‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 55 sur 76 · CALENDRIER RÉPUBLICAIN · texte numérisé non relu

CALENDRIER RÉPUBLICAIN

des académiciens, parmi lesquels on remarque les noms de Lagrange, de Monge, de Guvton de Morveaux, de Lalandc. Sauf Monge, alors fort engagé dans la Révolution, cette liste de savants, si éminents d'ailleurs par leurs titres scientifiques, ne présente que des noms assez indifférents au caractère politi(juc de cette réforme. Lalande môme, le principal auteur du projet (1), professeur au collège de France, et censeur royal avant 1789, était au contraire favoralde au système monarchique, et même alors ne s'en cachait nullement (2). Mais, quoique Lalande se fit lire régulièrement, dit-on, tous les ans, pendant la semaine sainte, la passion de Jésus-Christ, il n'en était pas moins animé d'un zèle fougueux contre le christianisme, et même contre toute espèce de relinion.

(1) L'honneur en est revendi<iué par lui-niênie dans une lettre imprimée en tôte d'un poème sur le calendrier, par Cubières : « Vous savez, dit-il, (|ue ce l'ut moi princii)alemont (juc le Comité d'instruction puljlii|ue de la Convention consulta lorsqu'il fut question d'établir un nouveau calendrier à la place du calendrier grégorien. » Lalande se plaint un peu plus loin du rapport bien sec du député Romine. Sans voir dans ce jugement une rancune d'amour-projjre, il est permis de remar- ((uerque Ronmic, dans son rapport, nc)mme les autres académiciens au.\(piels on s'adressa pour ce travail, sans l'aire mention de Lalande. Craignait-il que le royalisme de Lalande ne nuisît au projet?

(2) C'est ce qu'aflirme la Biograpfiii' dos contemjMrains (par Arnault, Jouy, Etienne, etc.), dans un article très favorable à Lalande. Kilo cite de lui « un discours prononcé publiijuement à Lyon, et dans leiiuel il cherchait à établir la prOfèrence que l'on doit à la monurchie s}tr tende autre forme de fjoucernemerd, doctrine que l'auteitr a manilestce dans les temps même oii il était le plus dangereu.x de le faire »■ Ou peut lire, en eflet, dans la Reçue rétrospective, t. VL p. l.îS, une lettre fort noble de Lalande à Malesherbes i)Our le féliciter de s'être présenté pour défendre Louis XVI. La date de la lettre, 13 décembre 1792, ]irouve que, sous la Ué[)ulili(pie, Lalande continuait courageusement à jjrofesser ses 0|)iiiions royalistes. La même biographie nous a conservé un trait assez i)iijuant de Lalande. Il avait été élevé |)ar les jésuites, et il avait même voulu s'engager dans leur ordre. Sa famille s'y étant ojiposée, il i'ut envoyé en mission scientifi(iue à Berlin, oii i' se trouva dans une société fort dilTérente, ce semble, celle du roi de Prusse; et connue on lui faisait remarquer ce contraste : « Mais non, disait-il, vous n'avez là-dessus tpie de fausses idées, l'incomiiatibilité n'est i>as telle que vous vous l'imaginez entre la doctrine des deux Écoles. »

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Le premier point du calendrier était déjà résolu : c'était la lixation de la nouvelle ère au jour même où la Convention, sur la proposition de Grégoire, avait proclamé la Répuljlicjue. Le 22 septembre 1792, on avait affiché dans Paris le décret annonçant que « tous les actes publics seraient désormais datés de l'an l'^'^ de la liberté <>. Or, ce jour était celui où le soleil arrivait à l'équinoxe vrai, qui devenait ainsi le point de départ du nouveau système. Romme ne manquait pas d'insister sur ce point, en remarquant, dans un langage moitié scientifique, moitié déclamatoire, que « le soleil avait éclairé il la fois les deux pùles, et, successivement, le globe entier le même jour, où, pour la première fois, a brillé dans toute sa pureté sur la nation française le flambeau de la liberté qui doit un jour éclairer le genre humain ».

Ce projet, décidé depuis un an, ne pouvait trouver d'objection. Quoi qu'on ait fait depuis, ri-en n'a affaibli le prestige de cette date exceptionnelle. Qu'on se rappelle ce que Gœthe nous raconte dans ses Mémoires. La veille du jour où fut rendu ce décret, sur le premier champ de victoire do la France nouvelle, le soir de la bataille de Valmy, Gœthe se trouvait au milieu de l'armée prussienne, consternée de cet échec : « On me demanda ce que je pensais de tout cela, dit Gœthe, je répondis : De ce lieu et de ce jour date une nouvelle ère dans l'histoire du monde, et vous pourrez dire : J'y étais (1) ! »

La Convention pensait donc sur ce point comme Gœ-the |ui-même : Français et étrangers, amis et ennemis de la Révolution française, tous se réunissent en ce point ; les sympathies et les haines datent comme le poète et comme la Convention.

Ce premier point adopté, le reste souleva des objections : chose bien remarquable, elles vinrent de la Mon-

(1) Gœthe, Compar/ne de France.

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tagne, de Bcntaholo et de Diiliem. Le ])remier, esprit pratique comme son ami Danton, voulait (ju'on s'en tint là.

<• La Convention, dil-il, en lixanl l'ci'e fran(;aise, a tait tout 00 qu'elle devait faire ; je pense qu'il serait iinitile et même dangereux de dianger les subdivisions du temps et leur dénomination. Nous voulons unir tons les peuples parla fraternité; ainsi, loin do r()ni]ire nos (-ommunications avec eux, nous devons, s'il se jumiI, les mulliplior encore. Je demande (ju'on ajouiMie le reste du projet. »

Quant à Duliem, il s'élevait contre les dénominations historiques et philosophiques données par le projet do Romme aux mois de l'année, lesquels s'appelaient mois de la Ui'publiquc, de ri'iute, de la Fraternité, de la Liberté, de la Justice, etc. (1). « Qui peut me répoiulre, disait le prévoyant Duliem, que le mot de Justiee, appliqué à tel mois de l'année, ne lui deviendra pas un joui' anlipatliique par queUpie événement extraordinaire? » — » Si vous laissezla nomenclature en Manc, répliqua Fourcroy, les aristocrates et les fanatiques la rempliront à leur manière. »

La Convention rejeta la proposition de Bentabole, et adopta les observations de Duliem. Le poète Fabre d'Fglantine se chargea des dénominations des mois, et ce fut lui qui trouva et fit adopter ces termes si dignes d'un poète, en effet, et d'une sonorité si expressive. « Nous avons cherché, dit-il dans son rapport (2), à donner à chacun des mois un nom caractéristique... Nous avons cherché même à mettre à profit l'harmonie imitative de la langue dans la composition ci la pi'osodic de ces mots et dans le mécanisme de leurs tlésinences : de telle manière que les noms des mois qui composent l'automne ont un son grave et une mesure moyenne; ceux de l'iii-

(1) Correspondant à peu près à octôl)ro, nnveiiil>rp. décenibre, etc.

(2) îferuniaire an II, 23 octolire.

CAI.EXDRIKR Ri:PUBI,IC\lN 2G")

vor, un son lourd et une mesure longue ; ceux du prinlempï:, un son yai et une mesure Ijréve ; et ceux de l'été, un 5on sonore et une mesure large. » Et il proposait :

Vendémiaire,

Brumaire,

Frimaire,

Nivùse,

Pluviôse,

Ventôse,

Germinal,

Floréal,

Prairial,

Messidor,

Fervidor,

Fructidor.

Os dénominations furent adoptées, sauf Fcrvidor, qui fut remplacé par Thermidor.

Jusipie-là l'organisation du nouveau calendrier ne gênait aucun culte, sans en consacrer aucun, ce qui, ce semble, était l'idéal dans un pays où la loi garantissait la liberté des cultes, et où le juif datait autrement que le chrétien (1). On y trouvait en outre l'avantage de substituer une terminologie raisonnable et charmante au chaos et à la confusion des langues i^égnant dans l'ancien aima, nach (nom arabe), ou calendrier (nom qui se rapporte aux calendes romaines) ; aux souvenirs mythologiques conservés si précieusement par l'Église, soit dans la dénomination des mois {Janvier, Février, etc.), soit dans celle des divers jours de la semaine ; enfin à la bizarrerie des étymologies qui désignent le neuvième mois de l'année comme étant le septième (Septembre), et ainsi de suite, jusqu'à la fin de l'année. Si l'on s'en fût tenu là, il est probable qu'on n'eût pas rencontré de difficultés sé-

(1) On sait iiiie c'est la Convention <|iii, la première, a mis les Israélites sur le même pied (jne les autres citoyens.

^()() (AI.KXnRIKR RKf'l'RI.KAIN

l'ioiiscs, tant do la part des diiïércuts cultes que de la routine individuelle. Ces obstacles naquirent do la division du mois en trois décades : au lieu délaissera chacun le soin do réiiler son teni])s et son travail selon son l)on plaisir, on sacrifia cette l'ois à l'envie do réL;lemonter niùme la vie privée, liahitudo si chère à rancien i-é^inie, et dont la France nouvelle a gardé trop de traces.

La division du mois en trois décades, dont le dixicnic jour, le décadi, remplaçait le dimanche, fut un doulile tort : d'abord, parce qu'elle semblait empiéter sur la lil>erté de conscience, ensuite parce qu'elle avait l'inconvénient de choquer des hal)itudes prises. Rien, d'ailleurs, ni dans les rapports de Romme et de Fabre, ])as plus que dans la discussion qui suivit, rien n'indique qu'on eût i le moins du monde l'intention de rendre obligatoire la célébration du décadi, comme on a, et avant 1789, et depuis, rendu obligatoire la célébration du dimanche. Mais alors, à quoi bon cette réglementation? Môme, en admettant la prétendue nécessité de fixer olliciellement un jour pour le repos, on devait trouver que trois jours de repos par mois c'était trop peu. Lalande attribue cette parcimonie à Romme, et affirme (1) qu'il eût voulu y joindre le repos du quintidi, ce qui eût fait six jours de repos par mois. Il ne voit pas que l'inconvénient lo plus grave subsistait : c'était de paraître substituer une réglementation quelconque à la liberté, au caprice même do chaque citoyen (2) ; et, quoi(|uo la Convention, quelques

(1) Lettre à Cubiéres, eitée plus haut.

(2) Il était bien entendu néanmoins (jue le repos du décadi n'était obligatoire que ])our les fonctionnaires publics. « La loi laisse à cliarpie individu à distriljuer lui-niènie des jours de travail et de repos, à raison de ses besoins, de ses forces, et selon la nature de l'objet qui l'occupe. Mais comme il ini|)orte que les Ibnctionnairos, les agents puldics. cpii sont comme autant de sentinelles placées pour veiller aux intérêts du peuple, ne ipiittent leur poste (|ue le moins possible, la loi ne tolère tle vacances pour eux qu'au dei-nier jour de clia(iue décade. » liislrui'tion sur le calendrier, di-cri-tée pur la Convention nationale, et jointe au décret du 'i frimaire an II. )

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jours plus tard (0 novembre 171)3), reconnût formellement à tous les citoyens « le droit d'adopter le culte qui leur convient », l'institution d'un jour férié quelconque donnait pour appui aux hostilités du clergé l'irritation dos indévots eux-mêmes, choqués de cette intervention apparente de l'Etat dans les habitudes de la vie privée.

Si la justice commande de l^làmer l'intention étroite qui fit instituer le décadi, elle ordonne aussi de relever l'incroyable impudence de ceux qui, pour rendre le nouveau calendrier ridicule, ont prétendu que la liste des productions de la terre, ajoutée à l'almanach républicain, était destinée à substituer aux noms des saints une suite d'appellations toutes plus burlesques les unes que les autres, et de décider qu'au lieu de s'appeler Pierre ou Jean, on s'appellerait Navet ou Cerfeuil.

L'effronterie de cette imputation a porté ses fruits, et l'on n'en saurait douter, quand on voit un homme d'esprit évidemment sincère, Arnault, nous affirmer sérieusement dans ses Souvenirs d'un Sexagénaire (t. III, p. 367), qu'on donnait alors aux enfants le nom de Carotte ou de Cliou-Fleur. Lorsqu'un homme intelligent pousse jusque là la crédulité, on se figure aisément comment le préjugé dont Arnault est dupe, a pu être si général et si persistant.

Voici simplement ce dont il s'agissait :

Pendant la discussion provofjuée par le rapport de Romme, Fabre d'Églantine avait dit : « Je propose de donner à chaque jour le nom des plantes que produit alors la nature, et des plantes utiles : ce serait un moyen d'instruction publique. »

Fabre était pastoral comme un homme qui n'avait jamais vécu à la campagne, et qui, do plus, était l'auteur de la romance célèbre : // pleut, il pleut, bergère. Son idée était puérile ; mais on y vit un moyen d'honorer l'agriculture, et ce fut à ce titre qu'elle fut adoptée.

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On iit une espèce fie iiomenolatiire des instruments de lal)ouraiie, des animaux et des plantes utiles. Homme rédigea un Anniinire du cullimteur (1), que j'ai sous les yeux, et (|ui contient pour tous les jours de l'année la descri|)lion de clia(ju(' |iro(luci imi naturelle ou de l'instrument rural, dont le nom correspondait à (diaque jour du mois. C'était en somme un simple manuel d'agiàculture fort sérieux et même fort sec. La Convention l'adopta comme livre élémentaire destiné à être placé dans les écoles. On peut trouver que la forme du livre est singulièrement défectueuse, puis(|u'il est très arbitraire de compter 365 objets d'étude de cette nature, ni plus, ni moins. On peut trouver on outre que (-ette nomenclature même, reproduite sur les almanachs ordinaires, — insignifiante pour les lialjitahts des villes, — était parfaitement inutile pour ceux des campagnes. Mais il n'y a rien là de ce qu'ont voulu y voii' la civdulité et la mauvaise foi.

(^uant à la dénomination des mois, elle a été l'objet d'une critique qui, pour être fort répandue, ne me parait pas plus sérieuse. On a dit que ces noms ne convenaient qu'aux pays situés sous la même latitude que nous, et que, le printemps de la France étant l'hiver de tel autre climat. Prairial ou Florcal, par exemple, se trouvaient ailleurs exprimer juste le contraire de la vérité. Est-il besoin de faire remarquer que les auteurs du calendrier n'avaient aucunement l'espérance de donner aux noms des mois ce caractère d'universalité (|u'ils espéraient pour les poids et mesures. Les mots ont une nationalité, les chiffres n'en ont pas. Ces dénominations, particulières à

(1) Aiinuniri' du cuUicufcur. présonté \o 30 pluviùso an II à la ConvcMitiuii par lloiiiiiip. roprésontant du peuple, 1 vul. in-X» <le 24t) paires. Ni l-"al)re. ni Hoinnio, ne devaient voir longtemps fonctionner le nuu. veau ealeiiilrier. Falii-e ineui-t en jrerniinal an II, Roninie un an plus tard, prairial an III. Voyez sur Komnie. le livre élocpient de M. J. Claretie. /e.-.- Di-tnifrs Moutnrpvwila.

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lu langue tVaiit^aiso, no prétondaient nullement s'imposer au-delà des limites où notre langue se parle. Et, rjuantà nos marins et aux habitants de nos colonies lointaines, peut-être n'était-il pas mauvais que Floréal leur rappelât ce que Mai représente également, mais d'une manière moins sensible, je veux dire le printemps de la mèrepatrie, et les souvenirs avec lesquels on ne rompt qu'on abdiquant sa nationalité même et le sentiment de son origine.

Dans la discussion relative au calendrier, on peut remarquer que les principaux orateurs de la Convention s'abstiennent, soit que l'utilité de cette réforme no leur fût pas démontrée, soit qu'ils y vissent des ditHcultés graves et dos périls. Il n'en est pas de même d'une institution qui semble préoccuper presque également les diverses assemblées de la Révolution, et dont la pensée se retrouve dans tous les plans d'éducation, un seul excepté : c'est celle des fêtes puljliques considérées comme moyen d'éducation.

Et cette importance pariii.'ulièro se marque encore dans la persistance des divei\ses assemblées à maintenir dans les attributions des comités d'instruction publique l'organisation définitive des fêtes nationales, aussi l)ien que le soin de fixer le programme des fêtes célébrées accidontelloment pour des événements politiques, ou pour des victoires.

Au commencement do cet ouvrage, nous avons montré cotte pensée déjà dominante et clie/ Mirabeau et cliez Talleyrand.

Le premier y consacre un de ses trois discours relatifs à l'instruction publique. Il y rappelle le prix que l'anti-

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quitô grecque attar-Iiait aux réunions de ce genre ; sans tenir assez compte, ce me semble, des différences du climat si favorable en Grèce, si dôfavoraljlo en France i aux réunions en plein air, il propose neuf fêtes, tant civiles que militaires, mais qui toutes, il faut le dire, ont un caractère politique et n'ont pour but d'apprendre au peuple assemlilé que les devoirs du citoyen.

Talleyrand va plus loin : c'est la morale qu'il prétend enseigner ainsi au peuple français. « C'est elle, dit ce singulier moraliste, qui va bientôt ordonner, qui va animer ces fêtes que le peuple espère, qu'il désire, et que, d'avance, il appelle fêtes nationales... Vous ne voudrez pas privei' la morale d'un toi ressort; vous voudrez aussi conduire les hommes au bien par la route du plaisir. » Du reste sur l'organisation dé ces fêtes, il ne dit rien de bien précis.

Au milieu de cette foi si générale alors dans la puissances des fêtes, Condorcet seul fait exception. Il n'avait ni l'imagination méridionale de Mirabeau et son entliousiasmo évidemment sincère en ce point, ni la souplesse de l'évêque d'Autun, toujours tout prêt à caresser l'opinion dominante et à cacher son scepticisme sous des formes d'un sentimentalisme exagéré. Dans son plan d'instrui'tion publique, il dit à peine un mot des fêtes nationales; mais, dans un des mémoires qu'il publia en 17'.)1, il s'exprime ainsi au sujet des fêtes et des spectacles : « Il serait aussi peu philosophique d'en nier que d'en exagérer l'iinporlaiico ; mais, ]HUS(jne leur action existerait iiidè])endaminent de la puissance pul>liquo, il est bon qu'elle puisse s'en emparer, pour les cmpéehcr de contrarier ses vues. » On voit qu'en somme il ne leur accorde guère qu'une valeur négative; et il propose de rattacher ces fêtes à des époques historiques, de célébrer certains anniversaires glorieux. C'était en effet ce qu'il y avait de plus sage : des anniversaires ont presque tou-

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jouri«, par l'événement qu'ils rappellent, un sens net et précis ; et c'est conserver aux fêtes nationales leur caractère politique et social, le seul qu'elles puissent avoir et qu'elles ont eu chez tous les peuples libres. On voit que tout philosophe qu'il fut, ou plutôt précisément parce qu'il était philosophe, Condorcet était peu disposé à consacrer des abstractions pures par des réjouissances publiques, et à adopter des fêtes en l'honneur de la piJté filiale, de V union conjugale, de la maternité, du stoïcisme, etc., toutes choses fort respectables en soi, mais que les fêtes ne sauraient apprendre, et qu'elles seraient plutôt capables de compromettre et de ridiculiser.

C'est Lakanal, si je ne me trompe, qui proposa le premier, au nom du comité de l'instruction, des fêtes do ce genre ; mais les idées étaient si peu fixées à cet égard, que, quelques mois plus tard, Chénier, membre de ce même comité, semijle se rapprocher des idées de Condorcet et ne proposer que des célébrations d'anniversaires : « Il faudra, dit-il, consacrer dans l'avenir les époques immortelles où les différentes tyrannies se sont écroulées devant le souffle de la Nation (1). »

En somme, ce fut Robespierre seul qui réussit, moins de trois mois avant sa chute, à faille voter cet ensemble de fêtes morales et religieuses qu'on appela /l'fes décadaires, et dont on trouve la liste dans le décret du 18 floréal an II ( 7 mai 1794 ), décret provoqué par son discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains.

Ce discours est célèbre; mais je crains que ceux qui le citent ne se soient guère donné la peine de le lire.

On n'a voulu y voir que la prétention, qui serait fort étrange en effet de transformer la Convention on un

(1) Séance du 15 brumaire an II.

IKTIvS NATIONALKS

concile n'cuméuiijue, ci do lui faire voter Dieu et quelques principes de morale à la majorité des voix. Ce rapport, dont on voudrait faire une sorte de sermon déiste, est en réalité un discours purement politique, comme l'orateur a soin de le constater.

C'était d'abord un acte solennel provoqué par les circonstances, une nouvelle protestation contre les manifestations liébertistes et les désordres qui on avaient été la suite. Si Hébert et ses adhérents s'étaient contenté d'exprimer leurs opinions, quelles qu'elles fussent, et de les propa,i;or par la parole ou par la presse, il est douteux qu'dii y eût prêté une grande attention. Mais, ce (ju'oii oublie trop, c'est qu'ils avaient voulu entraîner la Convention elle-même ù la reconnaissance d'une sorte d'athéisme officiel. Déjà, sur la proposition de Robespierre, la Convention y avait répondu le 18 frimaire an II, on interdisant " toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes ». Elle y répondait une seconde fois par le décret do floréal, non, comme on l'a dit, par le vote d'un dogme, mais par la simple déclaration d'un fait, qui, à en juger par le retentissement sympatliique (|u'il eut alors en France, ne semljle avoir été douteux pour personne : ce fait est que la majorité des Français « reconnaissait l'existence do Dieu n.

En résumé la Convention ne faisait que déclarer à la face du monde ce que Napoléon réjiétait plus tard avec regret : « La Fraiic(> est de la rcli.uidu de N'ollairo ! »

El elle ouhMidail si peu sniisl itucr un dcisnio oniciol à touleautro (P|iininii p|iil()S()plii((uc ou religieuse, qu'elle ajoutait dans l'ariiclcll : « La libei'té des cultes est mainioiiuc, coiironnénuMit au décret du 18 frimaire. » Il n'y a rien l.i ipii ressemble à ce que lit plus tard Napoléon lorscjuc selon la trop exacte expression, // organisa

KKTKS NATIONAI.KS 273

lu religion, en même temps et au momc titre que les droits réunis (1).

Que si, malj^^ré la précaution ijue prenait le rapi)ort de rappeler qu'on n'entendait en rien contrôler les opinions individuelles, cette simple déclaration semblait un empiétement sur les droits de conscience, la faute en serait toujours à ceux qui, les premiers, avaient voulu provoquer une manifestation en sens contraire, et qui, en prétendant entraîner la Convention sur uu terrain qui n'était et ne pouvait être le sien, l'avaient mise en demeure de se prononcer sur une question qui, je le recoimais, ne relève légitimement que de la conscience de chacun.

Qiumt aux différentes fêtes instituées en vertu de ce décret, il est certain que la liste nous en parait assez étrange ; et plus étrange encore est l'idée de recommander, d'enseigner même, par des cérémonies publiques, des vertus dont le caractère, comme l'honneur, est de ne pas sortir du cercle de la vie privée : il semble, par exemple que la piuleiir est, par sa nature même, peu faite pour recevoir une consécration solennelle et bruyante ; qu'elle trouve mieux sa place dans l'ombre que sur la place publi(iue; il eu est de même de la tendresse maternelle, aussi l)ien que de la pii'te filiale, qui s'appreinient surtout au coin du foyer domestique. L'intention était bonne, et, sans doute un enseignement moral devenait de plus eu plus nécessaire ; car, si les terribles épreuves des convulsions politiques, en se prolongeant, trempent les gi'ands caractères, en revanche elles sont pax'ticulièrement projires à l)riser tout à fait les caractères faibles, à corrompre les moralités indécises. Ce ne sont pas, du reste, les vertus privées qui ont le plus à souffrir

(1) Il Ce n'est pas en (iormant que j'ai porté si haut l'ùiat du clergé, la publicité du culte, et réorganisé la religion en Fra)ice » f Correspondance, 13 février 1806.)

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de celte redoutable expérience; et si les fêtes publiques, coiisidcrccs comme moyen d'éducation, n'avaient eu d'autre Init que celui que leur assignait Mirabeau « d'attacher les citoyens à la patrie, de les unir par les liens d'une heureuse fraternité, de nourrir le respect des lois, de donner plus d'éclat aux récompenses dont les actions utiles, les grands talcntsetlcs grandes vertus sont jugés dignes jiar la Nation », ces fêtes eussent été — et elles le furent en efl'et — un moyen ellicace d'éveiller et d'entretenir le patriotisme. Malheureusement, on voulut leur donner un autre caractère, et c'était là qu'était l'illusion. A peine instituées, elles furent ou supprimées, ou remplacées par d'autres (1). Mais cette illusion même avait été assez générale pour qu'un esprit ironi(}ue comme Talleyrand se crût obligé d'en paraître dupe; et, quand on la voit partagée par des hommes comme Lakanal ou Boissy d'Anglas on est obligé de reconnaître l'honorable et constante préoccupation de faire tout concourir à l'éducation du peuple : ce qu'il y a de chimérique, de naïf, de puéril, d'absurde même, j'en conviens, dans cet effort , en ])rouve l'évidente sincérité (2).

(1) I.e 27 vendémiaire an IV, 19 octoljre 1705, Daunoii, esprit peu cliiniériiiue, joint ù une critique de l'org-anisation antérieure la proposition d'un nouveau [)lan .

« Ce qui a le plus contrarié jusqu'ici l'établissement des fêtes puliliquos, c'est le nom de fêtes déi^adaires qu'on leur a quclipiefois doimé. \.o plan que je suis cliariré d<' vous présenter a <lu moins cet avantaire ipi'il fait clairement apercevoir que les solennités nationales peuvent exister sans se mettre en concurrence avec les cultes particuliers... Au milieu des cultes divers, librement exercés mais soumis aux lois de la Itépuldique, le patriotisme deviendra bientôt le culte commun de tous les l'"ran<;ais.))

(2) Si l'on veut voir jusqu'où allait alors la naïveté en ce irenre, on peut lire VKssui nur les fêtas iiutioniilcs, adressé à la Convention par Boi.ssy d'Anglas, député de l'Ardùclie. L'ouvrajre fut publié dans l'intervalle assez court qui s'étendit entre la fiHe de VÉlre supvinuv et le 0 thermidor. On en a sou\ent cité, pour être désagréable à cet honnête lionmie, les i)assa;.'es où il exalte l'éloquence de Robespierre : « Robespierre, parlant de l'Être suprême au peuple le plus éclairé du

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