FONDATION DU MUSÉE NATIONAL
On peut dire que, si alors pour la première fois les artistes arrivèrent à avoir avec le public des rapports libres et périodiques, le public lui-même lut admis, pour la première fois aussi à jouir des merveilles consacrées de l'art. Jusque-là il n'avait vu de peinture que ce qu'on en pouvait voir dans les églises, — c'était peu, — ou ce que lui offraient les expositions des académiciens, — c'était moins encore. On enti^eprit alors de mettre sous les yeux de tous, d'une façon permanente et régulière, les chefs-d'œuvre des maîtres que possédait la France.
Ce fut vers la fin de la teri'ible année 1793 que, pour la première fois, s'ouvrit le Musée, « qu'on peut appeler le Musée des nations », a dit Miclielet, « l'universel Musée du Louvre, où chaque peuple est représenté par son art, par d'immortelles peintures ».
N'existait-il donc pas jusqu'alors de galeries de tableaux ? La France n'en avait pas, mais le roi en avait une. Le Cabinet du roi, fondé par Colbert et accru par
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ses soins d'immenses ricliesses, avait clé tiansportc du Louvre à Versailles. Beaucoup de tableaux eu avaient été détachés pour orner les résidences royales. Sous Louis XV, un écrivain, Lafont de Saint- Yonne (1), osa élever la voix pour demander « que l'on réunit au Louvre les tableaux de Sa Majesté, atin (juc les curieux et les étrangers pussent les voir librement ». 11 se plaignait que ces chefs-d'œuvre, ensevelis dans de petites salles de Versailles où personne ne pouvait les voir, fussent menacés d'un dépérissement ]irocliain et inévitable. Quant aux chefs d'œuvro de la sculjjture, par cxemplo les statues du Pujet, le Milon et V Andromède, exposées aux intempéries de l'air dans les jardins de Versailles, elles étaient menacées d'un danger plus grand encore : on ne les négligeait pas, hélas ! La propreté, nécessaire aux jardins corrects comme ceux de Versailles, exigeait qu'on les nettoyât de temps en temps : » un les courait avec du gros sable », comme des chaudrons !
Ces réclamations obtiiu'ent quelque résultat. En ITÔO, cent dix tableaux furent transportés à Paris et exposés au Luxembourg " à l'admiration des amateurs et des artistes », deux fois par semaine (le mercredi et le samedi). Dans quelle mesure le public y était-il admis ".' C'est ce qu'on ne dit pas. Mais celte demi-réforme ne devait pas durer. Louis XVI, en 1785, lit enlever du Luxembourg ces divers taljleaux, et même la galerie de Rubens, qui y était toujours restée : le tout fut transporté ou relransporté à Versailles. Il me semble qu'en tout, dans les petites comme dans les grandes choses, ce malheureux prince eut l'idée iixe de faire désirer la Révolution par ceux rnùmcs tjui semblaient le moins disposés aux idées d'indépendance et de révolte. Quatre ans avant l'explosion, il trouvait le secret de
(I) J'c'iiiiirunte ces détails ii rexcelleiiio notice tlo M. Villot sur le Musôc (Ju Louvre.
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mécontenter ainsi les artistes avec la même inintelligence (|ni, vers la morne époque, lui inspirait le règlement inconcevable interdisant l'acccs auxgrades les plus modestes de l'armée à quiconque ne pouvait faire preuve de ijiuitre générations de noblesse (1). Grâce à cette merveilleuse ineptie, les jeunes artistes, comme les sous-offtciers de l'armée, se trouvèrent d'emblée favorables à la Révolution.
Qu'on se figure combien leurs études devaient soulfrir de'cette absence des grands modèles qu'on dérol)ait à leurs regards, et quelle révélation aussi ce dut être alors pour beaucoup d'entre eux, quand Raphaël, Titien, Rubens, Poussin, apparurent pour la première fois à leurs regards ! Certes, si l'Ecole de peinture, sortie de la Révolution, soutint encore sous l'empii'e l'honneiu' du génie français, défaillant dans la philosophie et dans les lettres, qui ont plus (jue les arts, besoin de la liberté; si, à la suite de David, Gros, Girodet, Guérin, Gérard, Prudhon (2), enfantèrent alors desœuvres qui, de quelque fai-on qu'on les juge, consolent au moins de Luce de Lancival et de ses pareils ; ({uelle part ne faut-il pas faire, dans cette éclosion de talents contemporains à l'éblouissant spectacle (|ue, dans le Musée du Louvre, la Révolution étala à leurs jetuies regards, et que vinrent bientôt accroître et rendre plus merveilleux encore les conquêtes de nos armées ?
C'était un décret de l'Assemljlée constituante (IT'Jl) (jui avait désigné le Louvre pour devenir le dépôt des monuments des arts ; une commission se chargea de réu-
(1) Voyez précédemment, chapitre V.
(2^ Gros, né en 1171 ; Girodet, 1767; Guérin, 1774: Gérard, 1770; Prudlion, 1760.
Ainsi les quatre premiers avaient alors de dix-neuf à vingt-cim] ans; quant à Prudhon, on sait (|u"il ne pen.-a ijue plus tard, et qu'alors, à trente-trois ans, il tâtonnait. Gros, en Italie depuis janvier 1793, n'a pu voir que idus tard le Musée national. (N'oy. .I.-B. Delcstre, (iras et ses ouvniijcs.)
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nir et de classer toutes les lidicsses arlistiiiues que l'aliénation des biens ecclésiastiques venait ajouter encore aux tableaux du Cabinet du roi et aux chefs-d'œuvre épars dans les maison;? l'oyales. Ses travaux, d'abord assez actifs, languissaient, lorsque la Convention, qui en tout avait la main prompte, vota, sur la proposition de Sergent, l'ouverture prochaine du Musée, en mettant de plus à la disposition du ministère de l'intérieur « provisoirement une somme de 100, Ot)0 livres par an, pour faire acheter dans les ventes particulières des tableaux ou statues qu'il importait à la République de ne pas laisser passer dans les pays étrangers. » En ce temps de détresse du trésor, de guerres étrangères, de convulsions intestines, c'était là une des préoccupations de la terri- Ijle Assemblée.
Le décret est du 27 juillet 17'J3 : trois mois après le Muscum central des arts était ouvert au public, le 8 novembre 1793.
Il était loin de contenir alors toutes les richesses (jui bientôt y devaient être réunies ; on n'y voyait guère plus de cinq cents tableaux de maîtres des diverses écoles. Une partie considérable des tableaux ayant formé jadis le Cabinet du roi était demeurée à Versailles : la municipalité de Versailles, à force d'instances, avait obtenu provisoirement de la Convention (ju'on laissât à cette ville déjà si dépeuplée par la Révolution, les richesses artistiques (jui lui restaient encore, et parmi ces tableaux on remarquait quelques-uns des chefs-d'(tnivre les plus renommés, qui font aujourd'hui rhiuiUL'ur du grand salon (1). Mais, sur la proposition de David, un Cnnser-
(1) Par exemple : In Jocoiide de Léonard deVinei, le saint Miclirl de Hapliaël, la sain'e Fuinillc d'André del Sarte, le C/iark's i" de Van Dyck, le Moïse et VAnniUr du Puussin, ainsi (jii'unc Inule d'auU'cy. Un décret, rendu le 8 juillet 17'.)3, avait déridé «jue le palais do Versailles deviendrait un centre d'instruction piili|ii|ue : on devait établir une école de dessin dans les salons de Lebrun. « Il est temps, avait dit
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vatoire du Mitst'uni, composé de dix moml)re«, venait d'être nommé par la Convention. Il se montra tout d'altord de moins bonne composition que l'ancienne commission(l), et réclama de la . Convention le droit de l'aire venir à Paris les tableaux de Versailles. Un décret les réunit au Miisi'e du Louvre, et à partir de cette époque on peut dire que cette exposition permanente fut enfin constituée. Citons enfin deux innovations de détail qui avaient bien leur prix : un catalogue qui donnait l'inventaire de toutes ces richesses, et la permission à tous les artistes de venir étudier cinq jours par décade dans les galeries du Muséum.
Le Conaercatoirc chargé de la surveillance du Musée était composé ainsi qu'il suit :
Peinture. — Fragonard, Bonvoisin, Lesueur, Picault,
Hréard, en appuyant cette proposition de Barrère, i|ue ces monuments, ipii furent le repaire de la tyrannie, deviennent Vasile du patriotisme et (les ai'ts. » Il y a là comme une idée prophétique delà destination artistique (|ue le palais de Versailles a reçue de nos jours. On voit cpie la Convention a eu au moins le sentiment des œuvres utiles qu'il ne lui a pas été donné d'accomplir. Le 24 novembre 1793, un arrêté du département installa à Versailles un Musée spécial de l'Ecole française. « Ce musée (dit M. Soulié, conservateur du Musée actuel de Versailles ) fut composé principalement des peintures et sculptures présentées par les membres de l'ancienne Académie royale pour leur réception. Il 0(;cupait les grands appartements, la grande galerie et le premier étage do l'aile du nord, du côté des jardins. Un cabinet d'histoire naturelle, créé vers la même époque, occupait neuf pièces du rez-dechaussée de l'aile du nord. »
(1) Si l'on en croit le rapport de David qui provoqua ce décret, beaul'oup de chefs-d'œuvre qui reparaissaient au jour après un enfouissement do plusieurs années avaient été gâtés, moins par la négligence (|ue par des retouches et des rentoilages inhabiles, et il les trouvait méconnaissables. Parmi les victimes, il cite un chef-d'œuvre de Raphaël (sans le nonniier). — L'Antiope du Corrège : « les glacis et les demi-teintes, tout a disparu », dit-il ; — la Vierrje du Guide (vulgairement dite lu Coust>use) : « elle n'a pas été nettoyée, mais usée »; — le Moïse foulant aux pieds la couronne de Pharaon : « il est perdu de i-estauration»; le Port de Messine de Claude Lorrain : « ce chefd'œuvre d'harmonie, son plus brillant ouvrage, est dégradé à tel |)0int, qu'il ne reste plus que la gravure pour nous consoler de sa perte » : — les marines de Vernet : « les barbares ! ils l'ont déjà cru assez ancien pour le gâter ». D'où il faudrait conclure que nous serions loin de posséder ces tableaux, encore admirables pour nous, tels que David los avait pu \ uir antérieurement.
lÔO BEAUX-ARTS
Scri.PTLRE. — Dardel, DupasiiuitM'.
AuciiiTECTL-RK. — Davifl, Leroy, Lannoi.
Antiqcités. — Wicar (1), Varon.
(pliant aux musées des départements, c'est à la même époque qu'il convient d'eu reporter l'origine. Dans le remanjuable rapport lu le 28 frimaire an II (18 décemhre 17'J3), au nom du Comité d'instruction publicjue, Mathieu rappelait combien de richesses artistiques, scienlifiques, littéi^aii'es, étaient soumises aloi^s à l'examen et au triage do la commission des arts : «Héritage savant, disait-il, succession instructive, que toute la France réclaiTio, et dont l'immense quantité promet rétablissement d'un grand nombre de cabinets et de musées dans toute la république... Il est digne de la sagesse, de la politique de la Convention nationale, de son goût pour les arts de vivifier toutes ces richesses, de les centupler par cette utile et savante distribution. « Et, en effet, quelques jours auparavant (le 12 décemlire 17U3), le conseil du département de la Haute-Garonne venait de décider la formation d'un dos plus importants musées de province, celui de Toulouse, qui prit le nom de Musi'um
(1) Wicar, f|ui, pemlant l'empire, ne voulut ])as vivre en France, re^sttl à Rome jusc|u'à la fin de sa vie (1S3J), et légua à Lille sa ville natale, ses rirlies culleetions, ([ui sont devenues le musée Wi<;ar l'un des plus considérables jiarmi les nmsées des départements. 1,'auteur d'une notice placée en tète du catalnn;ue de ce musée (185C) est bien forcé d'avouer assez vaguement ijue Wicar conserva « toutes ses illusions (le p.i;?'io/p, « c'est-à-dire (sauf votre respect), ses conxictions ré|jiiblicnines ; mais il l'excuse, comme il convient, en affirmant ipie, « itiiseiil pendant l;i période révoltdioniiaire, » il n'avait jjas vu la Révolution. Or, Wii-ar était en 1793, ctmnne le dit la notice même, un des conservateurs du muséum, et il était, si bien présent à Paris <|u'on le voit jjrendre part aux discussions de la Société populaire des arts (Voyez le journal do cette Société par Détournelle, p. .57). Il seml)le même (ju'il s'était montré si avancé dans ses opinions, rpi'il fut rayé piiur ce motil', après thermidor, ainsi (pie Lesueur de la liste 'de la Suciélé lies , iris (extrait du i>rocés-verlial de \a Société répidilieaine lies arts, du 1(5 thermidor an II, Archives, Correspomlance du Comité de l'instruction publique). Déci<lément la fidélité entêtée île Wicar îi l'égaril <rune cause \aincue reste sans aucune excuse.
VCCROISSICMKNT DU MUSÉli loi
(lu midi de la lio'publique (1). D'autres viusées départcmontatix entre autres ceux do Caen et du Mans, datent de la même époque.
Quant au Musée central, celui du Louvre, il ne tarda pas à s'enrichir encore des chel's-d'o.nivre qu'amenèrent les victoires de nos armées.