H IV
alloit le damner entièrement, pour avoir fait trop le vivant avec fa coufine.
Pendant ce tems, le Calife, & celle qui régnoit lur fon cœur , filoient des jours heureux. Bababalouk avoit fait drefler les tentes & fermer les deux entrées de la vallée avec des paravents magnifiques, doublés de toile des Indes, & gardés par des efclaves Ethiopiens, le fabre à la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans une fraîcheur perpétuelle , des eunuques blancs ne ceffbient d'en faire le tour avec des arrofoirs de vermeil. L'air, auprès du pavillon impérial, étoit fans cefle agité par le mouvement des éventails ; un jour tendre qui pafToit au travers des mouiïelines éclairoit ce lieu de volupté, & le Calife y jouilToit en plein des charmes de Nouronihar. Enivré de délices, il écoutoit avec tranfport fa belle voix, & les accords de fon luth. De fon côté, elle étoit ravie d'entendre les defcriptions qu'il lui failbit de Samarah, <5c de fa tour remphe de merveilles. Elle le plailoit fur-tout à lui faire répéter l'aventure de la boule , 6c celle de la crevalTe où le Giaour fe tenoit auprès du portail d'ébène.
Le jour s'écouloit dans ces entretiens , & la nuit ces amans fe baignoient eniemble dans un
Conte Arabe. 121
grand baflin de marbre noir, qui relevoit admirablement la blancheur de Nouronihar. Bababalouk, chez qui cette belle étoit rentrée en grâce, prenoit loin que leurs repas fuiïcnt lervis avec la plus grande déUcatefTe; c'étoit toujours quelques mets nouveaux; & il fit chercher à Scliiraz un vin pétillant & délicieux, encavé avant la naillance de Mahomet (63). On cuifoit dans de petits fours pratiqués dans le roc, des pains au lait que Nouronihar pétrilToit de Tes mains déHcates ; ce qui leur donnoit une faveur fi fort au gré de Vathek, qu'il en oublioit tous les ragoûts que fes autres femmes lui avoient faits; auflî ces pauvres délaiffées fe mouroient-elles de chagrin chez l'Emir.
La fultane Dilara, qui juiqu'alors avoit été la favorite, prenoit cette négligence à cœur avec une énergie qui étoit dans fon caradère. Dans le cours de fa faveur, elle avoit été imbue des idées extravagantes de Vathek, & briiloit de voir les tombeaux d'iltakhar, & le palais des quarante colonnes : élevée d'ailleurs parmi les mages, elle le réjouiffbit de voir le Calife, prêt à s'adonner au culte du feu : ainfi la vie voluptueufe & fainéante qu'il menoit avec l'a rivale, l'affligeoit doublement. La piété pafîagère de Vathek, lui
avoit donné de vives alarmes; ceci étoic pis encore. Elle prit donc le parti d'écrire à la princefTe Carathis, pour lui apprendre que tout alloit mal, qu'on avoit manqué net aux conditions du parchemin , qu'on avoit mangé , couché & fait vacarme chez un vieux Emir, dont la fainteté étoit fort redoutable, & qu'enfin il n'y avoit plus d'apparence qu'on eût jamais les tréfors des fultans préadamites. Cette lettre fut confiée à deux bûcherons, qui coupoient du bois dans une des grandes forêts de la montagne, & qui connoiffant les routes les plus courtes , arrivèrent dans dix jours à Samarah.
La princeffe Carathis jouoit aux échecs avec Morakanabad , quand les meiïagers arrivèrent. Depuis quelques femaines elle avoit abandonné les hautes régions de fa tour, parce que tout lui fembloit en confufion parmi les aftres, lorfqu'elle les confultoit pour ion fils. Elle avoit beau répéter fes fumigations, & s'étendre fur les toits, dans l'efpérance d'avoir des vifions myftiques; elle ne revoit que pièces de brocard, bouquets & autres niaileries pareilles. Tout cela l'avoit jettée dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle compofoit ne pouvoient pas la retirer, & fa dernière reflburce étoit Moraka-
Conte Arabe. 123
nabad, bon homme, plein d'une honnête confiance, mais qui, dans fa compagnie, ne Te trouvoie pas fur des rôles.
Comme perfonne ne lavoit des nouvelles de Vathek, mille hiftoires ridicules fe répandoient fur fon compte. On conçoit donc avec quelle vivacité Carathis décacheta la lettre, & quelle fut fa rage lorfqu elle apprit la lâche conduite de fon fils. Ah! ah! dit-elle; je périrai, ou il pénétrera dans le palais du feu ; que je meure dans les flammes, & que Vathek règne lur le trône de Sulcïman ! En parlant ainfi, elle fit la pirouette d'une manière fi magique & f\ effroyable, que Morakanabad en recula de terreur; elle commanda de préparer fon grand chameau Alboufaki, & de faire venir la hideufe Nerkès & fimpitoyable Cafour: je ne veux pas d'autre train, ditelle au vifir; je vais pour affaires prcffantes, ainfi trêve de parade ; vous aurez foin du peuple; plumez le bien dans mon abfence ; car nous dépenfons beaucoup , & on ne fait pas ce qui arrivera.
La nuit étoit très-noire , & il fouffîoit de la plaine de Catoul un vent mal fain, qui auroit rebuté tout voyageur, quelque profité qu'il eût pu êcrej mais Carathis le plailoit beaucoup à tout
ce qui étoit funefte : Nerkès en penfoit autant, & Cafour avoit un goût particulier pour les peftilences. Au matin, cette gentille caravane, guidée par les deux bûcherons, s'arrêta fur les bords d'un grand marais d'oii s'exhaloit une vapeur mortelle, qui auroit tué tout autre animal qu'Alboufaki, qui naturellement pompoit avec plaifir ces malignes odeurs. Les payfans fupplièrent les dames de ne pas dormir dans ce lieu. Dormir ! s'écria Carathis ; la belle idée ! Je ne dors jamais que pour avoir des vifions ; &, quant à mes fuivantes, elles ont trop d'occupations pour fermer le feul œil qu'elles ont. Les pauvres gens, qui commençoient à ne pas trop fe plaire dans cette compagnie, reftèrent la gueule béante.
Carathis mit pied à terre, auffi bien que les négreiïes qu'elle avoit en croupe 5 & toutes s'étant mifes en chemife & en caleçons, elles coururent à l'ardeur du foleil pour cueillir des herbes vénéneufes, dont il y avoit à foifon le long du marécage. Cette provision étoit deftinée pour la famille de l'Emir, & pour tous ceux qui pouvoient apporter le moindre empêchement au voyage d'iltakhar. Les bûcherons mouroient de peur, en voyant courir ces trois horribles fantômes, & ne goûtoient pas trop la fociété d'Al-
Conte Arabe. i2f
boufaki. Ce fur bien pire lorlque Carachis leur ordonna de fe mectre en route, quoiqu'il fôc midi & qu'il fît une chaleur à calciner les pierres; malgré tout ce qu'ils purent dire, il fallut obéir.
Alboufaki qui aimoit beaucoup la lolitude, renifloit quand il apercevoir la moindre habitation, & Carathis le gâtant à fa manière, fe détournoit tout de fuite. Il arriva de là que les payians ne purent pas prendre la moindre nourriture fur la route. Les chèvres & les brebis, que la Providence lémbloit leur envoyer, & dont le lait auroit pu les rafraîchir un peu, s'enfuyoient à la vue du hideux animal & de fon étrange charge. Pour Carathis, elle n'avoit nul befoin de ces alimens communs, ayant inventé depuis long-tems une opiate qui lui fuffiloit, & dont elle faifoit part à fes chères muettes.
A la nuit tombante, Alboufaki s'arrêta tout court, & frappa du pied. Carathis connoiiïbit fes allures , & comprit qu'elle devoit être dans le voifinagc d'un cimetière. En effet, la lune jettoit une pâle lueur qui lui fit bientôt entrevoir une longue muraille, & une porte à demi ouverte & fi élevée, qu'elle pouvoit y faire paiïer Alboufaki. Les miférables guides, qui touchoient à
l'extrémité de leurs jours , prièrent alors humblement Carathis de les enterrer, puifqu'elle en avoit la commodité, & rendirent l'ame. Nerkès & Cafour plaifantèrent à leur manière iur la fottife de ces gens, trouvèrent rafpecft du cimetière fort à leur gré, & les fépulcres bien réjouilTans 5 il y en avoit au moins deux mille fur la pente d'une colline. Carathis, trop occupée de fes grandes vues pour s'arrêter à ce fpedacle, quelque charmant qu'il fût à fes yeux, s'avifa de tirer parti de fa fituation. Aiïurément, fe difoit-elle, un fi beau cimetière eft hanté par les Goules ; cette efpèce ne manque pas d'intelligence ; comme j'ai lailTé mourir mes bêtes de guides faute d'attention, je demanderai mon chemin aux Goules, ôc pour les amorcer, je les inviterai à fe régaler de ces corps frais. Après ce fage monologue, elle parla des doigts à Nerkès & à Cafour, leur difant d'aller frapper aux tombeaux, & d'y faire entendre leur joli ramage.
Les négreffes, toutes joyeufes de cet ordre, 6c qui fe promettoient beaucoup de plaifir dans la compagnie des Goules, partirent avec un air de conquête, & fe mirent à faire toc, toc, contre les fépulcres. A me/ure qu'elles frappoient, on entendoit un bruit fourd dans la terre, les fables
fe remuoienr, & les Goules attirés par la fraîcheur des nouveaux cadavres , fortoient de toutes parts avec le nez en Tair. Tous le rendirent devant un cercueil de marbre blanc où Carathis étoit affife entre les deux corps de les malheureux conducteurs. Cette princelTe reçut l'on monde avec une politelTe diflinguée, & après avoir foupé, on parla d'affaires. Elle apprit bientôt ce qu'elle defiroitde lavoir, & lans perdre de tcms voulut le remettre en marche: les négrelTes qui avoient commencé des liaifons de cœur avec les Goules, la fupplièrent de tous leurs doigts d'attendre au moins julqu'à l'aurore; mais Carathis, qui étoit la vertu même & ennemie jurée des amours & de la mollelTe , rejetta leur prière , & montant Tur Alboufaki, leur ordonna de s'y placer au plus vite. Pendant quatre jours & quatre nuits, elle continua Ion voyage fans s'arrêter. Le cinquième, elle traverfa des montagnes & des forêts à demi brûlées , & arriva le fixième devant les beaux paravents, qui déroboient à tous les yeux, les voluptueux égaremcns de ion fils.
C'étoit la pointe du jour: les gardes ronfloienr dans leurs portes en pleine fécurité ; le grand trot d'Alboufaki les réveilla en lurfaut; ils crurent voir des fpeclres fortis du noir abîme, & s'enfui-
renc fans autre cérémonie. Vathek éroit au bain avec Nouronihar; il écounoit des contes & fe moquoit de Bababalouk qui les faiibit. Alarmé par les cris de Tes gardes, il fauta hors de l'eau ; mais il y rentra bien vite lorf qu'il vit paroître Carathis: elle avançoit avec fes négreiïes & toujours montée fur Alboufaki, & mettoit en pièces les mouflelines & les fines portières du pavillon. A cette apparition fubite, Nouronihar, qui n étoit pas toujours fans remords, crut que le moment de la vengeance célefte étoit arrivé , & fe colla amoureufement contre le Calife. Alors Carathis, fans defcendre de fon chameau, & écumante de rage au fpeélacle qui s'ofFroit à fa charte vue, éclata fans ménagement. Monftre à deux têtes & à quatre jambes, s'écria-t-elle, que fignifie tout ce bel entortillage ? N'as-tu pas honte d'empoigner ce tendron au Heu des fceptres des fultans préadamites.^ C'efl donc pour cette gueufe que tuas follement manqué aux conditions du Giaour ? C'eft avec elle que tu confumes des momens précieux ? Efl-ce là le fruit que tu retires des belles connoifTances que je t'ai données.^ Eft-ce ici le but de ton voyage.^ Arrache-toi des bras de cette petite niaife ; noye-la dans l'eau , & fuismoi.
Dans
Conte Arabe. 129
Dans fon premier mouvement de fureur, Varhek avoir eu envie d'éventrer Alboufaki, & de le farcir des négrcfles, & même de Carathis; mais les idées du Giaour, du palais dlftakhar, des labres & des talil'mans, frappèrent fon efprit avec la rapidité d'un éclair. Il dit donc à fa mère d'un ton civil, quoique réfolu 5 redoutable dame, vous ferez obéie ; mais je ne noycrai pas Nouronihar. Elle eft plus douce que le mirabolan confit; elle aime beaucoup les efcarboucles, & fur-tout celle de Giamchid qu'on lui a promile; elle viendra avec nous, car je prétends qu'elle couche fur les canapés de Suleïman; je ne puis plus dormir lans elle. A la bonne heure, répondit Carathis, en defcendant d'Alboufaki , qu'elle remit entre les mains des négrciïes.
Nouronihar, qui n'avoit pas lâché prife, le raflura un peu, & dit tendrement au Calife ; cher fouverain de mon cœur, je vous fuivrai, s'il le faut, jufqu'au-delà de Caf dans le pays des Afrites ; je ne craindrai pas de grimper pour vous au nid de la Simorgue , qui , après Madame , ei\ l'être le plus refpeclable qui ait été créé. Voilà, dit Carathis, une jeune fille qui a du courage & des connoilTances. Nouronihar en avoir afiurément; mais malgré toute fa fermeté, elle ne pou-
voit s'empêcher de penfer quelquefois aux grâces de fon petit Gulchenrouz , & aux journées de tendreffe qu'elle avoit paiTées avec lui ; quelques larmes mouillèrent fes yeux & n'échappèrent pas au Calife; elle dit même tout haut & par inadvertence: hélas! mon doux coufin, que deviendrez-vous ? A ces mots, Vathek fronça le fourcil, & Carathis s'écria; que lignifient ces grimaces, qu'a-t-elle dit? Le Calife répondit; elle donne mal- à-propos un foupir à un petit garçon aux yeux langoureux & aux douces trelTes qui l'aimoit. Où eft-il? repartit Carathis, il faut que je fafTe connoifTance avec ce joli enfant; car, pourfuivit-elle tout bas, j'ai deflein avant que de partir, de me remettre en grâce avec le Giaour; il n'y aura rien de plus appétiiïant pour lui que le cœur d'un enfant délicat, qui s'abandonne aux premières impulfions de l'amour.
Vathek, en fortant du bain , donna ordre à Bababalouk de ralTembler fes troupes, fes femmes, & les autres meubles de fon férail, & de tout préparer pour partir dans trois jours. Quant à Carathis, elle fe retira feule dans une tente, où le Giaour l'amufa avec des vifions encourageantes. A fon réveil, elle vit à fes pieds Narkès & Cafour, qui, par leurs fignes, lui apprirent
Conte Arabe. i^i
qu'ayant mené Alboufaki aux bords d'un petit lac pour y brouter une moulTe griie paiïablement vénéneufe, elles avoient vu des poifTons bleuâtres, comme ceux du rélervoir au haut de la tour de Samarah. Ah! ah! dit-elle, je veux aller fur les lieux à l'inflant même; au moyen d'une petite opération , je pourrai rendre ces poifTons oraculaires;'ils m'éclairciront beaucoup de chofes, & m'apprendront où efl; ce Gulchenrouz que je veux abfolument immoler. AufTi-tôt elle partit avec fon noir cortège.
Comme on va vite dans les mauvaifes entrepriles, Carathis & les négreffes ne tardèrent pas d'arriver au lac. Elles brûlèrent des drogues magiques dont elles étoient toujours munies, & s'étant déshabillées toutes nues, elles entrèrent dans l'eau julqu'au col . Narkès & Cafour fecouèrent des torches enflammées , tandis que Carathis prononçoit des mots barbares. Alors, tous les poilTons mirent la tête hors de l'eau, qu'ils agitoient fortement avec leurs nageoires ; & contraints par la puiiïance du charme, ils ouvrirent des bouches pitoyables, & dirent tous à la fois; nous vous fommes dévoués depuis la tête jufqu'à la queue: que voulez-vous de nous.'' PoilTons, dit Carathis, je vous conjure par vos
brillantes écailles de me dire où e(l le petit Gulchenrouz? De l'autre côté de ce rocher. Madame, répondirent tous les poiflons en chœur : êtes-vous contente? Nous ne le lommes pas du tout de tenir ainfi la bouche ouverte au grand air. Oui, repartit la princefTe, je vois bien que vous n'êtes pas accoutumés à de longs difcours, je vous laifTerai en repos, quoique j'aurois bien d'autres queftions à vous faire; lur cela, l'eau devint calme, & les poiiïbns dil'parurent.
Carathis, remplie du venin de les projets, efcalada tout de fuite le rocher , & vit fous une feuillée l'aimable Gulchenrouz qui dormoit, tandis que les deux nains veilloient auprès de lui, 6c marmotoient leurs oraifons. Ces petits perfonnages avoient le don de deviner quand quelque ennemi des bons mufulmans approchoit; ils fentirent donc venir Carathis, qui, s'arrêtanc tout court, fe difoit à elle-même; comme il penche mollement fa petite tête ! c'eil précifément l'enfant qu'il me faut. Les nains interrompirent ces belles réflexions en fe jettant fur elle, & en l'ésfratiffnant de toutes leurs forces. Narkès & Cafour prirent aufll-tôt la défenfe de leur maitreiïe, & pincèrent les nains fi fortement, qu'ils en rendirent l'ame, en priant Mahomet de
faire tomber la. vengeance fur cette méchante femme, & fur toute fa famille.
Au bruit que cet étrange combat failbit dans le vallon, Gulchenrouz s'éveilla, fit un furieux bond, grimpa fur un figuier, & gagnant la cime du rocher, courut l'ans prendre haleine; enfin, il tomba comme mort entre les bras d'un bon vieux Génie qui chérilToit les enfans, & s'occupoit entièrement à les protéger. Ce Génie , faifant fa ronde dans les airs , avoit fondu fur le cruel Giaour lorfqu'il grommeloit dans fon horrible fente, & lui avoit enlevé les cinquante petits garçons que Vathek avoit eu l'impiété de lui facrifier. Il éduquoit ces intéreiïantes créatures dans des nids élevés au-deiïus des nuages, 6c habitoit lui-même un nid plus grand que tous les autres enfemble, dont il avoit chaffé les rocs qui l'avoient conrtruit.
Ces sûrs alyles étoient défendus contre les Dives & les Afrites par des banderolles flottantes, fur lelquelles étoient écrits en caradères d'or briilans comme l'éclair, les noms d'Allah & du Prophète. Alors Gulchenrouz, qui n'étoit pas encore défabulé lur fa prétendue mort, fe crut dans les demeures d'une paix éternelle. 11 s'abandonnoit lans crainte aux careiïes de l'es pedts
Iiij
amis 5 tous fe ralTembloient dans le nid du vénérable Génie, & à l'envi l'un de l'autre, bail'oient le front uni, & les belles paupières de leur nouveau camarade. C'eft là où, éloigné des tracafferies de la terre, de l'impertinence des harems, de la brutalité des eunuques & de l'inconftance des femmes, il trouva fa véritable place. Heureux, ainfi que fes compagnons , les jours , les mois, les années s'écoulèrent dans cette fociété paifible; car le Génie , au lieu de combler fes pupiles de périflables richelTes & de vaines connoiffances, les gratifioit du don d'une perpétuelle enfance.
Carathis, peu accoutumée à voir échapper fa proie, fe mit dans une colère épouvantable contre les négreffes, qu'elle accufoit de n'avoir pas faifi l'enfant tout de fuite, ôc de s'être amufées à pincer jufqu'à la mort de petits nains qui ne fignifioient rien. Elle revint dans la vallée en murmurant; &, trouvant que fon fils n'étoit pas encore levé d'auprès de fa belle, eUe pafTa fa mauvaife humeur fur lui & fur Nouronihar ; toutefois elle fe confola par l'idée de partir le lendemain pour Iftakhar, 6c de faire connoiflance avec Eblis même (64), au moyen des bons offices du Giaour; mais le dellin en avoit ordonné autrement.
Conte Arabe. ijf
Sur le foir , comme cette princefTe s'entretenoit avec Dilata qu'elle avoit fait venir & qui étoit fort de Ion goût, Bababalouk vint lui dire que le ciel paroiiïbit fort embrafé du côté de Samarah, & fembloit annoncer quelque chofe de funelle. Sur le champ, elle prit fes aflrolabes (ÔJ") & fes inllrumcns magiques , mefura la hauteur des planètes, fit fes calculs, & vit, à fon grand déplaifir, qu'il y avoit une révolte formidable à Samarah; que Motavekel profitant de l'horreur qu'infpiroit fon frère , avoit foulevé le peuple, s'étoit emparé du palais, & faifoit le fiége de la grande tour, où Morakanabad s'étoit retiré avec un petit nombre de ceux qui reftoient encore fidèles. Quoi! s'écria-t-elle, je perdrois ma tour, mes muets, mes négrelTes, mes momies , & lurtout mon cabinet d'expériences qui m'a coûté' tant de veilles, & cela fans favoir fi mon étourdi de fils viendra à bout de fon aventure! Non, je n'en ferai pas la dupe ; je pars dans finflant pour fecourir Morakanabad par mon art redoutable, & faire pleuvoir fur les confpirateurs, des clous & des ferrailles ardentes; j'ouvrirai mes magafins de ferpens ôc de torpèdes, qui font fous les grandes voûtes de la tour & que la faim a rendu enragés, & nous verrons fi l'on tiendra contre de