LE MOYEN AGE ET LA REVOLUTION
Il semble assez avéré que le moyen âge a été tué longtemps avant la Révolution : les servitudes dont soufflée encore la vieille Europe sont de date récente. Elles n'ont rien ni de l'esprit ni des formes du moyen âge ; Machiavel y a plus de part que Grégoire VII. Quelques-uns pourtant ne s'en tiennent par sûrs, et les vains fantômes hantent encore quelques imaginations attardées à pourfendre ces chimériques évocations. Cette occupation les dispense d'ailleurs de s'attaquer aux vivantes réalités. Aussi, pour les habiles, est-ce une lutte sans péril et non sans popularité, quelquefois une utile diversion.
Et néanmoins le moyen âge était mort longtemps avant ITtSD ; la destruction était complète, chacun y avait mis la main.
La monarchie, après avoir tout brisé ou absorbé, résistances féodales et franchises populaires, goûtait moins que personne le souvenir de ces temps, maudits par elle, où la royauté avait eu à subir tant d'humiliations de la part des grands vassaux. L'histoire officielle (il n'y en avait pas d'autre) dissimulait tout cela et agrandissait
déracsm'émont clans le passé le rôle des rois do Franco; ('0 qu'elle ne pouvait passer sous silence, elle n'avait garde de le recommander. Elle imitait'dans le domaine de l'intelligence l'cr-uvre accomplie [lar la royauté ellemême dans le domaine des i'aits. Les ruines féodales qui couvrent la France et qui ont éveillé de nos jours de si ]toéti(jues souvenirs, sont de la façon dos rois Iioaucoup ])lus que de celle du peuple. Le plus actif et le ))lus l)rutal des démolisseurs, le précurseur do la bande noire, n'est autre qu'Armand Duplessis, cardinal de Riclielieu. La seule classe qui eût recueilli quelques épaves du vieux temps, c'était le clergé ; mais ce qu'il en gardait n'avait rien qui pût parler aux imaginations. Il en avait supprimé uniquement le côté poétique et grandiose, pour s'attacher aux choses utiles et productives : dimes et privilèges de toute espèce. Il n'avait pas môme soupçonné le parti qu'il devait tirer un jour de l'art du moyen âge, et de l'archéologie s'intéressani aux pierres des vieilles cathédrales. Le plus libre esprit peut-être du temps de Louis XIV, celui qui, du sein d'une orthodoxie scrupuleuse, faisait sortir des hardiesses de tout genre très propres à efiaroucher son siècle, Fénélon s'exprimait sur l'art gothique dans des termes aussi méprisants que tous ses contemporains (1). Au siècle suivant, celui qui devait être à la Constituante le défenseur le plus acharné de l'ancien régime, l'aijbé Maury, dans son panégyrique de saint Louis, parlant des croisades, se contentait do phiider timidement en leur favoui' les circonstances atténuantes, et n'osait excuser ces e.vpi'ditions d'outrc-inei\ ([n'en invoquant des motifs empruntés aux idées d'une lioliti([no ijrofane et toute moderne. Vers 1781>, le clergé
(1) Voyez Lettre à l'Acudéniie. dernières pages. Ce sentiment est universel d'ailleurs, et les laïques, à ce sujet, n'ont pas d'autre o]iinion. La Bruyère dit de l'arcliiteeture : « On a 'entièrement aliandonné l'ordre Lrothiipio ipie la harliarie avait introduit dans les palais et pour les temples, etc. » (Cliap. 1;.
ET LA RÉVOLUTION lÔU
jouissait solidement du présent et des biens qui allaient lui échapper, sans y raêlei^ le moins du monde les souvenirs romanesques d'un passé condamné par tous, et qu'il oubliait volontiers; et, quant aux esprits indépendants que l'Eglise contenait dans son sein, les jansénistes, tous fort indifférents à l'art, sous quelque t'or. me qu'il se présentât, leurs souvenirs et leurs regrets remontaient plus haut que le moyen âge : c'était au sein de la primitive Eglise qu'ils vivaient par leurs pensées ; c'était dans ce passé lointain que se reposait leur loi étroite et sombre. Les seules ruines modernes qui eussent le don de les émouvoir étaient celles de Port- Royal, rasé par Louis XIV.
Quant au tiers état, ses antipathies pour le moyen âge n'ont guère besoin d'être constatées. Pour lui, le passé était un enfer dont les souvenirs le poursuivaient encore dans le purgatoire de la monarchie. Il en avait assez souffert pour qu'en cet oublieux pays de France l'impression n'en fût pas effacée. Il existait même encore des serfs en 1780, et ils appartenaient à des moines. Les jurandes et les maîtrises, par leur esprit d'exclusion et leur hiérarchie aussi aristocratique que celle de la noblesse, n'étaient guère de natui^e à faire regretter aux travailleurs des villes le temps où le iravail même était un privilège soumis à de redoutables restrictions. Enfin, les classes lettrées n'avaient appris chez les grands écrivains du xvni« siècle, ni à aimer, ni même à comprendre dans ses nécessités historiques le régime à jamais effacé par 1780, et dont la suppression progressive avait été amenée par de si longs et de si patients efforts. A tous égards et devant tous, le moyen âge était également condamné.
Ses traces sultsistaient plus dans les monuments que dans la société.
Certes si les révolutions populaires pouvaient avoir
en pareil cas le sang-froid nécessaire, et aussi rinlelligence de leurs véritables intérêts, il eût été utile à la démocratie triomphante de laisser subsister ces témoins muets de la tyrannie des uns et de l'aljrutissement des autres. A ce titre, les ouljliettes des vieilles demeures féodales, les signes divers et toujours permanents des diwevfiOii justices, royales, seigneuriales, ecclésiastiques, tout cela était bon à conserver. Le gibet de Montfaucon, par exemple, aux portes mêmes de Paris, racontait à lui seul toute une portion de notre histoire. A l'époque de la Révolution, il avait fort dégénéré; mais, dans son Ijeau temps, « il se composait, dit un historien, de seize gros piliers qui avaient chacun dix à douze mètres de hauteur. Des barres de bois réunissaient ces piliers; on y avait suspendu dos chaînes de fer pour attacher les suppliciés. Des éclielles, perpétuellement dressées le longdès piliers, servaient pour hisser les patients au gibet. Il y avait ordinairement cinquante ou soixante cadavres qui s'y balançaient. Au milieu était une cave qui recevait les cadavres lorsqu'ils tombaient par lambeaux » (1), ou, comme le dit Piganiol de Laforce, << lorsque les chaînes et les places étaient remplies » (2). Ce monument, déjà fort élevé, était encore exhaussé sur un tertre, afin d'être visible de plus loin. Vers le milieu du xvni"^ siècle il était tout délabré. « Présentement, dit le même Piganiol, la cave est comblée, la porte de la rampe est rompue, et les marches de la rampe sont brisées. Quant aux piliers, à peine en reste-t-il sur pied deux ou trois. »
Vous croyez peut-être qu'à la veille de la Révolution, la monarchie va faire disparaître les derniers vestiges de l'exécrable gil>et ? Erreui- 1 II réclame une restauration : il l'aura. C'est le seul monument du moyen âge qui éveille alors cette sollicitude. On le reljàtira en 17(51,
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