JURY NATIONAL DES ARTS
D'autres profitèrent cependant de cette liberté. Les artistes se groupèrent : les uns formèrent la Commune dcx arts, les autres, la Société populaire et républicaine des arts. Ces derniers présentèrent à la Convention une adresse assez emphatique ; ce fut David qui les reçut, et leur répondit comme président : « C'est à côté des vertus républicaines et des actions mémorables que dans l'antiquité brillait le génie des arts ; ces vertus reparaissent ; l'Europe étonnée les contemple. Elles sollicitent vos efforts ; artistes, remplissez votre tâche ! Vous craignez l'intrigue, dites-vous? Son règne a fini avec la royauté. Elle a émigré. Le talent seul est resté. Aussi les représentants riront chercher partout où il sera. Par un concours général la nation appelle tous les artistes (1). »
Ces dernières paroles annonraient le régime nouveau substitué par la Convention à celui qui réservait aux seuls académiciens les commandes du gouvernement, accordées jadis par un surintendant. Les œuvres d'art proposées aux artistes par la Convention étaient désormais mises au concours ; le 23 brumaire an II, elle formait, d'après un rapport de David, un jury national des arts, destiné à juger les concurrents.
Ce jury était composé de ciniiuaiifo membres et de dix suppléants.
On y avait admis des savants, des gens de lettres, des acteurs : Monge, Vicq d'Azyr, Thouin, — Lebrun, La
(I) Joinmal dn la Soci(}tù popidnirc el rùpuhlicainc. par Détotirnelle, n° 1, [). 17.
LH JURY DES ARTS l.'iT
Hai'po ; — Monvel, Lays, Talma. « Votre comité a pensé, disait David dans son rapport, qu'à cette époque où les arts doivent se régénérer comme les mœui^s, abandonner aux artistes seuls le jugement des productions du génie, ce serait les laisser dans l'ornière de la routine. » Ainsi tombaient les barrières qui parquaient jadis chacun des arts sur un terrain réservé aux seuls initiés, et que Diderot seul avait osé franchir au xvm" siècle. Parmi ces soi.xante noms de personnages politiques, d'écrivains, mais surtout de peintres, d'architectes, de sculpteurs et de graveurs, on voit figurer un médecin, un cultivateur, et môme, ce qui semble moins explicable, un cordonnier. Que ces diverses personnes fussent de l>ons juges, rien ne le prouve ; et, si la servante de Molière lui donnait d'utiles avis, on ignore si le cordonnier //«rard (c'est ainsi qu'il s'appelait) fut doué du môme mérite. Mais c'était un moyen d'apprendre au peuple qu'il avait le droit, et surtout le devoir de s'intéresser à toutes les œuvres de l'esprit qui pouvaient contribuer à la gloii'e nationale comme à l'utilité publique, et que le respect de la science, de l'art et des letti^es devait être une partie de son patriotisme.
Quant aux peintres, on accordera sans doute que le goût personnel de David ne lui avait pas inspiré des idées trop exclusives, quand, à côté de Topino-Lebrun et de Gérard, depuis baron, mais alors fort remarqué pour ses opinions républicaines, on voit figurer Prudhon et surtout Fragonard.
La première œuvre mise au concours, par décret, fut le sujet suivant, à laquelle on consacrait les canons pris sur l'ennemi :
« Un monument colossal : le peuple y sera représenté debout par une statue.
« La victoire fournira le bronze. »
Grâce à la réaction qui suivit, le monument ne fut pas
exécuté (1). Plus tard l'idée fut reprise ; ce fut encore la victoire qui fournit le bronze; mais ce n'était plus la statue du peuple qui surmontait le monument.
Ce fut ce même jury qui jugea le concours des élèves des Beaux-Arts (2), jugement réservé jadis aux académiciens. La discussion était publique, et chacun des membres put motiver son vote (3). Ce fut Monvel qui rédigea
(1) Quand le concours fut soumis au jury (et ce i'ut après thermidor), le jury ne jugea pas à ]jropos do décerner de i)rix, les dittcrents projets lui ayant paru défectueux. Il distingua pourtant trois esipiisses do Lomut, de Micliallon et de Ranicy, et les invita à exécuter des niodèlos de leurs estjuisses, leur fixant pour l'exécution un espace de dix-huit mois. La figure devait être érigée au terre-plein du Pont-Neuf.
(2) La place de directeur de l'Académie à Rome avait été supprimée par décret du 25 novembre 1792. « La place est actuelleuient vacante, disait le rajjporteur (Homme), et nous la croyons inutile, nuisible même à l'esprit de l'institution... Une surveillance trop rigoureuse ne convient pas aux élèves-artistes, (jui sont appelés par la nature de leur art à exercer liljrement leur génie. Ce qu'il leur iaut, c'est une surveillance morale, fraternelle et de confiance ; c'est un jjuissant a[)pui contre les vexations auxiiuelles les amis de la liberté sont souvent exjjosés dans un pays où l'on s'honore encore de la servitude. » L'école fut mise sous la surveillance de l'agent de France à Rome. Un décret du l»"" juillet 1793 décida, sur la iiroposition de David, (pie le traitement de chacun des élèves de Rome serait annuellement de 2,100 francs. — Quant à ÏEcoIp dos beaux-aris. à Paris, voici quelle fut sa destinée ])endant la Révolution : « A|)rés la su|)[)ressiûn de l'Académie royale, 28 septembre 1793, un décret maintint provisoirement les Écoles de l'ancienne Acudcmic et les chargea de continuer l'enseignement des beaux-arts sous l'administration de la Commission executive de l'instruction publique. Le 3 frimaire an III, le secrétaire de l'École nationale de peinture et scidpturc de reçut de la Commission executive de l'instruction publiijue la lettre suivante : « La loi du 28 septembre 1793 ayant conservé les Écoles de peinture et de sculpture établies au Louvre, telles qu'elles étaient jusqu'à parfaite organisation, il n'est pas douteux qu'il ne doive être rien innové dans leur régime, et que la discipline, l'ordre des études et le jugement des concours soient une attribution des professeurs (|ui la dirigent. La Conmiission l'in^ ite à communiquer au.x ])rufesseurs et aux élèves cette décision, qui va être (communiquée au (Comité d'instruction publique. — Signé : G.') >•<■(/, Clômenl de Ris, Gingueni'. »
« En conséquence de la loi du 28 septembre et de cette décision, les lïrofcsseurs de l'École s'asseuil)lérent le 10 frimaire an III (30 novembre 1791), cl ]jrucédôrent au classement des élèves, d'après les figures des.'sinées et modelées sur le modèle vivant. Soixante-dix-huit élèves peintres et trois sculpteurs avaient concouru. » (Ph. Lebas, art. Ecolkdu Dict. de la France.)
(3) La discussion est rai)portéc dans le Journal de la Société des arts. A l'unanimité, moins une voix, le jury avait décidé qu'on ne don-