‹ Le vandalisme révolutionaireChapitre 20 sur 58 · ÉCOLES DE DROIT · texte numérisé non relu

ÉCOLES DE DROIT

la science du droit peut devenir une et complète. » Or, la Constitution, à peine achevée et déjà violée par le pouvoir, n'existait plus en 1792; on ne pouvait songer à organiser l'étude des lois que quand la législation ellemême serait complètement terminée : ce fut, en effet, ce qui eut lieu. La loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), qui réglait enfin le vaste système de l'instruction publique, établissait deux points : d'abord, les premières notions de législation semblant le complément nécessaire de toute instruction sérieuse, un cours de législation était établi dans chaque école centrale et devait durer deux ans; en outre, des écoles spéciales de sciences politiques (comprenant la législation et les sciences sociales), devaient être instituées. Malheureusement cette seconde partie du décret ne fut point exécutée; l'étude de la jurisprudence resta toujours réduite aux efforts individuels ou à l'enseignement insuffisant des écoles centrales, où l'étude de la législation, se trouvant mêlée à beaucoup d'autres, n'occupait qu'une place évidemment trop restreinte. Il est vrai qu'il y avait alors un enseignement permanent : celui qui résultait des débats législatifs, mais qui ne pouvait suppléer, surtout pour de jeunes intelligences, à un enseignement méthodique et régulier. Deux Écoles de droit particulières s'établirent, l'une rue de Vendôme, sous le nom A' Académie de législation, l'autre dans les bâtiments du collège d'Harcourt, rue de La Harpe, sous le nom A' Université de jurisprudence. Mais les habitudes de notre pays étaient et sont encore restées telles que, pour le droit surtout, un enseignement libre, peut bien difficilement suppléer à l'absence d'un enseignement sérieux par l'État. C'est au gouvernement

consulaire que revient l'honneur d'avoir organisé renseignement supérieur du droit (1).

Il n'en fut pas de même de l'étude de la médecine.

L'Assemblée législative avait supprimé en 1792 la vieille Faculté de médecine de Paris, en même temps que les autres Facultés.

L'enseignement officiel de la médecine fut réorganisé par décret (\k frimaire an III, Lv décembre 1794).

Trois Écoles de médecine (sous le nom d'Écoles de santé) étaient établies à Paris, à Montpellier et à Strasbourg.

Dans la pensée des fondateurs, ces écoles avaient surtout pour but de former « des officiers de santé pour le service des hôpitaux, et spécialement des hôpitaux militaires et de marine. » En effet, les armées avaient peine à recruter leur personnel médical, et elles avaient considérablement souffert, surtout dans les premiers temps, lorsque, composées de troupes jeunes et peu endurcies à la fatigue, elles leur avaient imposé tout à la fois les travaux les plus rudes et les plus pénibles privations (2).

De là quelques mesures transitoires.

Le décret ordonnait que cinq cent cinquante jeunes gens de dix-sept à vingt-six ans seraient envoyés par les districts et répartis trois cents à Paris, cent cinquante à

(1) Voyez les rapports de Fourcroy et de Malarmé au Corps législatif et au Tribunat {Recueil des lois, décrets, ordonnances, relatives à V enseignement du droit, 1838, p. 404 et suiv.).

(2) Dans un mémoire intéressant sur les maladies de l'armée du Rhin, daté de Landau, 22 ventôse an II, Lorentz, 'premier médecin, évalue au septième de l'armée le nombre des blessés et malades qui sont dans les hôpitaux.

Montpellier et cent à Strasbourg. Ils devaient être choisis par des officiers de santé délégués auprès de chaque cheflieu de district et « examinés sur les sciences préliminaires de l'art de guérir. »

Ils devaient pendant la durée de leurs études, — trois ans, — recevoir le même traitement que les élèves des Écoles polytechnique et normale (1200 francs). On leur donnait, pour se rendre à l'École à laquelle ils étaient destinés, les frais de route des canonniers de première classe.

On comprend que les élèves étant salariés par l'État, l'exactitude aux cours fut rigoureusement exigée. Aussi tout élève ayant, sans raison valable, manqué quinze jours de suite aux leçons, était réputé démissionnaire. Les maladies des élèves devaient être constatées par les professeurs (1).

Un grand nombre d'entre eux s'étant trouvés déjà assez instruits, le comité prit la mesure qui avait si bien réussi lors de la formation de l'École polytechnique; il divisa les élèves en trois classes, des commençants, des commencés et des avancés; de sorte que les cours des trois années purent fonctionner immédiatement.

Il faut ajouter que l'enseignement n'était pas uniquement réservé aux élèves entretenus aux frais de l'État, et que les cours recevaient également des externes et même des étrangers.

Je renvoie, pour les détails spéciaux d'organisation, au Plan général d'enseignement dans V Ecole de santé

(1) Voyez Sabatier, Recherches historiques sur la Faculté de médecine, p. 97 et suiv.

de Paris, qui servit de modèle aux deux autres, et qui est contresigné des membres du comité d'instruction publique.

En voici les premières lignes :

« Le comité d'instruction a imposé de grands devoirs aux citoyens qu'il a appelés à l'enseignement de l'art de guérir : pour les remplir de manière à répondre aux vues de la Convention nationale, ils ont pensé que la carrière encyclopédique des connaissances relatives à cet art devait être parcourue dans son entier par ceux qui désormais auraient la noble ambition de soulager les maux de de leurs semblables. »

La pensée qui dominait était néanmoins celle de substituer le plus possible à l'enseignement théorique celui qui s'acquiert à l'amphithéâtre et surtout au chevet des malades. Ce dernier genre d'enseignement n'avait lieu, en 1789, qu'à l'hôpital de la Charité, et ce fut de là que l'apporta l'un des professeurs de clinique nommés par la Convention, l'illustre Corvisart.

La Convention n'avait pas été moins heureuse dans ses choix que pour les autres grandes écoles. Un écrivain fort royaliste (1) convient que « les trois Écoles furent créées sur le plan le plus vaste qu'on ait jamais suivi dans

(1) Pariset, Histoire des membres de l'Académie de médecine, t. I, p. 233. — Voici la classification des cours et les noms des premiers professeurs :

1° Anatomie et physiologie : Chaussier, — Dubois.

2° Chimie médicale et pharmacie : Deyeux.

3° Physique médicale et hygiène : Halle, — Pinel.

!i° Pathologie externe : Choppart, — Percy.

5° Pathologie interne : Doublet, — Bourdier.

aucun siècle (si ce n'est peut-être, ajoute-t-il, à Alexandrie), et que les hommes les plus éclairés furent choisis pour former l'École de Paris. Jamais école n'avait réuni et ne réunira peut-être une aussi grande variété de talents supérieurs. »

On voit que cette organisation, si nouvelle a ors, de l'enseignement médical, différait peu de l'organisation actuelle. L'École de Strasbourg languit un peu, mais l'École de Montpellier, et surtout celle de Paris, jetèrent immédiatement un éclat que n'ont pu méconnaître les écrivains les plus hostiles à la Révolution.

Je ferai à ce sujet une observation qu'il serait bon de généraliser : c'est que la plupart des écrivains spéciaux, peu sympathiques à l'ère conventionnelle, qui ont étudié un point particulier de l'histoire des créations scientifiques d'alors, tout en déclarant que le vandalisme régnait partout ailleurs, sont obligés de convenir que le point unique dont ils s'occupent, fait exception. Il suffirait donc de totaliser tous ces jugements particuliers, pour obtenir une approbation générale tout à la fois fort compétente, et peu suspecte : c'est ce que j'ai souvent tâché de faire.

Ce n'est point pourtant ici l'opinion d'un ennemi que

6° Histoire naturelle médicale : Peyrilhe, — Richard.

7° Médecine opératoire : Sabatier, — Boyer.

8° Clinique externe : Desault.

9° Clinique interne : Corvisart, — Leclerc.

10° Clinique de perfectionnement : Pelletan, — LallemAnd,

11° Accouchements : Alph. Leroy, — Baudeloque.

12° Médecine légale et histoire de la médecine : Lassos, —

Mahon.

L'Institut, à ses débuts, compta parmi ses membres quatre des premiers professeurs de l'École : Halle, Pinel, Sabatier, Pelletan.

j'invoquerai, quant à la valeur des réformes accomplies par la Convention dans l'organisation des études de l'École moderne de Paris ; je suis heureux de pouvoir offrir l'appréciation d'un homme dont on ne récusera ni l'esprit libre de préjugés, ni l'autorité incontestable, d'un révolutionnaire fort modéré, ancien ami de Mirabeau et son médecin, de Cabanis.

A une époque où l'on avait déjà cessé de juger avec équité des œuvres si récentes et surtout l'Assemblée qui les avait accomplies, Cabanis avait la loyauté de dire dans son rapport (1) aux Cinq-Cents, sur les Écoles de médecine :

« Par la loi du 14 frimaire an III, la Convention nationale organisa les trois Écoles actuelles de Paris, de Montpellier et de Strasbourg. Le plan en avait été tracé par les meilleurs esprits et discuté avec beaucoup de soin. Cette assemblée, dont le souvenir se rattache à celui des plus grands événements, fut sans doute gigantesque en tout : terrible dans les écarts où la précipitèrent les manœuvres de quelques brouillons, et, s'il faut le dire aussi, la difficulté des circonstances, elle fut sublime par son énergie, par sa constance invincible, par le bon sens supérieur avec lequel elle adopta souvent les vues les plus grandes et les plus philosophiques pour le perfectionnement des sciences et des arts.

» Parmi ses bienfaits en ce genre, je ne crains pas de citer Ja création des Écoles actuelles de médecine. C'était pour la première fois qu'on appliquait chez nous, à l'enseignement de celte science, des idées dont nos voisins

(1) 29 brumaire an VII.

profitaient depuis longtemps, mais qu'on devait en grande partie à la philosophie française. Le succès n'a point trompé les espérances des fondateurs de ces écoles : les deux qui sont en pleine activité (1) ont déjà produit de nombreux élèves munis de la plus solide instruction. Déjà dans leur existence nouvelle on voit sortir de leur sein des ouvrages dignes de marquer honorablement cette époque ; et les étrangers qui viennent de toutes parts y perfectionner leurs études, répondent assez aux censures dont elles ont pu devenir l'objet. Ainsi donc ce ne seront pas vos commissions qui vous proposeront de désorganiser cette partie de l'enseignement. . . Il s'agit aujourd'hui de consolider et de perfectionner. »

Un peu plus tard (un mois avant le 18 brumaire), à une date où l'on pouvait mieux juger les résultats obtenus, et où il n'était pas tout à fait interdit d'être juste envers la Révolution, le 22 vendémiaire an VIII (12 octobre 1799), à la rentrée des cours, le directeur de l'École, Thouret, précisait ainsi les améliorations que Cabanis n'avait pu qu'indiquer d'une façon générale :

c Reportons nos regards sur les institutions qui, jusqu'à cette époque, avaient été formées avec le plus de soin : où trouverons-nous une distribution aussi exacte des diverses parties de l'enseignement médical, un ensemble aussi complet des différents cours qui doivent le former ? Cette science qui règle les rapports de notre art avec l'ordre public, qui fait entendre ses oracles jusque

(1) La troisième, dont l'existence était assez languissante, était celle de Strasbourg. Je trouve même dans une motion de Prieur (de la Côte-d'Or) aux Cinq-Cents, 12 brumaire an VI, qu'on en avait proposé la suppression.

dans les tribunaux et guide la marche souvent incertaine de la justice, la médecine légale n'avait jamais été enseignée en France ; elle dicte ici ses décisions, elle y communique ses connaissances.

» Yï histoire de la médecine, si recommandable parles utiles exemples qu'elle nous propose, plus instructive peut-être par les erreurs qu'elle nous apprend à éviter, si féconde au moins par les germes d'émulation qu'elle répand^ était inconnue dans renseignement médical. Elle en forme maintenant une branche intéressante, ainsi que la bibliographie générale, qui, non moins importante, n'y était pas moins négligée.

» Nous y voyons encore comme une richesse nouvelle Yhygiène et la physique médicale, dont le long oubli dans l'enseignement de notre art a droit d'étonner d'autant plus, que des sciences qu'elle avait précédées en quelque sorte, et auxquelles elle ne le cède pas pour l'étendue de l'application à l'économie animale, avaient obtenu longtemps avant elle d'y être introduites : telles sont la chimie et l'histoire naturelle médicale.

» Nous devons aussi y compter comme autant d'acquisitions importantes cet enseignement des premiers dogmes de l'art sur lesquels il repose depuis tant de siècles, et que l'on peut regarder comme le code de la médecine d'observation ; et cette nouvelle chimie, due aux infatigables travaux, aux talents éminents des savants français, la chimie animale, qui vient d'agrandir si rapidement le domaine de la physiologie, et qui, brillant d'un si grand éclat dès sa naissance, nous annonce que l'art est prêt à recevoir des siècles qui vont éclore autant de lumières qu'il en a reçues de ceux qui l'ont vu naître.

o Mais parmi toutes ces additions importantes, toutes ces créations nouvelles, pressons-nous d'en désigner à la reconnaissance publique une bien plus remarquable. Je veux parler de cette institution qui, enviée depuis longtemps par la France à des nations rivales de sa gloire, la dédommage enfin par une incontestable supériorité, et console l'humanité de cette longue et affligeante privation. Tel est cet enseignement clinique , où la nature, transformée, pour ainsi dire, en maître, et sur un théâtre de douleurs, prenant pour texte de ses leçons les diverses infirmités humaines, grave profondément ses oracles dans l'esprit de l'élève, et lui donne au lit du malade, et par tous les sens à la fois, une leçon vivante et animée. Avec quel empressement l'École s'est occupée de perfectionner dans son sein cette institution qui promet à la médecine tant de précieux avantages ! Bornée d'abord à trois hospices particuliers, insuffisants pour la foule nombreuse qui se presse à ces leçons, elle a obtenu de doubler chacune des cliniques interne et externe. En même temps les nombreux hospices réunis dans cette commune lui offraient les moyens d'étendre cette instruction pratique à d'autres parties de l'art, et le vœu qu'elle a formé à cet égard a été aussitôt rempli par un gouvernement ami des arts et des hommes. »

Sans entrer dans des détails qui ne sont ni de mon sujet, ni de ma compétence, je ne dois pas oublier de rappeler ici le vaste mouvement scientifique qui suivit. Tous les témoignages sont unanimes pour constater l'ardeur extraordinaire qui ranima l'École ainsi renouvelée, et le nombre incroyable de travaux sérieux publiés dès lors par de jeunes hommes destinés à une solide illus-

tration. Le type le plus accompli de cet âge héroïque est Bichat, qui, après avoir rempli ces années dévorantes par des recherches qui devaient épuiser sa vie et fonder sa gloire, meurt en 1802, déjà en possession d'une ineffaçable renommée. Le caractère généreux et libéral de la science à cette époque se marque dans la fondation d'une société d'émulation, accueillie avec intérêt et bienveillance par les maîtres de l'École de Paris comme par l'Institut même, et qui donnait assurément un spectacle nouveau, celui de « noms obscurs d'étudiants zélés » réunis dans une communauté de travaux à ceux de savants déjà célèbres (1). On sent qu'un air plus libre règne dans la science ; qu'affranchie du pédantisme comme des vaines distinctions, elle ne pense pas s'abaisser en permettant l'accès aux profanes; qu'elle ne craint pas d'être intelligible à ceux envers lesquels elle doit se montrer secourable, et enfin que l'idée de l'association libre, sans protecteurs et sans entraves, commence à germer dans les esprits. Le souffle de la philosophie et de la Révolution a passé par là (2).

(1) Voyez la collection des Mémoires de la Société médicale d'émulation. Elle publiait chaque année un volume de mémoires. Le premier, de l'an V, contient la liste des membres de cette société, où l'on trouve les noms de Cabanis, Bichat, Desgenettes, Dupuytren, Duméril, Larrey, Fourcroy, Pinel, Portai, Roussel, Alibert, etc. Six volumes parurent de l'an V à l'an X. Le septième ne parut qu'en 1811. Dans ce dernier, le latin et les anciennes routines reparaissent. Il est précédé du portrait de Corvisart, avec cinq mauvais vers latins, et cette légende : Primarius medicus Imp. et Reg. Napoleonis magni.

(2) La Convention ne pouvait oublier dans ses préoccupations les Écoles vétérinaires déjà instituées à Alfort et à Lyon. Un dé-

Page 1