ÉPILOGUE
revendiquent pour eux-mêmes la succession de César. La possession de Home a une valeur représentative de la possession du monde, elle est le signe et l'instrument d'une double juridiction, étendue à l'univers. De Charlemagne à Barberousse, elle devient entre les deux pouvoirs l'objet de luttes et d'accords très complexes, très imparfaitement définis par les mots de temporel et de spirituel, au sens que nous leur donnons aujourd'hui. Les rapports de ces deux pouvoirs impliquent alors une subordination réciproque, une indistinction dont l'esprit du moyen âge s'accommodait sans peine. Il est diflicile de préciser leurs limites respectives, changeantes avec le moment, les circonstances, la force et l'humeur des deux co-partageants. Les revendications sur la capitale indivise nejouent qu'un rôle accidentel dans les dilférends de l'Empire et de la Papauté; on combat des deux parts pour de plus grands intérêts, pour le droit à disposer du globe, pour la prééminence d'un des deux vicaires de Dieu. Le pouvoir temporel, tel que les papes le réclament à cette époque, ce n'est pas le pouvoir régalien sur une ville et un territoire où l'Empereur fait acte de souveraineté, c'est le droit d'intervention du Vicaire spirituel dans le gouvernement universel des affaires humaines. Qu'importe si le lieutenant terrestre gouverne directement ce coin de terre, pourvu qu'il accepte l'investiture du représentant du Ciel? L'autorité locale du Saint-Siège ne devient un fait reconnu qu'au moment où l'Empire affaibli se concentre en Allemagne, où le Saint-Siège lui-même se relilche de ses prétentions à la juridiction sur tous les princes.
Durant ces luttes où elle fut souvent meurtrie, la Papauté prit conscience de sa vraie vocation. Contrainte de s'appuyer sur les peuples pour résister aux nouveaux Césars, elle se soutint au faite de la grandeur par le principe qui avait affermi ses humbles com-
mencements; elle accusa nettement sa figure de puissance morale, émancipatrice et tutélairc des petits. Dans la société du moyen âge, la Papauté se comporte comme une mère chargée d'enfants mineurs; elle les suit pas à pas dans tous les actes de leur vie ; sa tâche ne se borne pa^ à leur éducation religieuse, elle leur donne des règles civiles et politiques; elle contrôle, quand elle ne les prend pas en main, tous les pouvoirs, législatif, judiciaire, exécutif. Cette main maternelle est parfois rude, comme le temps et les hommes qu'elle conduit. Les membres humains de l'Église sont des hommes de ce temps, ils en ont les énergies violentes, les appétits, les mœurs. « Il n'existe pas de pouvoir qui n'ait jamais abusé de ses forces », dit Joseph de Maistre dans son livre du Pape. Et il n'existe pas d'institution qui échappe aux souillures du milieu oii elle opère. Devant les sujets de scandale que l'histoire fournit aux détracteurs de la Papauté, il importe de faire une distinction bien nécessaire. Les Papes nous demandent de croire qu'ils sont garantis contre l'erreur doctrinale, là s'arrête leur privilège; ils ne se sont jamais donnés comme préservés du péché, c'est-à-dire du mal et de l'erreur sous toutes ses formes, dans la conduite publique ou privée de leur vie.
Dans ce monde du moyen âge façonné par l'Église, une civilisation renaît, très différente de l'antique, inférieure à celle-ci pour l'élégance, la culture de l'esprit, la compréhension rationnelle des phénomènes; supérieure par son idéal ultra-terrestre, et par les conséquences sociales de cet idéal , plus de charité, plus de pitié, une justice plus exacte pour tous les hommes. Certes, la brutalité des faits contredit souvent ces principes, mais ils n'en ont pas moins pris place dans la conscience et dans la législation, surtout dans la législation ecclésiastique. La théologie reste longtemps la seule lumière intellecluelle de