‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 31 sur 76 · APRÈS LES VICTOIRES DES ARMÉES FRANÇAISES · texte numérisé non relu

APRÈS LES VICTOIRES DES ARMÉES FRANÇAISES

Je dois ici rectitierune erreur (jue je n'ai vu relever nulle part.

On a attriliué à Bonaparte l'idée de lever sur les nations soumises cet impôt artistique : on lui en a fait tour à tour un mérit(> ou un sujet de blâme.

Les uns plus sensibles au plaisir de posséder à Paris ces glorieux chefs-d'œuvre qu'aux questions de justice et de respect pour les propriétés nationales, ont vu là un motif d'orgueil pour la France, et Casimir Delavigne, dans une pièce fort médiocre du reste, a été jusqu'à appeler dévastation du Musée une restitution qu'opérait la guerre, comme la guerre elle-même avait opéré le déplacement (2).

(1) Une lettre qui est aux Archives (Correspondance du Comité d'iiislvuclion -publique) annonce l'ouverture fie ce Musée, le 10 Iructirtor, an III.

'2) On y trouve par exemple ces vers :

Le deuil est aux bosquets de Gnide.

Muet, pâle et le front naisse, L'Amour, ijue la guerre intimide.

Eteint son flambeau renversé.

Des grâces la troupe légère L'interroge sur ses doufeurs ; Il leur dit en vei-sant des pleurs :

« J'ai vu Mars outragei ma mère. »

Ce ipii veut dire, — une note oxplicpie ce lo.îrogriplie académique, — que l'on reportait alors la Vénus de Médicis en Italie, où nous l'avions prise.

D'autres, au contraire, ont considéré cet acte comme une spoliation, que ne justifiait pas môme le prétendu droit de conquête ; car on avait la prétention non pas de conquérir, mais d'affranchir l'Italie; on y créait des répuljliques; et c'était une singulière façon d'aflraudiir les peuples, et surtout de leur faire aimer leurs libérateurs, que de commencer par les dépouiller des richesses dont ils étaient le plus tiers.

1! faut dire que ces considérations, appuyées déraisons non politiques et fondées sur un intérêt d'art, sur la nécessité de laisser à ces chefs-d'œuvre le cadre qui leur convenait, avaient frappé dés 1796 beaucoup de ceux qui semblaient le plus intéressés à posséder en France toutes ces merveilles, je veux dire les artistes eux-mêmes. Un assez grand nombre d'entre eux adressèrent à ce sujet une protestation au Directoire, qui du reste n'eu tint aucun compte (1).

(I) Voici le ilébut de cette pétition, (jue l'on trouvera reproduite à la suite d'un ouvrage de Quatremère de Quincy, publié alors et intitulé : Lettres sur le préjudice qu'occasionnera il à lu science le iléplucemcnt des monuments de l'art de iltutie.

« Citoyens directeurs,

« L'amour des arts, le désir de conserver leurs cliefs-d'œuvro à l'admiration de tous les peuples, un intérêt commun à cette grande famille d'artistes répandus sur tous les points du glolio, sont les motifs de notre démarche auprès de vous. Nous craignons i|ue cet enthousiasme «jui nous passionne ]jour les produirtions du génie n'égare sur leurs véritables intérêts même les i)lus ardents ; et nous venons vous prier de peser avec maturité cette importante ((uestion de savoir s'il est utile à la France, s'il est avantageux aux arts et aux artistes eu général de déplacer de Rome les monuments d'anti<|uité et les chefsd'œuvre de peinture et de sculpture (pii composent les galeries et musées de cette capitale des arts. »

Parmi les signataires, dont le nombre dépasse cin(|uante, on remarque les noms de, Vien, Valenciennes, Girodet, Lethière, Suvée, Meynier, Michallon, Denon, Fontaine, Percier, Losueur, Pajou, Julien, Roland, Espercieux, Soufllot, etc. Cette liste montre une l'opinion politi(]ue de la plupart des signataires n'était ])our rien dans cette pétition purement artistique. Quekpics-uns étaient et sont restes dévoués à la Révolution, entre autres Espercieux. — Une lettre en sens contraire fut insérée dans le Moniteur du 12 vendémiaire an V (3 octobre l'Sd] ; elle est signée notannnent par Isabey, Redouté, Regnault, Gérard. C. \'ernet. Chaudet, I.enoir.

ACCROISSEMENT DV MUSÉE l'vi

Ce qui est sûr, c'est que ni le Directoire, ni Bonaparte, ne méritent l'éloge ou le hlàme d'avoir les premiers enrichi le Musée du Louvre, en y introduisant les chel'sd'o'uvre étrangers.

Le 14 fructidor an II (M août 1T94), Grégoire disait, dans un rapport à la Convention : « Crayer, Van Dyck et Rubens sont en route pour Paris, et l'école flamande se lève en masse pour venir orner nos musées. ->

Et la Décade 'philosophique^ en reproduisant ce rapport, ajoute, en parlant de ces divers tableaux, parmi lesquels se trouvait le chef-d'œuvre de Rubens (aujourd'hui à Anvers), la Descente de croix : « Ils viennent d'y arriver .. (1).

Comme on le voit, l'arrivée de ces chefs-d'œuvre précéda de deux années celle des tableaux italiens.

Ce projet, du reste, datait de plusieurs mois. On trouve aux Archives, sous la date du 8 messidor an II, un mois avant la révolution de thermidor, une pièce émanée du Comité d'instruction pul)lique. Le Comité propose» d'envoyer secrètement à la suite de nos armées des citoyens instruits qui seraient chargés de reconnaître et de faire apporter avec précaution les chefs-d'œuvre qui se trouvent dans les pays où nos armées ont pénétré -> (2).

Le mot secrètement indique-t-il que le Comité n'était pas parfaitement convaincu de la légitimité du droit de conquête ? Scrupule nouveau, j'en conviens, scrupule qui ne devait pas durer et que n'avait pas connu l'ancienne monarchie, édifiée d'ailleurs sur ce point par Bossuet lui-même, qui avait prouvé, la Bible à la main, que non seulement les biens des vaincus, mais leurs personnes même appartenaient de droit à leurs vainqueurs (3).

(1) 10 vemlémiaire an III (!«■■ octobre 1794).

(2) Cette ijière est en partie déchirée; la signature en a été arrachée.

(3) Bossuet dit, j^ 51 de son Cinquïiimi- uccrtissement aux pruleslanls : ^i M Jurieu((e minislrt- itrulestunl unqncl il répondait) nié-

On voit que depuis le grand siècle, la morale, en théorie au moins a fait des progrès assez consolants.

Je n'aurai pas la naïveté de demander pourquoi, lorsque toutes les histoires mentionnent, pour l'exalter, l'envoi des œuvres d'art venues d'Italie, nulle ne s'est avisée jusqu'à ce jour de montrer que deux ans auparavant une collection non moins considéraI)le des ciiofs- (l'crnivre nous était venuodu Nord. Marc Dufraissc l'écrivait dernièrement : « Les vaincus n'ont pas d'histoire » ; ou du moins ils n'ont que celle (ju'il plaitaux vainqueurs de leur accorder, et Dieu sait comment elle est laile ! Ur, les hommes de la période conventionnelle n'allaient par tarder à être rangés parmi les vaincus.

Heureusement, depuis rinvcnlion de l'imprimerie, il est bien difficile d'elïacer, d'annuler, de far-on qu'on ne puisse les faire revivre, tous les témoignages des contemporains.

Il existe un État des objctsd'art dont nos mus('es se sont enrichis pendant la guerre de la liberté, dressé par le général Poinmereul (1). Ou y trouve la liste détaillée des envois du Nord, aussi bien que ceux d'Italie.

prise le droit de conriuêtejiisiiu'à dire que « la ('.onquète est une pure violence »... Mais, si le droit de servitude est véritable, parce que c'est le droit du vain(jueur sur le vaincu, comme tout un peuple peut être vaincu jusqu'à être oldigé de se rendre à discrétion, tout un peuple peut être serf, en sorte i|ue son Seigneur en puisse disposer coninie de sijn bien jusqu'à le donner à un autre, sans deinamler son consentement : ainsi (|ue Salomon donna à Iliram roi da Tyr, vingt villes de tialilée. .le ne disputerai pas davantage ici sur le droit de conquête, parce que je sais que M. Jurieu,dans le fond, ne peut le nier. Il faudrait condamner Jeplité,(pii le soutient avec tant de force contre le roi Moab ; il faudrait condaumer Jacob, cpii donne à Josej)!! tout ce qu'il a conquis .•ivec son arc et son êpée, etc. » Et Bossuet a la bonté de croire que Jurieu ne saurait « soutenir ces extravagances ».

(Ij Cet état se trouve, page 287, dans l'ouvrage intitulé : De l'art de voir dans les beaux-arts, traduit de Mili/.ia, par le général Ponnnereul, Paris, an VI, in-S" — Je préviens les lecteurs qui seraient curieux de trouver ce document (jue l'ouvrage en question ne se rencontre dans aucune des grandes bibliotiièqucs de Paris, oii je l'ai vainement demandé. Je n'ai pu le trouver qu'à la liibliothéque spéciale de l'Ecole des beau.\-arts.

ACCROISSK.MENT DU 'MUSÉE loô

On pense bien que je ne me mêlerai pas ici de déterminer le mérite artistique des deux écoles ; je conviens sans peine que l'iiicomparaijle valeur des statues antiques apportées d'Italie suflirait seule pour faire pencher la balance de ce côté. La Hollande n'en avait fourni que cinq, tirées du caljinet du stathouder (1). La plupart des tal)leaux venus de Hollande avaient la môme provenance.

Mais sans comparer les chefs-d'œuvre de Rubcus à ceux do Raphaël, il y a au moins un moyen de comparaison qui est à la portée de tout le monde : c'est le noml)re de ces envois.

Or, les tableaux de Rubens s'élèvent au chiffre énorme de quatre-vingts au moins; plus dix-sept Van Dyck, deux Albert Durer, trois Paul Potter, trois Rembrandt, sans compter les Holbein, les Téniers, les Van Ostade, etc. C'est Ijien, comme le disait Grégoire, l'école flamande se levant tout entière pour venir orner nos musées. En un mot, la liste des tableaux envoyés du Nord comprend dans ce catalogue dix-sept pages; ceux d'Italie ne remplissent pas tout à fait dix pages.

Encore une fois, je n'examine point si cette expropria-tion artistique était Ijien juste et bien politique. Peutêtre bien, des gens, qui n'ont jamais douté de la légitimité de cette application du droit de conquête, tant qu'il

(1) On a vu plus liant (Muséum d'hisloin; naturelle) que la riche collection d'histoire naturelle du stathouder, arrivée ù Paris en juin 1795, était devenue le véritable fonds de notre Muséum, et qu'il nous est resté, même après rei"ii[)ire et ses désastres. Cette préoccupation de la con(iuôte artistique ou scientifique, venant à la suite de la conquête militaire, avait fait attacher à nos armées des commissions scientiliciucs. On peut lire (Magasin encydopédique^t. I""", p. 262) un rapport des membres de la commission des sciences et arts attachée à l'armée de Sambre-et-Meuse, adressé à la commission temporaire des arts, et lui annonçant des bords du Rhin l'envoi de vingt chariots contenant des échantillons d'histoire naturelle, des manuscrits, des antiquités, des gravures d'Albert Diirer, etc. Le rapport est signé Faujas et Thouin. JBai-rère, <lans ses Mémoires (t. II, p. 147), nomme Guyton de Morveau. comme avant été chargé par lui derapporter les tableaux delà Flandre (îuyton fut en effet chargé d'une mission en Belgique en 1794.

s'agissait de Bonaparte, vont-ils concevoii- quelques scrupules à ce sujet, en apprenant que l'exemple lui en avait été donné par la Convention. En tout cas on conviendra sans peine, je suppose, que la Répuljlique française était moins tenue de respecter le cabinet du stathoudor que les œuvres d'art appartenant à la République de Venise, si indignement envaliio, et plus indignemeul livrée à l'Autriclio par le traité de Campo-Forraio. Je me borne à constater par des cliiflVes et par des dates, c'est-à-dire par les deux choses du mondé les plus sèches, mais aussi les plus concluantes, que l'exemple de cet impôt artistique levé par la conquête n'appartient pas à celui à qui on en a toujours fait honneur. Il ajiparticnt à la Convention.

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