LKON XIII ET LA SCIENCE HISTORIQUE
Codex Mttrchalianits ; Vahhé Cozza-Luzi, sous-bibfiotliécaire, a donné, d'après un palimpseste, de nouveaux fra^monls de Strabon et publié deux volumes préparés par Angelo Mai pour sa .Xoca Palrum Bihliotlipca ; eniinVXcadémie historico-juridique publie aux frais du pape dans un périodique ' Studi n docuiiienli di storia e diritloi et dans une <• Bibliothèque » des dissertations et des volumes où sont mis en œuvre des matériaux extraits de la Vaticane et des Archives, et ces travaux sont l'honneur de l'érudition romaine, ainsi qu'en témoigne, pour ne citer qu'un (exemple, le monument élevé par le R. P. Ehrle à la Bibliothèque pontihcale d'Avignon.
Individuellement d'ailleurs les « scriptores » de la Vaticane, dont nous rappelions plus haut l'œuvre collective, ont admirablement secondé la pensée pontilicale, et c'est tout un chapitre de bibliographie ([uil faudrait écrire pour énumérer leurs travaux et montrer ce qu'ils ont tiré de cette bibliothèque dont ils sont les interprètes désignés.
Mais ce qui caractérise tout spécialement l'œuvre de Léon XIII, c'est l'importance prise par la Vaticane dans les préoccupations et les études des érudits étrangers.
Et quand je parle de la Vaticane, j'entends ici les Archives aussi bien que la Bibliothèque. Léon XIII, en effet, fidèle à la vraie tradition du Saint-Siège, non peut-être à la tradition immédiate des deux derniers siècles, mais à celle que nous avons constatée depuis l'origini; jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, considère la Bibliothèque et les Archives comme deux parties d'un grand tout. Aussi ne les a-t-il pas séparées dans sa sollicitude, et il a voulu
que les Archives, aussi bien que la Bibliothèque, eussent à leur tète un cardinal. Il y a ouvert, au rez-dechaussée, de nouvelles salles, où il a fait transporter plus de deux mille volumes provenant des Archives de la Daterie, et, comme il fallait une âme à ce corps, il a appelé dans cet admirable dépôt des hommes capables d"en tirer parti. Il s'est adressé à l'Italie et à l'Allemagne, aux séculiers et aux réguliers, aux dominicains et aux bénédictins, et, tout comme le personnel de la Bibliothèque, celui des Archives a répondu, par des travaux de valeur, à la confiance que mettait en lui le Souverain Pontife. Mais ici encore ce qui est nouveau, ce ne sont pas les travaux particuliers des archivistes : Garampi et Marini, pour ne citer que les plus grands, avaient déjà mis à profit le dépôt qui leur était confié. Voici venir maintenant des publications d'ensemble, et d'un caractère presque officiel, entreprises aux frais du Saint-Père : Registres d'Honorius m, Registres de Clément V, Registres de Léon X. Le pape actuel professe, en effet, que le Saint-Siège n'a rien à perdre à publier ses actes; à ses yeux, la démonstration du rôle providentiel de la Papauté à travers les âges ressort de la seule lecture des documents; il suffit donc de les faire connaître pour rendre le plus signalé service à la cause de l'Église et de la vérité. Dans une mémorable lettre écrite au mois d'août 1883 aux cardinaux di Luca, Pitra et Hergenrœther sur les études historiques, il estime « que si quelqu'un étudie les monuments authentiques de l'histoire d'un œil calme et d'un esprit exempt de préjugé, l'Église et le pontificat se défendent d'euxmêmes. Puisqu'on se sert aujourd'hui de l'histoire comme dune arme contre l'Église, il faut que l'Église
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engage la lutte sur ce terrain et qu'elle accumule les moyens de défense du côté où elle est attaquée avec if plus d'acharnement. C'est pour cela, ajoute le pape, que Nous avons disposé par ailleurs que nos Archives fussent ouvertes, et c'est dans ce même dessein que Nous ordonnons aujourd'hui que la Bibliothèque Vaticano fournisse libéralement des matériaux aux œuvres historiques ».
Ainsi le pape ne s'en remet pas à un personnel choisi — et trop facilement avare — du soin d'exploiter les richesses que renferment la Bibliothèque et les Archives. Dès la première année de son pontiticat, il a ouvert aux érudits, sans distinction d'origine, de croyance ou d'opinion, les Archives Yaticanes, pour que tous ceux qui ont souci de la vérité pussent travailh'r, chacun pour sa part, à la grande euvre d'où sortira (il en a l'absolue certitude) la plus éclatante justification de l'Église et du Saint-Siège.
C'est là un des grands faits de l'histoire contemporaine.
La réforme avait rendu la cour de Rome soupçonneuse, et l'épithète de sécréta par laquelle on désignait à la Bibliothèque ce que nous appellerions tout simplement « la Réserve » avait pris peu à peu un caractère plus étroit; les archives installées par Paul V héritèrent de cette épithète, en même temps que des volumes qui composaient la liihiwtlu'qw secrète, et le sens en devint de plus en plus farouche. Le positif sembla bientôt trop faible, trop faibh' surtout le comparatif usité sous Sixte-Quint, et on eut recours au superlatif. Les Archives devinrent très secrètes s^grr(issi)iii, et, à la faveur d'un secret aussi absolu, maintenu sous les peines les plus sévères, pas mal
de documents s'égarèrent; il y eut de nombreuses soustractions, facilement explicables par le défaut de publicité.
Les Chroniqueurs pourtant n'avaient pas ménagé le Saint-Siège, et dans tous les pays la verve satirique s'était exercée aux dépens de la Papauté. Quoi qu'on put trouver dans les Archives, il était bien certain que la réalité ne dépasserait point ce qu'avait imaginé la malignité des hommes. Le meilleur moyen de confondre la calomnie n'était-il pas d'en appeler des témoignages prévenus et intéressés -^ si perfidement exploités par les « philosophes » du siècle dernier et leurs émules du nôtre — aux documents qui sont la matière même de l'histoire? En un temps où l'histoire conventionnelle tend à se renouveler par l'étude des chartes et des diplômes, qui infirment si souvent les récits et les jugements des historiens, le moment n'était-il pas venu de divulger les diplômes et les chartes de ce grand chartrier?
« Le moyen de réfuter les calomnies et toutes les faussetés qui ont été inventées contre l'Église, écrit le pape dans sa lettre aux trois cardinaux, c'est de recourir aux sources. «
LE ROLE ACTUEL DE LA BIBLIOTHEQUE ET DES ARCHIVES VATICANES AUX YEUX DE LÉON XIII.
Lorsque les Assémani commencèrent, au siècle dernier, la publication des catalogues de la Vaticane, on leur objectait « qu'ils seraient exposés à mettre sous
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les yeux de tous un certain nombre de pièces contraires à la dignité et à lautorité du Saint-Siège, et que ce serait fournir des armes aux ennemis de la Papauté ». Ces pusillanimes contemporains de Voltaire faisaient le jeu de leur adversaire ; heureusement le pape d'alors s'appelait Henoît XIV, et il passa outre aux scrupules de ces singuliers défenseurs de l'Église.
Pareil reproche a peut-être été adressé au pape Léon XIII; mais, pas plus que Benoît XIV, il ne s'est laissé arrêter dans son « audacieux » dessein.
Tout se tient dans son œuvre, et son attitude à l'égard de la science historique s'explique par la doctrine exposée dans l'encyclique yE terni Patris. Le principe fondamental de ce retour à la philosophie traditionnelle de saint Thomas est, en effet, le besoin de relever la raison humaine et l'ordre naturel tout entier par son alliance avec la foi. La séparation de la raison et de la foi enseignée par Descartes et admise après lui parle rationalisme contemporain a produit une véritable anarchie intellectuelle : la foi se défie de la science et la science méprise la foi. Or, H Nous ne devons, dit le pape, mépriser ni négliger les secours naturels mis à la disposition des hommes par un bienfait de la divine sagesse ». Aussi, loin de jeter l'anathème à la science, il la bénit comme l'auxiliaire naturelle de la foi. Science et foi n'ont pas même domaine, mais elles ont même principe et même fin. Kntrc elles, il ne saurait y avoir antagonisme, et puisque la science poursuit la vérité, elle ne saurait lire en contradiction avec la foi, c'est-à-dire avec la vérité révélée. Le pape nous invite à chercher en tout la vérité : il estime que toute vérité est bonne à dire
et que la lumière ne doit pas être mise sous le boisseau.
Son appel a été entendu. De tous cotés ceux qui sont en quête de la vérité historique sont accourus au Vatican, oîi on leur en ouvrait les sources. Bientôt les salles de travail de la Bibliothèque et des Archives sont devenues trop petites. A la Bibliothèque, Léon XIII a transformé les deux cabinets réservés au bibliothécaire en une grande salle, éclairée à l'ouest par trois larges fenêtres et aménagée avec tout le confort des bibliothèques modernes les mieux entendues : aux archives, il a ouvert une longue salle, qui prend jour du côté de lAUée des Musées par de hautes ouvertures oîi passe la pleine lumière des jardins Yaticans. Rien n"a été négligé pour rendre le travail plus facile et pour épargner la fatigue aux hôtes pontificaux.
Enfin, il y a deux ans, le pape a créé, sous la grande galerie de la bibliothèque Sixtine, une nouvelle bibliothèque qui porte son nom et qui restera une des grandes œuvres de son règne. Au rez-de-chaussée de l'édifice construit par Fontana pour la Vaticane, Sixte- Quint avait établi un dépôt darmes (Armeria), et une inscription proclamait déjà que le pape avait « soumis les armes aux lettres » :
LITERIS SVBIECIT ARMA
Léon XIII a fait mieux; il a relégué ailleurs ces armes inutiles, et il a installé les livres à leur place. Les imprimés de la Vaticane avaient depuis longtemps besoin de trouver un asile approprié. Us avaient d'abord figuré, à côté des manuscrits, dans la galerie