Mémoire statistique, an XI, 61, p.16 n. 2 et p
2, Ce sentiment prit une forme curieuse dans l'esprit des paysans qui crurent à une perturbation climatique. Dans tout le département, ils assuraient en 1803 que « depuis douze ans, les hivers étaient plus rudes, les orages plus fréquents, les récoltes plus mauvaises », et ils attribuaient ces calamilés à la destruction des forêts. À Entraunes, on prétendait que le vent du Nord soufflait plus longtemps que par le passé ; dans le même village, des vieillards faisaient voir « une ruine où jadis il y avait des vignes; ils en auraient arraché les souches qui ne produisaient plus. » (Mémoire slalistique, p. 61 et 63; voir aussi Foneré, 1, p. 293). D'autre part, une inscription trouvée près de Villeneuve-d'Entraunes montre qu'en 1607 la vigne était cultivée sur ce terroir à 1400 m. (Mons, 63, p. 216), alors qu'aujourd'hui elle ne dépasse point dans la vallée du Var 950 à 1000 m. et ne müril même point tous les ans dans les environs de Guillaumes. Expliquera-t-on ce recul par le développement des échanges, et dira-t-on que les montagnards ont arraché les ceps parce qu'il leur devenait plus facile d'acheter les vins du bas pays? Mais ce n’est point entre 1790 el 1800 que les voies de communication ont été améliorées, ni les relalions commerciales rendues plus aistes, Peut-être les vignes ont-elles été arrachées çà et là parce que le blé était rare à l'époque révolutionnaire ? Il se peut, Loutefois, que l'une des causes de leur disparition ait été, comme le voulaient les paysans, l'abaissement de la température sur cer- Lains points où elles n'élaient plus protégées par les forèts contre le vent du Nord. À condition de la localiser, rien n'empêche d'ajouter foi à la légende.
ne s'imagine pas non plus la Roudoule et ses affluents faisant fonctionner plusieurs moulins à farine et à huile à La Croix, Auvare, Puget-Rostang et Puget-Théniers. Le Tuébi avait alors « de l'eau en tout temps », lui dont le vaste lit pierreux ne montre pas le moindre filet d'eau dans l'intervalle des crues que redoute le bourg de Guillaumes (phot. Il) ; il est stupéfiant d'apprendre qu'en 1803, ce torrent faisait marcher cinq moulins à farine, cinq moulins à foulon et un martinet 1. Il faut admettre qu'un siècle a suffi pour tarir les sources qui alimentaient une rivière permanente, utilisée par l'industrie et par la culture.
C'est qu’en effet le déboisement a continué jusqu'à une époque très voisine de la nôtre, si mêmeila pris fin. Sans doute, suivant l'exemple des préfets impériaux, l'administration sarde s’efforça d'arrêter la dégradation des montagnes. Les ordonnances de 1822 allaient jusqu’à interdire aux particuliers tout défrichement dans les forêts ; mais les règlements de Charles-Albert (1833), qui firent loi jusqu'à l'annexion, se relâächèrent de cette sévérité. L'interdiction étant rapportée, on abattit, de 1822 à 1844, 290595 arbres de haute futaie dans les bois communaux, sans compter les concessions usagères 2. Il n’entrait point d’ailleurs dans les habitudes des princes de Savoie de gêner, en quoi que ce fût, la libre jouissance des communes qui géraient ellesmêmes de fait, sinon de droit, leurs biens forestiers. La loi sarde, rédigée suivant les mêmes principes que le droit français, en différait par son esprit de tolérance, par ses multiples exceptions ; elle souffrait même, dans certains cas, le pacage des chèvres dans les forêts. Le personnel qui devait l'appliquer était trop peu nombreux, mal recruté, presque impuissant en face des syndies municipaux 8. La liberté presque complète laissée aux communes aboutit presque partout à l'exploitation abusive, à la dévastation des montagnes. Dans l'arrondissement de Puget, l'administration sarde n’a laissé en général que des forêts presque épuisées 4.