‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 68 sur 76 · PENSIONS LITTÉRAIRES .S(J · texte numérisé non relu

PENSIONS LITTÉRAIRES .S(J

Par ilécret de la Convention, uno somme de 300,000 fr. avait été distribuée annuellement pour récompenser les découvertes dans les arts et métiers, lorsqu'au commencement de Tan III (17 vendémiaire, — 8 octobre 1794), Grégoire, au nom du comité d'instruction publique, vint demander une somme pareille, qui devait être distribuée en secours ou gratifications aux gens do lettres, aux savants et aux artistes. A cette première allocation, jugée insufifisante, la Convention ajouta, dans le courant de la même année, sur la proposition de Daunou, une somme de 61,500 livres, et sur la proposition de Villars, une nouvelle somme de 211,000 livres (27 germinal et 18 fructidor an III).

Ainsi, au momen: de la plus grande détresse, la Convention allouait 005,000 livres. — Au moment de sa plus haute prospérité, les générosités de Louis XIV n'avaient point atteint 112,000 livres.

N'oublions pas, en outre, qu'au xvii" siècle les lettres n'avaient guère d'autres ressources que la munificence du roi ou des grands ; tandis que la Convention avait assuré aux savants d'autres moyens d'existence plus honorables et plus utiles que des pensions. Elle avait, par le décret relatif à la propriété littéraire, garanti à l'intelligence le fruit de ses œuvres, et par ses diverses fondations littéraires, Institut, Ecoles de toute espèce et de tout degré, assui^é l'existence d'une foule de savants, d'écrivains et d'artistes, sans les distraire de leurs travaux habituels, sans endormir leur activité ; elle ennoblissait au conti'aire le salaire qu'ils recevaient de la nation, en les obligeant à le mériter toujours.

Jncquos, lin hymne, parole et musùiiie, en l'honneur du jeune Viala Cette dernière pièce, envoyée à la commission le 0 tliermidor nn II, porte cette- note curieuse de l'employé du comité : « Le gendarme^ chrtrpé de l'envoi, n'a pas rapporté le reçu. » En effet, ce jour-là, le 9 thermidor an II, il se passait à Paris des événements rpii ont pu gêner le gendarme dans l'accomplissement de sa commission.

308 PKNSIOXS LITTÉRAIRES

Les trois listes, approuvées par l'Assemblée, présentaient ti'ois catégories de pensions : 3,000 livres, 2,000 livres, 1,500 livres. On va voir au moins qu'elle a su, beaucoup mieux que Louis XIV, proportionner la récompense au mérite. Nous ne citerons que les noms les plus marquants, et seulement parmi les gens de lettres et les artistes :

Pensions de 3,000 livres (1). Littérateurs : Delille, Ducis, Laharpe, Le Brun (Ecoucliard), Marmontel, Anquetil, Saint-Lambert, Palissot, Fontanes, Sedaine, Fénelon (dans la personne de ses nièces), Corneille (dans la personne de sa petite-fille), veuve Roucher, veuve Lemierre, etc. — Érudits : Anquotil-Duperron, Barthélémy (l'abbé), Brunck, de Wailly, Laporte-Dutlieil, Larclier, etc. — Artistes : Houdon, Vien, Moite, Pajou, M"'= Dumosnil et Prévillo (artistes dramatiques), etc.

2,000 livres. Littérateurs : Andrieux, Collin d'Harleville, François do Neurdiàteau, Lacrotelle, Parny, etc. — Érudits : Bureau do Lamalle, Guéroult, Gail, Sylvestre de Sacy, Scliweiglucuser, etc. — Artistes : Prud'hon, Suvée, Carie Vernet, etc.

Parmi les pensions do 1,500 livres, nous trouvons à peine quelques noms plus ou moins connus par la suite, comme Arnault (l'auteur des fables) et le peintre Gérard, tous deux alors fort jeunes.

Ainsi ce n'est pas ici, comme dans la liste di^essée primitivement par Chapelain pour Colbert, ce n'est pas parmi les ynoins rentes qu'il faut aller chercher les noms les plus connus. Autre ditrérencc : Joseph Chénier, qui présenta à la Convention la première et la plus importante de ces listes, non seulement ne s'y est pas porté, comme

(I) J'ai rappolù plus haut ipie les récompenses accordées aux artistes avaient été payées en numéraire, et non en assignats, les assiirnats, à cette épuipie, étant déjà très dépréciés. Il est à supposer (jue la même mesure l'ut étendue aux littérateurs.

l'ENSIONS LITTKRAIRKS 'M}'.)

avait fait Chapelain, ou laissé porter, comme auraient fait tant d'autres ; mais le noble poète y a inscrit ses ennemis les plus acharnés, Laharpe et Lacretelle. Cette générosité resta dans les habitudes de Chénier. On se ra])polIe que, sous l'Empire, ce fut lui encore qui, chai^gé par l'Institut de proposer un nom pour le prix décennal, désigna le Cours de littérature de Laharpe comme le meilleur livre de critique publié depuis dix ans.

Au reste, le lecteur aura remarqué que, par une impartialité assez raréfia Convention elle-même n'avait pas distingué ses ennemis de ses amis dans cette rémunération du mérite littéraire, et il remarquera en outre que plusieurs de ceux cjui furent le mieux rémunérés. par la Convention n'ont ])as manqué, une fois la Révolution vaincue, de crier plus fort que les autres contre le vandalisme révolutionnaire.

Il faut le dire pourtant, la plupart des écrivains dignes de ce nom, parmi ceux dont on vient de voir la liste, avaient adhéré, à des degrés divers, aux idées nouvelles que la Révolution venait accomplir, et de toutes les classes de la société, c'est là que, la Révolution une fois vaincue, il s'est trouvé le moins de défections. Quant aux talents qu'ils annonçaient, si beaucoup d'entre eux n'ont guère justifié ces espérances, il no faut pas oublier que plus tard l'air leur a manqué, et que quelques-uns, comme J. Chénier et Lemercier, ont à peu près été réduits au silence, du moins au théâtre. Ce qui semble incontestable, ce que MM. Eugène Maron et Sainte- Beuve (1) put remarqué, c'est que la révolution politi(|ue semblait préparer la réforme littéi'aire qui devait plus tard s'accomplir; c'est que la Décade philosophique, née en 1701, montrait déjà un esprit libre de toute routine, même dans les (questions purement littéraires ; que Gin-

(1) Le proniier, dans son histoire littéraire île la Convention, dernier chai)itre, et le second, Cv'Uiqacs et Porlrails, t. III, p 305.

;^l(t PENSIONS MTTKRAIRES

gueiic, Fauriel et d'autres y rcommandaient l'étude des littératures étrangères et cette union de l'iiisioire et de la l'iitique, ijui devait, en rendant celle-ci si féconde, en faire un des meilleurs titres duxi.x.'^ siècle, et qu'enfin, comme l'a dit si justement M. Sainte-Beuve : « Les liom. mes du mouvement politique et l'épublicain étaient conduits peu à peu à devenir les organes du mouvement littéraire, «si le développement spontané qui se faisait en eux n'avait été brisé avec toutes leurs espérances par les secousses despotiques qui suivirent, » Ces idées pourtant dont madame de Staël fut le dernier représentant sous l'Empire, ne furent point perdues ; le fleuve chemina sous terre, pour reparaître plus tard, au jour de la liberté. Il n'en faut pas moins plaindre cette génération sacrifiée et ses espérances avortées ; les idées comprimées, ajournées, demeurent et triomphent plus tard ; mais les hommes passent : peut-être ceux dont nous parlons méritaient-ils de vivre sous un régime plus favorable à l'iatelligence. Quel qu'ait été l'éclat de la pensée l'enaissante au temps de la Restauration, on peut déplorer cependant ces quinze années stériles du commencement de ce siècle, et cette exception, unique peutêtre, à la loi historique, qui nous montre partout les grandes époques littéraires succédant aux grandes commotions politiques, et, dans un calme (jui fut trop souvent celui de la servitude, sauvant du moins l'iionnour de l'àme humaine par l'activité de rinlelligence et les merveilles de la poésie.

Page 1