LA SC.IEN'CE AU SERVICE DE LA DEFENSE NATIONALE — CREATIONS DIVERSES
De tout temps, on s'est servi de signaux transmettant à distance des nouvelles prévues d'avance, et s'il fallait en croire le poète Eschyle, Agamemnon, lui-même, aurait de trois mille ans devancé l'abbé Cliappe et la Convention ; il serait le premier créateur d'une ligne télégrapliiiiue. Car c'est ainsi qu'il aurait annoncé à Argos la nouvelle de la prise de Troie par une série de feux échelonnés sur diverses hauteurs, depuis la Troade jusqu'au Péloponèse.
Pourtant, s'il y a trois mille ans de distance entre Agamemnon et rabl)é Cliappe, il y a plus loin encore entre toutes les tentatives de ce genre et l'invention d'un langage transmettant à d'immenses distances toutes les idées possibles, au moyen d'un alphabet régulier et invariable. Il y a même loin de cette dernière invention, entrevue et expérimentée à d'assez courtes distances par des particuliers, à l'application sérieuse du système télégra-
l)liii(uo. L'invention ici est peu de chose : l'application est tout, et c'est une gloire qui revient tout entière et à l'abbé Chappe qui proposa, sans succès, à l'Assemblée législative la création d'une ligne télégraphique, et surtout à la Convention qui comprit l'importance do cette découverte et fournit à l'inventeur les moyens d'exécuter sa pensée.
Le mérite d'avoir accueilli cotte invention, et de l'avoir immédiatement réalisée au milieu de tant d'autres préoccupations accablantes, semble s'augmenter encore, quand on songe qu'une invention analogue, proposée, essayée même devant le dauphin et une assemblée choisie au temps de Louis XIV, ne valut à l'inventeur que les raillei'ies et le dédain. Fontenelle, lui-même, qui a constaté cette découverte dans son éloge d'Amontons, memijre de l'Académie des sciences, ne semble guère y voir qu'une idée ingénieuse, mais d'une utilité contestable (1). La Convention sut y voir autre chose, et se montrer plus sérieuse et plus pratique que les beaux-esprits du xvn« siècle et que la cour du grand roi.
L'Assemblée législative avait envoyé le projet de Chappe dormir dans les cartons du comité de l'instruction publique (2). Ce fut là que le représentant Romme le découvrit : l'importance de cette invention le frappa, et le
(1) « l'cut-ètre ne prendra-t-on i|iie pour un jeu d'esprit, mais du moins très ingénieux, un moyen (pie .M. Aiuonions iinenta de faire savoir tout ce «lu'on voudrait à une très grande distance, par exemple de Paris à Rome, en très peu de temps, comme en trois ou quatre lieures, et même sans ijue la nouvelle iïit sue dans tout l'espace d'entre-doux. Cette proposition, si parailùxale et si cidmériiiue en a[iparence , l'ut exécutée dans une petite étendue de pays (dans le jardin du Luxcmboui'i.'), une l'ois en présence de Monseigneur, et, une autre, en présence de Madame... Le secret consistait à dis|ioser dans jjlusieurs i)ostes consécutifs des gens (jui, par des lunettes de longue-vue, ayant aperçu certains ei'gnaux du poste précédent, les ti-ansmettaient au suivant, et toiijoiu's ainsi de suite, et ces dilïércnts signaux étaient autant de lettres d'un alplial)et, dont on n'avait le cliilTre ipi'à Paris et à Kome, etc. » ^ l''ontenclle, Éloijes des Académiciens de l'Acu'U'inif des sciences).
[2) Le projet avait été présenté le 22 mars l'i!)2. (Cliappe^l'ainé, Ilisl, de la tùlégmpliie, p. 126.)
4 avril 1793, il rendit un compte favorable du rapport do Cliappe. Sur-le-champ, la Convention vota une somme de 0,000 francs pour les premières expériences. Elles se firent le 12 juillet suivant, en présence de Daunon, d'Arbogast et de Lakanal, commissaires de la Convention. On s'était borné à établir trois postes, le premier à Ménilmontant, le second à Écouen, le troisième ù Saint-Martin-du-Tertre, à 3ô kilomètres de Paris (près de Luzarclies). Les expériences durèrent trois jours; elles réussirent parfaitement . Sur le rapport des commissaires, la Convention prescrivit la construction d'une série de postes télégraphiques entre la capitale et la frontière du Nord. Elle nommait en même temps l'abbé Chappe, ingénieur télégraphe, et le chargeait, ainsi que ses deux frères, de l'organisation du nouveau service (l).
Le 30 août 1794, Carnot, au nom du comité de Salut public, parut à la tribune, tenant à la main la première dépêche transmise par le télégraphe.
C'était l'annonce d'une victoire.
« Citoyens, dit Carnot, voici la nouvelle qui nous arrive à l'instant par le télégraphe :
" CONDÉ EST RESTITUÉ A LA RÉPUBLIQUE. La REDDITION A EU LIEU CE MATIN A G HEURES. »
Une longue acclamation suivit cette lecture. Aussitôt l'Assemblée décrète que Condé prendra le nom de ^ord- Libre^ et selon la formule consacrée, que l'amuée du Nord a bien mérité de la patrie.
Avant la fin de la séance, le président donna lecture do la lettre suivante de Cliappe écrite le même jour à six
(1) Cliappe mourut sous l'Empire. Ses deux frères restèrent à la tète lie l'administration du télétrraplie ju'^cju'au 31 juillet 1830.11s furent destitués à cette épocpie, pour avoir refusé de transmettre aux départements les dépêches du irouvernement provisoire, issu de la révolution de Juillet. C'était un peu sévère ; 1793 s'était mieux conduit à leur égard que 1830, i(ui les punissait pour avoir fait simplement leur devoir.