‹ Le Var Supérieur: Étude de Géographie PhysiqueChapitre 39 sur 61 · Le nom de ce hameau signifie d'ailleurs mare ou lagune · texte numérisé non relu

Le nom de ce hameau signifie d'ailleurs mare ou lagune

qui se dresse au SW de la Têle du Garnier, on arrive, dans les affleurements du Jurassique inférieur, sur le bord d'une dépression longue de 200 m., dont le fond, absolument plat, contraste avec la raideur des parois, parfois élevées de plus de 50 m. Un ruisseau qui sourd dans les marnes noires débouche dans cette cavité sans issue apparente, où il prolonge son cône de déjections comme le ferait un oued dans le désert. Tous ces aspects évoquent invinciblement l'image d’une doline; et c'est par des affaissements du sol que semblent s'expliquer le plus facilement ces dépressions en amphithéâtre, dont quelques-unes seulement ont un écoulement régulier et font maintenant partie du réseau du Cians. Ces affaissements n'ont rien que de très naturel dans le Trias, dont les assises moyennes et supérieures, surtout les lentilles de gypse, peuvent être facilement dissoutes par les eaux souterraines ; il s'y creuse des cavités dont le plafond est exposé à s'écrouler. À Saint-Brès, hameau situé à l'ESE de Guillaumes sur la route directe de Beuil, on voit des trous profonds de 5 à 10 m. qui se sont récemment creusés dans le Trias 1. Il semble plus difficile d'expliquer le mécanisme de la formation des dolines dans le Jurassique inférieur, séparé du Trias par la masse du Lias. Pourtant nous savons qu’un affaissement de ce genre s’est produit dans des couches plus élevées encore. Au S de la Tête du Garnier, les marnes calloviennes et oxfordiennes conservent dans un bas-fond une flaque d’eau presque circulaire de 10 m.de diamètre: c’est ce qui reste du « lac de Beuil » ? qui avait encore, vers 1810, 50 à 60 pieds de profondeur. Une tentative infruc-

1. La végétation du sol effondré dans ces cavités peut se transformer en lignite; c'est sans doute ce qui explique que des paysans prétendent avoir exploité de la houille près de Saint-Brès.

2, Sur le lac de Beuil, cf. Mémoire statistique, an XI, 61, p.15; FODERÉ, 55, I, p. 189; Roux, 67, p. 496; De CEssoLe, 48, p. 33, Les lerrassements de 1789 rencontrèrent une ancienne galerie souterraine qui captait pour l'irrigation les eaux du lac et dont le souvenir était perdu. D'importants travaux d'aménagement avaient donc été entrepris dès le Moyen Age autour de ce village de Beuil qui eut jadis une importance surprenante pour une bourgade si isolée. Castrum romain, puis chef-lieu d’un comté qui fut l'un des principaux fiefs du comté de Nice, Beuil dut sans doute ce rôle à sa position qui lui permet de dominer les vallées du Var supérieur par Péone et Guillaumes, du Var moyen par le Cians, et de la Tinée par le ravin de Roubion.

tueuse faite en 1789 pour saigner ce lac afin d'irriguer les campagnes fut reprise en 1830:en s'écoulant, l'eau découvrit au fond du bassin un vaste dépôt tourbeux de sapins et de mélèzes qui avaient été enfouis sur place, debout, sans être déracinés. Cette circonstance et l'aspect des lieux confirment l'hypothèse d'un affaissement, et l'exemple du lac de Beuil montre que non seulement les afffleurements triasiques, mais encore les affleurements jurassiques entre Péone et Beuil sont des régioas de dolines.

Le Cians n'est encore à Beuil qu'une rivière insignifiante. Dans les étés très secs, comme celui de 1906, 1l est complètement tari jusqu’à une source qui jaillit dans son lit à 1500 m. en aval du village. La vallée s’encaisse entre les sommets arrondis et verdoyants du Trias qui toutefois, sur les bords du fleuve, se profile en aiguilles. Les dolomies sont cependant moins déchiquetées que vers Guillaumes et Péone ; la végétation est plus drue; les forêts ont été moins sauvagement exploitées ; des mélèzes, des pins se dressent encore sur ces roches ruiniformes et les préservent contre une décomposition complète. Après une faille qui amène une rupture et un décrochement dans la barre des quartzites triasiques, la rivière pénètre dans les schistes permiens. Immédiatement le creusement reprend une intensité qu'il avait perdue près de Beuil. Le thalweg descend dans la traversée du massif primaire de 1260 à 570 m., soit une différence de niveau de 690 m. en 7 km., 5, et une pente de 9,2 p. 100. Cette pente si forte n’est d’ailleurs pas uniforme. Elle est divisée en une série de biefs, séparés par des rapides et des cascades dont certains ont de 5 à 8 m. de haut Ces chutes reculent continuellement: en amont l'eau s’engouffre dans les diaclases jusqu'à la rencontre d’un plan de stratlication; elle augmente l'intervalle qui sépare l’assise supérieure et l’assise inférieure, évide la base du bloc tabulaire qui termine le bief supérieur; le bloc penche, tombe et ses débris forment parfois en avant de la nouvelle cascade un chaos de roches analogue à celui du Huelgoat en Bretagne : l'eau disparaît presque totalement. Vers le centre du dôme, affleurent les couches inférieures du Permien, plus compactes et moins finement litées. Le creusement ne s'y poursuit plus uniquement en

s’aidant des fissures et des plans de stratification, mais aussi par

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l'œuvre des tourbillons (phot. I). Non seulement une suite de marmites de géants se voient dans le lit actuel, mais les berges conserventJusqu'à 20 m.de hauteur les traces de leur travail passé ; des arêtes encore vives indiquent les contours d’entonnoirs étagés, hauts de 6 m. et larges de 3 à 4 suivant leur diamètre maximum. Le phénomène est aussi net que dans les fameuses gorges de l’Aar ; la vallée est d'ailleurs plus profonde encore et aussi resserrée ; en plusieurs points, on a dû percer des tunnels pour faire place à la route de Beuil à Touët. Rien n'égale à Meiringen l’étrangeté de ces cluses, entaillées de 300 ou 400 m. entre des berges presque à pic; la rétine est tellement fatiguée par le rouge violacé de ces murailles et de ces aiguilles que les visages des passants, le bois des charrettes paraissent teintés de veré.

Une brusque dénivellation signale la limite du massif permien. in même temps, un changement complet dans la végétation surprend le voyageur. Il a quitté à Beuil un pays d’alpages et de forêts ; les schistes rouges, dans les gorges du Cians, maintiennent sur leur sol argileux une végétation assez drue et verte. A Pradastié, les calcaires réapparaissent, et avec eux les sommets presque dénudés, les plantes xérophiles ; mais aussi l’on retrouve une impression de midi provençal quand on revoit dans la vallée les fines ramures de l'olivier et les troncs tourmentés du figuier. Une succession de crêtes et de dépressions analogue à celle que nous avons décrite sur la Roudoule accuse les diverses assises du Jurassique et du Crétacé jusqu'au Turonien, À ce niveau géologique commence une nouvelle cluse, moins resserrée toutefois que celle du dôme primaire ; le Cians remblaie le plus souvent et ce n’est que par exception qu'il attaque la roche vive en rétrécissant son lit jusqu’à 4 ou 5 m. C’est aussi un aspect tout différent que celui de ces murailles d’un jaune orangé, parfois noirci par les eaux d'infiltration. Elles semblent bâties, non plus de larges dalles, mais d'une multitude de petits cubes séparés par les diaclases et les plans de stratification. Des fissures plus longues y découpent jusqu'à plus de 100 m. de hauteur de vastes pans, des tours qui menacent ruine. Ces gorges du Cians, ainsi que les cluses du Var de Daluis à Guillaumes, méritent d'attirer les touristes comme les célèbres cañons du Tarn ; d’une beauté

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moins grandiose, elles sont plus sauvages et peut-être plus émouvantes 1.

1. Dans une note à l'Académie des Sciences (26), M. MARTEL a tiré de l'étude des profils en long du Var et du Cians des conclusions qu'il est intéressant de discuter. Il remarque que dans les schistes permiens, « tendres et très fissiles », la pente des rivières « est beaucoup plus raide, c’est-à-dire le creusement beaucoup moindre, que dans les calcaires immédiatement voisins » en aval : or ceux-ci seraient pourtant plus durs. Le Var a une pente de 2 p.100 dans la traversée du dôme de Barrot, et seulement de 0,8 du confluent de la Vaïre à celui de la Vésubie. Des schistes, même tendres, peuvent donc résister beaucoup plus à l'érosion que des calcaires durs, mais fissurés ; divisés par des diaclases, ceux-ci s'écroulent, et leurs débris sont lancés par le courant à l'assaut des berges qui, de plus, sont corrodées par dissolution chimique. « La rapidité d'évolution des lits calcaires tant soit peu torrentiels est beaucoup plus grande qu'on ne l’a cru jusqu'ici. » — Que la résistance à l'érosion des calcaires soit assez limitée, c'est ce que montre le fond de certaines cluses : mais que ceux du bassin du Var soient en général plus durs que les schistes permiens, rien de plus contestable. Les géologues qui ont parcouru cette région n'ont jamais rangé les schistes permiens parmi les roches tendres ; ces schistes se décomposent bien en menues plaquettes sur les flancs du dôme de Barrot, mais en profondeur ils sont (très compacts ct ils ont apparu à tous les observateurs comme très solides. — Dans les schistes de ce genre, dit l’auteur, « les cours d’eau acquièrent un profil en long bien moins accidenté [que dans les calcaires] même s'il est vlus raide »; il ne s’y trouverait ni marmites de géants, ni rapides, ni éboulis. C'est exact pour le Var, dont le profil est remarquablement uniforme ; en septembre 1906, M. Martel n’y a vu nulle cavité, nulle profondeur de plus d'un m.; mais le Var est déjà loin de sa source et creuse relativement assez peu son lit de Guillaumes à Daluis. Par contre, si M. Martel avait descendu le Cians dont la pente est plus forte, il aurait pu admirer dans la percée du massif primaire des marmites de géants, des berges sculptées par les tourbillons, des rapides, des amoncellements d’éboulis et noter la multitude d'accidents qui prouvent l’activité d’un creusement opéré dans des roches dures. — En outre, il est singulier de choisir comme types de «calcaires durs » les roches situées en aval des gorges. Si cette qualification convient aux calcaires nummulitiques el tithoniques, déjà moins à ceux du Sénonien, elle ne peut s'appliquer ni aux cargneules et gypses triasiques, ni aux marnes noires oxfordiennes et albiennes, ni aux calcaires si marneux de l'Infracrétacé (sauf l'Hauterivien), ni aux marno-calcaires cénomaniens, ni aux marnes el aux sables éogènes. Or, c'est dans ces roches, fort délitables, que le Var a établi la plus grande partie de son cours de Daluis au confluent de la Vésubie : d'Entrevaux à Malaussène, on ne comple pas moins de 24 km. formés par elles sur les 27 km. de la longueur lolale du thalweg. Rien d'étonnant si la pente est plus faible que dans le massif permien : la plupart des roches sont moins dures en elles-mèmes, par leur structure el leur composition minéralogique, indépendamment des diaclases qui les divisent. EL par surcroil — ce que l’auteur ne rappelle pas assez — elles affleurent en aval des gorges, c'est-à-dire dans une partie du thalweg où le profil d'équilibre est forcément plus régularisé. Jusqu'au moment où le nivellement du thalweg qui va s’accomplir aura permis de le dessiner avec précision, on n'y aperçoit aucune anomalie, aucune exception aux lois générales de l'érosion.

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