CHAPITRE VI
Les vallées actuelles
L'origine du Var doit être cherchée dans les torrents du Colombier et de Jallorgues. Ils naissent dans les éboulis des escarpements qui occupent la dépression tectonique de Sanguinière, au-dessous de cimes hautes de 2700 à 2930 m., absolument dénudées, d'un profil à la fois robuste et déchiqueté en tours, en aiguilles. On en désigne plusieurs sous le nom de « têle » ; d’autres, de « serre », mot qui signifie un sommet isolé et effilé. Ces torrents, auxquels se joint celui qui descend du col de la Cayolle, sont assez importants, même pour qui les voit au début de septembre, après une longue période de sécheresse comme celle de l'été de 1906. Leur volume est cependant doublé par le tribut de deux fontaines situées à la base d'une crête abrupte, Lou Serre de Camaion (2833 m.). Une première, à 2 km. au N d'Estenc, tarit parfois pendant l'été ; à la seconde, en aval, beaucoup plus considérable et régulière, est réservé le nom de « source du Var ». Leur apparition n'est point surprenante au pied de ces montagnes d'un grès traversé de nombreuses diaclases ainsi que les calcaires qui les supportent, Mais une légende attribue aux eaux de la source du Var une origine plus lointaine. Déjà en 1819, Risso croyait, avec les paysans, qu'elles viennent du lac d’Allos : « On a remarqué qu'une avalanche « précipitée dans ce lac en troubla tellement les eaux que la « fontaine où coule le Var en fut pendant tout ce temps troublée « et blanchâtre » 1. Aujourd'hui encore, les habitants d'Estenc
prétendent que si des avalanches ou des éboulements souillent
1. Risso, 66, I, p. 70. Description du lac d'Allos dans DELEBECQUE, 52, p. 36, 82, 123, 126, 132, 327; — ARNAUD, 44, p. 105; — Maper, 23, p. 167, 175, 177, Sur le déversement vers le Chadoulin, cf. KiLran, 17, p. 362.
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les eaux du lac, on voit se troubler les sources du Var. En fait, ce lac, le plus vaste des Alpes françaises au S du Bourget (50 ha. en eaux moyennes), a jadis épanché son trop plein à la fois vers le Var et vers le Verdon : à 35 m. au-dessus du niveau des hautes eaux s'amorce, sur chaque versant, un ravin aujourd'hui à sec. S'il n'y a plus d'écoulement superficiel, le lac possède encore un émissaire souterrain, dont on peut, après les longues sécheresses, discerner l'entonnoir dans les amas de blocs qui forment les talus du lac. Or cet émissaire se déverse, non dans le Var, mais dans la vallée du Chadoulin qui rejoint le Verdon à Allos. Les expériences des ingénieurs des Ponts-et- Chaussées ont prouvé que ses eaux franchissent l'anticlinal de calcaires nummulitiques qui borde le lac à l'Ouest; elle n'ont rien de commun avec celles qui jaillissent dans la « source du Var ».
Près de cette source, la vallée est déjà large d'environ 800 m. Son fond, très plat, est couvert d'un épais placage alluvial dont la végétation vigoureuse, l'herbe fine, les mélèzes, les rigoles bruyantes rappellent les prairies des Alpes suisses. En amont, des pätis plus secs et des champs s'étendent sur les cailloux roulés par les torrents de la Cayolle et de Sanguinière qui, en débouchant dans cette vallée plane, ont uni leurs dépôts en un immense cône de déjections. En aval, après des prairies très humides, au sol spongieux, le Var se heurte à la croupe sénonienne laissée en saillie par l’ancien glacier ; il dévie, puis la franchit par une gorge où il reçoit les eaux infiltrées dans les puissantes alluvions qui surmontent la voûte calcaire. Assez
encaissé au-dessous d'Estenc, le Var rencontre au pont Saint- Roch les calcaires tithoniques dont les couches, fortement redressées, ont été disjointes par une faille presque à l'emplacement du thalweg. A leur contact avec les marnes noires, le fleuve s’abaisse brusquement par une cascade qui, à force d'éroder le Tithonique et de reculer, se trouve maintenant en amont, dans le Néocomien, Aidé de son affluent, le Bourdous, il a si activement évidé le bombement tectonique d'Entraunes qu'il y a inversion complète du relief; de même, plus en aval, dans la région de Saint-Martin. Deux larges dépressions se sont ouvertes dans les marnes oxfordiennes, au-dessus desquelles les calcaires
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tithoniques se dressent en une falaise continue. Peu d'escarpements dans le bassin du Var sont aussi effrayants que ces murailles roussâtres, presque verticales, qui surplombent de plusieurs centaines de mètres le fleuve en amont d'Entraunes ou sur la route de Saint-Martin, au point coté 1072. Et pourtant elles reculent sans cesse, soit que les marnes noires se délitent et fassent porter à faux leurs assises, soit que les eaux d'infiltration, élargissant leurs diaclases, les divisent en blocs instables. Souvent, en aval du pont Saint-Roch, par exemple, l'eau pénètre dans les débris néocomiens qui les surmontent et, si elle ne rencontre pas de fissures dans le calcaire jurassique, elle coule à sa surface et creuse dans les falaises des rigoles qui contribuent à les détruire 1. Ainsi elles descendent de plus en plus bas sur les flancs des bombements d'Entraunes et de Saint-Martin en agrandissant d'autant les dépressions. Les rochers qui tombent à leur base couvrent d'un placage parfois très épais les marnes jurassiques, glissent sur elles si la pente est forte, et beaucoup d'entre eux sont entraînés vers le thalweg principal par les « laves » torrentielles. C'est cette masse d'énormes blocs, légèrement arrondis, engagés dans une boue noire, qui forme sur la rive gauche la berge abrupte du Var en amont d'Entraunes, L'érosion l’a moins attaquée dans celterégion et près de Saint- Martin qu'entre Villeneuve et Châteauneuf. Il est vrai que, sur la route de Châteauneuf, elle est assez épaisse près de Bante, l'un de ces hameaux, nombreux dans la montagne, qui profitent de la fertilité relative des éboulis. Mais, plus près du fleuve, le ruissellement en a fait disparaître tous les éléments meubles, et les blocs les plus lourds restent seuls au sommet des croupes marneuses, en attendant qu'ils dévalent dans le lit d'un torrent. Leur blancheur contraste violemment avec la couleur sombre des marnes jurassiques. Quand on remonte le Var, on découvre, après le pont de Paniès, un paysage d'une désolation infernale. A la droite du voyageur s’élirent de longues crêtes, d'un noir de suie, semblables à ces « terris » de mines où s'amoncellent
1. Ce niveau de sources au sommet du Tithonique suffit à expliquer les nombreuses cascades qui tombent du haut des escarpements surplombant le Var entre le pont Saint-Roch et Entraunes. Leur origine n’est point dans le surcreusement de la vallée principale par les glaciers.
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les débris des schistes houillers. Nulle part dans le bassin du Var, pas même sur la Roudoule dans l’Aptien, on n'a encore vu de régions aussi atrocement ravinées, déchiquetées par autant de torrents en monticules aux arêtes aussi vives. Des versants entiers sont divisés en pans triangulaires, de dix mètres d'épaisseur, par des ruisseaux qui, lors des crues, paraissent rouler de l'encre. Nulle végétation d’ailleurs, sauf quelques touffes de Graminées qui parviennent à vivre sur ces terres chargées de sels magnésiens. Encore ne résistent-elles qu'au haut des crêtes. Pas une ne s'aventure sur ces pentes où les couches marneuses s'écaillent, où il semble vraiment, selon l'expression des paysans, que « le soleil fait fondre la montagne » (phot. II).
Une ligne de hauteurs plus soutenue suit la rive droite du Var dans la vallée d'Entraunes, en aval de Saint-Martin. Au-dessus du talus des marnes Jurassiques, parfois presque vertical, l'œil suit jusqu à l'horizon la barre roussâtre des calcaires tithoniques. Moins formidable qu'au pont Saint-Roch, elle est comme ensevelie à sa base dans une masse d’éboulis boisés, et, grâce à cette protection, elle ne recule guère sur le versant oriental. Au delà de cette muraille, on gravit par une pente plus douce les sommets arrondis des calcaires néocomiens et barrémiens ; puis, dans les marnes aptiennes, se creuse une dépression très continue, jalonnée par des mas et des hameaux depuis Prat d’Airaud, à l'W de Sauze, jusqu'à la route du col des Champs. Ensuite l'ascension reprend sur le Crétacé supérieur, de plus en plus pénible, jusqu'aux escarpements où les calcaires nummulitiques et les grès d’Annot profilent, à plus de 2700 m., leurs blancs sommets en dents de scie.
Quant au lit du Var, il s’est rapidement élargi après le confluent du Bourdous, jusqu’à atteindre 200 ou 300 m., presque autant qu'à Puget-Théniers. Mais il est plus encombré de dépôts torrentiels ; les cônes de déjections, relativement rares dans la vallée moyenne, se multiplient et s'accroissent en amont de Guillaumes. Sans doute, le pays que l'on appelle parfois le Val d'Entraunes contraste heureusement avec les environs de Puget ou de Sausses par ses forêts plus vastes, par ses paysages verdoyants qui surprennent au sortir des rocailles de Guillaumes ; et cette végétation protège le sol contre le ruissellement torrentiel.
PR Mais celui-ci est favorisé par l'étendue des affleurements argileux, qui remplacent les calcaires marneux, moins imperméables, de la région méridionale.
Après le pont de Paniès, la vallée se resserre dans la traversée des calcaires du Jurassique inférieur qui s'abaissent depuis Châteauneuf en une longue croupe jonchée de rocailles blanches. Puis les versants s'écartent à nouveau dans les assises relativement meubles du Trias et laissent entre eux, en aval de Guillaumes, une plaine large de 500 m., dont une partie est colmatée à l'abri de la digue qui supporte la route nationale. Leur profil, généralement lourd et trapu, se hérisse parfois d’aiguilles dolomitiques, de pitons d’un jaune sale, de tours qui semblent répéter à l'infini la silhouette des ruines du château bâti par les comtes de Provence.Au-dessous de leurs escarpements s’'amoncellent des amas d’éboulis, parfois si solidement cimentés par le calcaire des eaux d'infiltration que, sur la route de Péone par exemple, ces brèches se dressent en abrupts hauts de plus de 30 m. C'est dans le sol brülant formé par ces rocailles où foisonnentles serpents qu'apparaïtla vigne, au momentoùles forêts et les pelouses se font plus rares, où la végétation devient plus clairsemée et plus xérophile. Rien n’annonce encore à Guillaumes les gais aspects et le charme alpestre du val d'Entraunes.
Au pont des Roberts, le Var se heurte aux quartzites triasiques dont la dureté détermine une cluse d’une étroitesse remarquable (10 m.) entre la plaine de Guillaumes et l'élargissement du fleuve dans les assises supérieures du Permien. Cet étage débute ici par une alternance de couches violacées et verdâtres d'une résistance assez variable, si bien que les versants assez déprimés de la vallée sont sillonnés de cannelures dans le sens du plongement des couches. Au-dessus, les quartzites triasiques dessinent sur la rive droite une barre continue, analogue à celle des calcaires nummulitiques, mais plus rigide et moins dentelée ; elle disparaît parfois sous les éboulis qui tombent des cargneules, divisées en terrasses ! et couvertes de vignobles, dont les produits et les
1. En patois niçois, des lerrasses cultivées, ou, dans un sens plus restreint, l'espace labourable compris entre deux rangées de vignes, s'appellent saucia ou solcia, du latin sulcus, sillon, D'où sans doute le nom de Sauze, le village qui domine ces vignobles.
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instruments de culture sont resserrés dans une multitude de caves creusées dans l'épaisseur des dolomies. Sur la rive gauche, la carapace qui recouvrait jadis le Permien a été découpée par un plus grand nombre de torrents (vallons de la Clua, de la Roua) ; aussi, vue de la route, la corniche gréseuse se présente moins régulière ; on la reconnaît cependant, même dans le lointain, à la teinte d'un blanc rosé et aux futaies qu'elle a conservées. — Le Permien devient de plus en plus compact à mesure que le Var attaque des couches plus profondes; le lit se resserre Jusqu à 6 m, entre des falaises qui semblent monter presque d’un jet jusqu’à 400 ou 500 m. de hauteur. La cluse est si étroite et profonde qu'une légende, rapportée par Gioffredo d’après les conducteurs des bois de flottage, voulait que de la rivière on vit les étoiles en plein jour 1. Elle n’est cependant pas occupée entièrement par le torrent en basses eaux ; on peut la suivre l'été en sautant de l’une à l’autre de ces étroites plages où les galets permiens, sans doute trop argileux, sont assez rares au milieu des débris des grès triasiques et oligocènes. Au niveau de la route nationale qui les franchit en tunnels longs de plusieurs centaines de mètres, les couches permiennes sont découpées par les diaclases en aiguilles, en tours, parfois penchées et presque instables quand les blocs qui s'y empilent sont les témoins d'assises fort inclinées.
Près de la Cime de Ciaugras, le Var sort du Permien ; immédiatement il s'étale dans les cargneules et les calcaires triasiques. Jusqu'au pont de Gueydan, sa vallée pourra se resserrer à la traversée des affleurements de calcaires résistants, par exemple de ceux du Jurassique inférieur qui portent, sur un piton si singulièrement isolé, les quelques maisons de Daluis ? ; mais ces resserrements n'auront rien de comparable aux cluses précédentes. Ils sont séparés dans le Valanginien,les marnes aptiennes,
1, Giorrrepo, 57, col. 38.
2, A un kilomètre WNW de la Salelte, hameau de Daluis, s'ouvre dans les calcaires jurassiques la Grotte du Chat, dont les galeries, longues de 720 m., ont jadis été suivies par une rivière qui coule maintenant à une
plus grande profondeur (Gaver, 15, 1900, p. 76).
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les gypses et les calcaires cénomaniens 1 par des élargissements où les eaux vertes du fleuve divaguent entre des îles sans cesse remaniées par les crues. En somme, après une phase de creusement dans le massif permien, le Var dépose déjà en basses eaux entre des versants généralement aplatis. C'est ce que l'on observe même du pont de Gueydan en regardant vers le Nord, dans la traversée des croupes sénoniennes qui s’arrondissent parfois en forme de downs. Les torrents y sont rares, sauf ceux qui viennent, sur la rive droite, des marnes éocènes. Les «calanco», ces ravines rapides où s’engouffrent les avalanches et où l’on fait glisser les bois, ne précipitent dans le lit du fleuve que d'étroits cônes de déjections vite emportés par le courant.
Au coude si brusque du pont de Gueydan, le lit du Var s'élargit en une immense plaine de galets qu'on a commencé à colmater. Il y a ici un bassin creusé dans les couches très délitables des marnes éocènes, semblable à celui qui s'étend d'Entrevaux aux abords de Puget-Théniers. Ces marnes s'inclinent doucement vers le fleuve, encore protégées sur l’hubac par la forêt de Chantebranne, à nu et plus ravinées sur l'adrech : opposition fréquente dans toute notre région (phot. II). Elles sont plaquées sur ces calcaires nummulitiques dont la muraille dentelée accuse, comme par un trait de force, le rebord des cuvettes tectoniques d'Agnère et d'Annot. Le Var les franchit au pont Noir en une coupure symétrique à celle du pont de Gueydan et, comme elle, en forme de V très aigu, incliné à 30° sur l'horizon. Un nouveau bassin s'ouvre ensuite jusqu’à Entrevaux ; mais celui-ci est évidé dans les calcaires cénomaniens et les marnes infracrétacées d'un anticlinal. Ces couches supportent une masse considérable d’éboulis qui constituent un « plan » : c'est la première fois que nous voyons un aussi vaste espace offert à la culture, couvert d'habitations dispersées aussi nombreuses, L'olivier, qui n'apparail pas dans la vallée avant Daluis, prospère sur ces larges terrasses au sol perméable et frais. Puis la vallée se resserre
1. En cette région, comme un peu en aval de Puget-Théniers, les calcaires cénomaniens ont élé transformés en gypses sur la rive gauche du Var (L. BerTRAND, 3,p. 93 ; 5, p. 684). Peut-être sontace les sources issues de cette formation qui ont donné son nom au village de Sausses : sausso signifie en effet fontaine salée, ou fontaine déposant des matières colorées.
V. — SAINT-MARTIN-D'ENTRAUNES sur un fragment de moraine frontale.