Mathieu de se moucher, puis d'embrasser une des citoyennes. » (Ici, dit toujours le fidèle compte rendu, l'élève se mouche et embrasse une des citoyennes). On voit que les femmes pouvaient assister aux leçons de l'École normale. Mais ce que nous voulons conclure de toute cette scène, qui eût ravi sans doute Jean -Jacques ou Franklin, c'esl que de telles leçons sont loin de la solennité académique imputée aux leçons de la première École normale.
Quant à Bernardin de Saint-Pierre, il ne fit qu'une très-courte leçon, pour expliquer à ses auditeurs que, chargé depuis deux mois par la Convention de composer des éléments de morale, et écrivant d'ailleurs « trèslaborieusement » , il était obligé de consacrer tout son temps à cet ouvrage ; il s'engageait à en faire la lecture à son auditoire dès qu'il l'aurait terminé. « S'il plaît à Dieu, dit-il, ce sera dans trois mois. » Malgré cette double promesse, il ne termina pas son livre, et ne reparut pas dans sa chaire (1).
(1) Il paraît que tout en ne remplissant pas ses fonctions, il ne dédaignait pas d'en toucher les appointements. Dans une lettre à Lakanal, il lui parle « de l'arriéré de ses appointements de cinq mois de professeur de morale ; car je ne puis croire, ajoutet-il assez lourdement, que le gouvernement qui m'a chargé de faire des éléments de morale me prive des éléments physiques.» Dans une seconde lettre, il adresse à Lakanal des remercîments qui semblent se rapporter à la même affaire et prouver qu'il eut satisfaction. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il prétendit toucher les appointements d'une place qu'il n'avait pas remplie. Bernardin n'eut jamais en ces sortes de choses assez de délicatesse et de dignité. (Ces deux lettres sont données par extraits dans YExposé des travaux de Lakanal, p. 218. Paris, Didot, 1838.) — Ce qui est à peine concevable, c'est que le biographe de Bernardin de Saint-Pierre, Aimé Martin, représente la nomination de Bernardin de Saint-Pierre à l'École normale comme une affreuse persécution. Après avoir dit que l'auteur de Paul et Virginie demeurait à Essonne, et qu'il « retrouvait dans sa chaumière le printemps., l'innocence et les douces illusions, » Aimé Martin ajoute : « Pendant qu'il jouissait de cette espèce de sécurité, il apprit la création de l'École normale, et sa nomination à la place de professeur de morale. Vainement il voulut se soustraire à ce décret qui l'arrachait à son obscurité ; des gendarmes lui apportèrent Vordre d'obéir, et il fallut se résigner. Mais quel allait être son langage devant un auditoire animé de toute?
Les divergences d'opinions philosophiques se marquent librement dans ces diverses leçons. Si Laplace trouve moyen de placer dans une leçon de mathématiques une petile anecdote, pour le moins antichrétienne, au sujet de Leibnitz, la plupart des autres professeurs expriment à l'occasion des sentiments purement déistes. Quant aux opinions politiques, quoiqu'elles soient peu affichées, la plupart des professeurs n'ayant pas besoin de profession de foi à cet égard, elles sont uniformément républicaines. Il semblerait même que leur auditoire, à cet égard, les devançait un peu. Ainsi, dans une leçon sur le style propre à l'histoire naturelle, le bonhomme Daubenton, alors âgé de près de quatre-vingts ans, oblint un succès à l'éclat duquel le paisible et méthodique octogénaire ne s'attendait évidemment pas. Il critiquait, du reste avec beaucoup d'éloges, certaines
les haines du siècle? Quelle serait la morale permise en 1794? Le simple exposé des principes devenait une satire violente des hommes, des choses et du gouvernement ; ne point mentir à sa conscience, c'était troubler toutes les autres ; il fallait donc s'attendre au sort de Socratc, ou plutôt il fallait mériter sa gloire. » Il est certain pourtant que Bernardin n'a pas bu la ciguë. Le même Aimé Martin nous avoue qu'un peu auparavant, en septembre 1793, Bernardin avait sollicité d'un ministre d'alors « une légère gratification » , pour achever de payer deux arpents de terre qu'il possédait. Le monstre s'était empressé de la lui accorder. On voit que la Révolution a épuisé tous les genres de persécutions à l'égard de cet infortuné Bernardin. — Je ne sais pas pourquoi l'on s'obstine à représenter le père Loriquet comme le plus caractérisé des historiens contre-révolutionnaires; c'est une réputation usurpée. J'en connais où l'on trouve des assertions encore plus inattendues, non-seulement parmi ces vils calomniateurs qu'on ne nomme même pas, mais même parmi des écrivains de mérite, comme Aimé Martin.
descriptions de son ami Buffon, entre autres celle du lion; il fait la lecture de ce dernier portrait: « Le lion est le roi des animaux, etc. » Et il ajoutait fort posément : « Voilà certainement le lion peint en beau, mais voyons sans préjugés de quelle valeur sont toutes ces assertions. Le lion n'est pas le roi des animaux : il n'y a point de roi dans la nature... « Sur ces très-simples paroles, l'orateur est interrompu par une explosion formidable d'applaudissements et d'acclamations; de façon que le journal du cours, tout en avertissant que c'est par exception qu'il mentionne l'effet produit par un professeur, ne peut s'empêcher de rapporter dans une note cet incident de la leçon. « C'était vraiment, dit-il, l'esprit public qui jaillissait, dans toute sa pureté et toute sa force, du foyer de l'instruction. Jamais la haine de la royauté ne s'est manifestée avec plus d'énergie et l'amour de la République avec plus d'éclat (1). »
Ce fut là, du reste, l'esprit général de la première École normale et ce qui amena sa suppression. La réaction faisant sans cesse des progrès depuis thermidor, l'École devenait suspecte. Biot, dans son Histoire des sciences, affirme que la malveillance avait exagéré la vivacité d'opinions attribuée à l'école en général; mais il déclare nettement que ce fut sa mauvaise réputation politique qui amena sa suppression. En effet, les cours, fermés en floréal an III, ne furent pas rouverts. Le même savant, peu sympathique à la révolution, mais incapable de méconnaître les services rendus, uniquement parce qu'ils
(1) On peut voir dans YExposé sommaire des travaux de Lakanal uneAdresse des Élèves de VÈcole normale à la Convention, où respirent les mêmes sentiments (p. 100).
étaient d'origine révolutionnaire, résume ainsi les résultats scientifiques que laissa après elle l'École normale de la Convention : « La plus belle partie de cette institution, l'esprit qui l'avait animée, subsista dans le recueil de ses séances. Cet ouvrage, rendant élémentaires des méthodes réservées alors aux: savants, écarta les notions imparfaites et vagues que l'on avait coutume d'y substituer. Des écrivains distingués, des professeurs habiles, répandirent cette semence féconde, et la méthode philosophique ainsi popularisée changea pour toujours la face de l'enseignement (1). »
A ce résultat indiqué par Biot, il est bon d'en ajouter un autre que signale Àrago, et dont les effets se sont faits sentir depuis cette époque jusqu'à nous, c'est à-dire le prestige, tout nouveau en France, attaché aux hautes fonctions de l'enseignement : « A part quelques exceptions, dit-il, les savants, en possession de faire avancer les sciences, formaient jadis en France une classe totalement distincte de celle des professeurs. En appelant les premiers géomètres, les premiers physiciens, les premiers naturalistes du monde au professorat, la Convention jeta sur les fonctions enseignantes un éclat inaccoutumé, et dont nous ressentons encore les heureux effets. Aux yeux du public, un titre qu'avaient porté les Lagrange, les Laplace, les Monge, les Berthollet, devint, avec raison, légal des plus beaux titres. Si, sous l'empire, l'École polytechnique compta parmi ses professeurs en
(1) Histoii^e des sciences pendant la Révolution, 1803, p. 68. Biot raconte dans sa préface que ce travail était primitivement destiné à servir d'introduction à une nouvelle édition des Séances des écoles normales.
exercice des conseillers d'État, des ministres et le président du Sénat, n'en cherchez l'explication que dans l'élan donné par l'École normale (1). »
Ainsi, la science popularisée par un enseignement sans précédents, l'enseignement lui-même honoré et mis enfin à sa place, voilà ce que l'on doit à la première École normale, ou plutôt à la Convention, qui l'avait créée.
Même avant la fondation de l'École normale, le haut enseignement n'avait pas subi cette éclipse, que l'on suppose toujours à cette époque (2). L'unique foyer de publique lumière, accessible à tous, qui existât avant 1789, le collège de France avait toujours subsisté. Ce n'est pas que l'existence du collège de France n'eût été menacée, et son enseignement violemment attaqué, au temps de l'Assemblée constituante, et dans le journal le plus littéraire d'alors, le Mercure de France (janvier 1791). Il le fut; et par qui? par l'homme qui plus tard a le plus contribué, par un livre très-répandu, le Cours de littérature, à propager contre la Révolution l'imputation ridicule d'avoir voulu étouffer les sciences et les lettres, par Laharpe. Selon cet académicien, « une chaire de littérature n'avait pas un objet assez direct, assez marqué, pour en faire une partie de l'enseignement public » : et en conséquence le professeur de littérature au lycée réclamait la suppression des chaires de poésie ancienne et
(1) Notices biographiques, Fourier.
(2) Un établissement libre, sur lequel le talent de Laharpe avait jeté un certain éclat, le Lycée; continua ses cours pendant toute la durée de la Révolution et ce fut précisément à l'époque la plus critique qu'il s'augmenta d'un certain nombre de cours nouveaux : Histoire naturelle, Arts et métiers. Economie rurale, Géographie^ Grammaire, etc.