EXPOSITIONS ANNUELLES
jugement de tous est pour Parliste ce que l'impression d'un livre est pour un écrivain. Or, se figure-t-on ce que serait notre littérature, si les membres de l'Académie française avaient eu seuls le privilège de l'impression ? Nous n'aurions ni Pascal, ni Molière, ni Lesage, ni Regnard, ni Beaumarchais, ni Diderot, ni bien d'autres qui ne furent pas de l'Académie, sans compter les œuvres des académiciens antérieures a leur réception, œuvres beaucoup plus nombreuses assurément, et le plus souvent bien plus remarquables que celles qu'ils ont produites après s'être assis au fauteuil académique. La supposition même que nous hasardons ici paraît absurde : c'était là pourtant la condition des artistes avant 1789.
Pour excuser ce monstrueux régime (que n'excuset-on pas?), on a dit que P Académie de peinture n'ayant, en réalité, laissé hors de son sein aucun des artistes distingués de la France, tous avaient joui à leur tour de cette notoriété privilégiée. Mais qui vous dit qu'elle n'en ait étouffé aucun, puisque sans elle, sans son agrément, ils n'auraient pu arriver à se produire? Qui vous dit au moins qu'elle n'ait pas faussé, rabaissé, par des préjugés de toute espèce, plus d'un esprit libre et original, et qui, pour être admis par elle et arriver à la gloire, s'est condamné à des concessions déplorables , à des sacrifices funestes au caractère comme au talent ? Ces préjugés n'existaient-ils pas? Le goût dominant depuis Lebrun a-t-il donc été si pur? Et, d'ailleurs, en supposant les académiciens juges infaillibles, comme le noviciat imposé aux candidats était assez long (1), l'inconvénient seul
(1) Ou en jugera par ce passage de l'apologiste déjà cité plus
d'être condamné à l'obscurité pendant plusieurs années, ne privait-il pas les jeunes artistes du stimulant qui leur était le plus nécessaire?
Ce fut donc avec pleine raison que la Constituante ouvrit à tous les artistes indistinctement, académiciens ou non, les salons du Louvre. * Le 21 août 1791, l'Assemblée nationale, considérant que, par la constitution décrétée, il n'y a plus pour aucune partie de la nation, ni pour aucun individu , aucun privilège, ni exception aux droits communs des Français, décrète que les artistes français ou étrangers, membres ou non de l'Académie de peinture et de sculpture, seront admis à exposer leurs ouvrages dans la partie du Louvre destinée à cet objet. » Cette première exposition non privilégiée eut lieu en septembre 1791.
haut; Deseine. « Prenons le jeune artiste au moment où il venait de remporter le grand prix. C'était là, comme élève, son plus beau triomphe, et auquel un grand nombre de jeunes gens n'arrivaient pas toujours. Comment l'Académie considéraitelle le mérite de l'élève qu'elle venait de couronner? comme l'aurore d'un talent qui avait besoin, pour son plus grand développement, d'un séjour de plusieurs années en Italie, pour y étudier les grands maîtres et la nature. Mais, quelle que lut la bonne opinion qu'on avait de l'élève, cela ne servait en rien son avancement futur. 11 ne suffisait pas, comme aujourd'hui (1814), de dire : j'ai gagné le prix et j'arrive de Rome, — pour prétendre à tout. Il fallait , pour entrer à l'Académie et obtenir par là l'honneur de travailler pour le gouvernement [et aussi celui de pouvoir exposer ses ouvrages), faire de nouvelles preuves de talent ; il fallait présenter ses productions au tribunal de l'Académie, seule compétente pour en décider. » (Notices historiques, etc., p. 28.) On voit que Deseine compte comme un des mérites de l'Académie le soin qu'elle prenait de ne pas semer trop de roses sur le chemin du candidat ;