HT I.V RÉVOLUTION
, en le transportant seulement de l'extrémité du faubouri; Saint-Martin au pied des buttes Cliaumont. On ne s'en servira point, liàtons-nous de le dire. Ce ne sera pas précisément un monument historique, un objet-d'art, un souvenir : ce sera mieux, un symbole, le siiine de la justice royale, et c'est à ce titre qu'on le rétablira. N'oublions pas que \es fourclies patibulaires, ou gibets, constituaient au bon vieux temps une décoration, une vanité, tout comme les armoiries : c'était une marque de ce qu'on était en ce monde. Les simples seigneurs n'avaient droit qu'à deux piliers; les barons en avaient quatre; les comtes, six; les ducs, huit. Quant au Roi, il en avait tant qu'il voulait ; s'il n'en mettait que seize à Montfaucon, c'était, de sa part, discrétion, modestie pure. La Révolution donc ti^ouva le monument restauré, le détruisit : grande sottise, imprévoyance, qui nous flatte, du reste; nos pères s'imaginaient que nous n'oublierions pas notre liistoii'e ! Que ce soit là leur excuse ; mais Montfaucon subsistant nous eût expliqué de lamentables représailles, et il eût aussi prévenu ou démenti peut-être plus d'une de ces histoires gracieuses où nous avons admiré depuis les félicités de l'ancien régime.
Que les amis du moyen âge ne se plaignent pas trop des ruines qu'a faites la Révolution, car elle les a souvent par là servis sans le vouloir. Ce qu'elle a surtout détruit, c'était ce qui la choquait d'abord, par conséquent ce qui accusait l'ancien régime et la justitîait ellemême. Ce qu'elle a conservé avec une sollicitude que nous constaterons, ce sont les monuments de l'art du moyen âge, c'est-à-dire les seuls souvenirs capables de le recommander encore et de faire illusion à un siècle sans mémoire pour tout le reste et qui ne semble avoir créé l'histoii'e en France que pour en méconnaiti^e les enseignements.
Quant aux donjons détruits qui avaient si longtemps
1<>2 I.K MOYICN Alip;
soi-vi à iiiainlciiir la servitude féodale, oiii^lio-t-on qu'ils ii'ctaiout pas seulement un souvenir exécré, et que si la noblesse n'avait pas juyé à propos d'émigror, ils eussent pu servir de point d'appui à de redoutables résistances ? Craintes vaincs, dira-t-on, avec les conditions de la guerre moderne. Il parait au moins que Napoléon n'en jugeait ])as ainsi, puisque les bords du Rhin, de Cologne à Mayence, sont jonchés des ruines de vieux châteaux détruits par ses ordres en 180().
En tout cas, on ne voit point à (juel titre les hommes de 8'J auraient pu se croire obligés de respecter ce qui avait coûté à leurs pères tant de larmes et tant de sang. L'histoire, telle qu'ils la savaient par la légende et par la tradition des longues haines, leur montrait dans ces pierres maudites l'instrument fatal des tortures héréditaires. Paris, à la première explosion, avait jeté bas la Bastille, et la chute de cotte prison avait soulevé d'unanimes transports. Nous subissons encore assez la tradition de cette destruction mémorable, nous entendons assez distinctement l'écho des cris d'allégresse qu'elle souleva, même hors de France, pour que la curiosité moderne — la seule passion qui nous anime — n'ose trop regretter les visites intéressantes que nous pourrions faire dans les recoins de la Bastille, et les souvenirs (|ue l'histoire recueillerait encore dans ces cachots habités successivement par tant d'hôtes illustres. Alors nulle voix ^le s'éleva pour réclamer la conservation (le re monument hislorique, l'acclamation fut universelle :
Déraciné dans ses entrailles, L'enfer de la Bastille, à tous les vents jeté, Vole, débris infâme et cendre inanimée.
Et de ces grands tombeaux, la belle Liljerlé
Altièiv. (■•tini'elanle, armée, .Sort :...
ET I.A RÉVOLUTION lt).">
Cette (lestiviction cxpiatoii^o, fiirAudro Chéuiov saluait ainsi, avait à se renouveler partout on France. Cliaquc canton avait sa Bastille et voulut imiter Paris. Elles étaient, dit-on, depuis longtemps inoffensives, toutes ces Bastilles locales. Peut-être. Admettons, si l'on veut, que, comme celle de Paris, ce n'était plus qu'une menace: à ce titre, c'était encore trop. Mais le souvenir des misères que chacune d'elles représentait vivait au moins ! Le roturier, qu'on veuille bien le croire, a ses ancêtres comme le gentilhomme; pourquoi eût-il été indifférent aux souffrances qui ne l'atteignaient plus, à celles qui n'avaient frappé que ses pères? Quand le préjugé commandait au noble de se rappeler ses ancêtres, était-ce donc un devoir pour le vilain d'oublier les siens"?
Au reste, ces souvenirs, ces rancunes invétérées sont restées si vives en France, qu'on ne s'est guère avisé de condamner à cet égard l'explosion révolutionnaire qu'au nom de la poésie, de l'archéologie, de l'histoire, toutes choses que le paysan de 1789, maintenu dans une pieuse ignorance, ne considérait guère, et qui n'ont pas touché davantage Paul-Louis Courier, quand, sous la Restauration, il applaudissait encore aux derniers efforts de la haude noire (1).
Qu'au milieu de ces passions aveugles, déchaînées pour la première fois, se soient accomplies des dévastalions regrettables, que des monuments vraiment précieux au point de vue de l'art ou de la science aient été mutilés ou détruits, nul n'en doute, quoique le nombre en ait été singulièrement exagéré, tout aussi bien que la valeur surfaite. Mais il en est arrivé autant dans toutes les révolutions ou réactions, tant politiques que religieuses; et ici qu'on nous permette de citer quelques
(1) Voyez son élotiiienie lettre V au rédacteur du Onueiir. 12 novembre 1819, et son discours sur Cliambord.
oxcmjilos antéricui's, on verra que la Révolution tVançaise ne peut que i;a^ner à cette comparaison.
La révolulion cln'étionno, une fois triomphante, a-t-ello respecté les monuments du paganisme? Je ne parle pas de sa conduite à l'égard des personnes, laquelle était du reste fort simple : « Conti-e quiconque visite les temples, allume du l'eu sur un autel, brûle de l'encens, fait des lil)ations, orne de fleurs le gond des portes, la peine de mort (1). » Je ne parle ici que des mesures qu'elle crut devoir prendre contre les monuments du culte proscrit, les chefs-d'œuvre de l'art antique. Écoutons sur ce point MM. Louis et René Ménard :
» Depuis que le christianisme était devenu la religion de l'empire, (juatre édits successifs avaiqnt ordonné la desiruciioii dos œuvres de l'art grec. Cette destruction s'accomplit surtout sous Théodose, lors de la grande ])ersécution du paganisme. Les ordres des empereurs étaient exécutés par les gouverneurs des provinces, par les évoques et par les moines, avec un zèle qui, s'il faut en croire Eunapios, se récompensait lui-même par le pillage... Au milieu de cette dévastation générale, on a quelques détails sur la destruction du grand temjile de Sérapis, qui passait pour une des merveilles du monde ; mais persoinic ne sait au juste comment périrent les chefs-d'o'uvre de Phidias, de Praxitèle, de Lysippe, de Polyclète. Ils disparurent au milieu de l'indifférence de l'histoire, retombée en enfaïK-e dans la décrépitude de l'esprit humain. On laissa subsister quelques temples qu'on changea en églises; inais les statues d'or, d'argent
(1) Voy. EtJCiAKi) yriNKT : liitind nciii.n ;niN (Einri:'< di' Mnriii.x.
ET l révolution U).")
et de broii/e fui'ent fondues pour faire des monnaies ; (juant aux marbres, on se contenta d'abord de les briser jiour clfacer les traces d'un culte proscrit ; plus tard, on en lit de la chaux (1). »
Faut-il rappeler la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie par l'évèque Théodoret, qui en vida si bien les cases, que « le farouche Omar » eût eu grand'peine plus tard à commettre le crime de lèse-science que l'ignorance continue à lui imputer? Mais à quoi bon insister sur cette proscription généi'ale, soit des livres, soit des statues de l'antiquité? N'a-t-elle pas été proposée chez nous à l'admiration des générations successives, non pas seulement dans les légendes des saints, mais dans les chefs-d'œuvre de l'art moderne, depuis le saint Paul de Lesueur, qui brûle les livres, jusqu'au Polyeuctc de Corneille, qui brise les statues?
Si toutes ces dévastations ont eu d'ailleurs cette excuse de s'accomplir dans l'ivresse d'une victoire longtemps disputée, ont-elles au moins cessé dans des temps où la religion nouvelle avait déiinitivcment cou(juis l'ancien monde romain?
Nullement. A Constantinoplc, le génie grec, toujours subsistant, même sous la décadence, avait sauvé quel- (jues débris de l'art grec. En 1204, les croisés, s'emparant de Constantinoplc, achèvent Fuiuvre de destruction. " On croit même que le Jupiter de Phidias ne fut détruit qu'à cette époque (2). » Est-il nécessaire de rappeler les exploits du pape saint Grégoire le Grand, et, à une époque beaucoup plus éclairée, ceux de saint Pie V, (jui, en pleine Renaissance, fit détruire le tombeau plus ou moins authentique de l'iiistorien Tacite, coupable d'avoir mal parlé du christianisme, qu'il ignorait?
(1) Tableau historique des beaux-arls, umrago cuuruniiû par l'Acailciiiie lies beaux-arts, 1S66, |). 8.
(2) Cu.vRLics CLi;Mi:Nr, Michel-Ange, Raphaël et Léonard de Vinci. p. 4.
1<')I) Lie MOYKN AGE
La Rélormc ii-i-clle été ])Iu.s respectueuse pour ce qu'elle regardait comme une infraction aux préceptes de l'iv-iiture? Les protestants, se conformant on toute rigueur au verset du Décaloyue que rien, dans le Nouveau Testament, n'est venu contredire, ont-ils épargne les images? Et pourtant, entre leur conduite et celle des premiers chrétiens, il y a une diiïerence essentielle (ju'il faut signaler : c'est que les chefs protestants, les ministres même, au moins en France, s'eflorcèrent d'empêcher ces dévastations. Dans une instruction des consistoires, il est dit : « Il a été défendu d'abattre des imagos, briser des croix : il faut obéir, car l'oflice des ministres est d'abattre les idoles du cœur de l'homme par la publication de la parole de Dieu, non autrement. » Mais comment, en un temps de luttes, les chefs se fussent-ils fait obéir en ce point par des soldats volontaires et qui croyaient obéir à Dieu mémo en démolissant les idoles?
Ces démolitions tumultueuses ne ressemblent pas du moins aux destructions officielles exécutées sous les empereurs chrétiens. Les dévastations ici viennent de la foule, des destructeurs anonymes, et ce qu'il y a parmi les réformés d'autorité publique s'eiïorce d'y mettre obstacle.
C'est le même caractère que nous retrouvons aux destructions qui eurent lieu en 17'J3, et que l'autorité centrale s'efforça toujours d'empêcher. Il n'y eut pas là cette connivence plus ou moins avouée du pouvoir, que l'on retrouve à de récentes époques, soit en 1831, chez nous, lors du saccage de Saint-Germain l'Auxerrois et de l'arclievêchê de Paris, soit à Rome (1), dans les premiers
(1) Voici le récit d'un témoin oculaire, Giroilet, alors olèvo à l'Acadcniie de France à Rome. « Sur le refus du pajtc de laisser placer ù la maison du consul do Trance les armes de la Képul)lii|uc. Basseville (agent de la République à Rome) nous engagea à partir tous pour Naples : dix >lc mes camarades partirent sur-le-cliainp. Ayant plus d'allaires à terminer, je restai deux jnnr.-. déplu-: ^i je lusse parii. je