RÉSUMÉ
Xous venons d'analyser, un à un, les rouages du gouvernement de l'Église; il est plus difficile — sinon impossible — d'en faire revivre le fonctionnement dans un tableau d'ensemble. Ils font avec peu de bruit beaucoup de besogne. On constate la besogne, on perçoit à peine le bruit; on reconnaît, chaque jour, les résultats de ce constant labeur qui s'accomplit au centre de l'Église; le labeur même échappe aux regards. Les congrégations vivent d'une vie discrète et cachée. On commettrait une singulière erreur en se figurant le Vatican comme une formidable ruche, fourmillante d'une incessante activité; il n'est
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point une principauté, si microscopique soit-elle, où l'aspect des ministères ne soit plus affairé et leurs corridors plus tumultueux. La vie de TÉglise Romaine n'est pas un phénomène palpable, éclatant, dont on éprouve la sensation et qu'on puisse photographier.
Dans quelque vieux palais de Rome, ou dans des .salles du Vatican, les congrégations et les administrations apostoliques tiennent séance; à peine le public sait-il qu'elles siègent, encore moins est-il informé de leurs pourparlers; il ne les connaît que par leurs décisions, publiées après Tagrément du pape. La divination la plus experte est impuissante à reconstituer le travail qui a préparé ces décisions et les arguments qui les ont inspirées : manquant de considérants, elles n'offrent aucune prise à la discussion; elles se justifient par les signatures qu'elles portent, par le cachet qui authentique ces signatures ; elles n'ouvrent aucune vue rétrospective sur les débals d'où elles sont issues, et elles excluent tout débat ultérieur; préparées en clôture par le parlementarisme (car chaque congrégation est, à sa façon, un petit parlement), elles sont publiées au nom de l'absolutisme.
Parlementarisme, absolutisme : les deux éléments sont associés, à doses diverses, dans la vie actuelle de l'Église. Elle est le seul gouvernement qui les sache concilier d'une façon durable. Partout ailleurs, le premier détrône le second, ou le second expulse le premier; à Rome, le parlementarisme éclaire l'absolutisme. Une congrégation n'est pas simplement une consulte mise en activité par le pouvoir souverain ; l'ordre du jour de ses travaux est tout à la fois fixé
par les commandements du pape, les vœux des lidèles et les intentions de ses membres; il dépend d'elle d'abréger ou de prolonger les discussions; elle les conduit et les oriente avec une pleine liberté. Quant au pape, lors même que les affaires lui sont directement déférées, il est naturellement amené à consulter la congrégation compétente ; n'a-t-elle pas des maximes anciennes qui font foi, et des précédents innombrables qui font loi?
Le morcellement des affaires religieuses entre un certain nombre de conseils a parfois été signalé comme un effort des papes pour asseoir plus sûrement leur domination : ils en auraient voulu finir avec les séances agitées des consistoires, dans lesquelles tous les cardinaux disaient leur mot; ils auraient divisé le gouvernement pour demeurer les seuls gouvernants. On oublie, en parlant ainsi, que les papes, en substituant au gouvernement par consistoire le gouvernement par congrégations, permirent à l'Église Romaine de demeurer, si l'on ose ainsi dire, maîtresse chez elle. Aux dix-septième et dixhuitième siècles, il fallait préserver l'Église contre l'indiscrète incursion des diplomaties d'État; elles avaient à leur service, non seulement des ambassadeurs, mais des cardinaux protecteurs, et si l'on eût maintenu l'ancien système, on eût vu ces cardinaux, dans les consistoires, parler impérieusement au nom de leurs souverains, comme maintes fois ils firent dans les conclaves. Avec des congrégations composées au gré du pape, ce péril était évité et l'autonomie de l'Église demeurait sauve. Observons d'ailleurs que le gouvernement de l'Église est d'une complexité chaque jour croissante, qu'il doit s'adap-
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ter aux nécessités des divers pays et qu'il comporte l'étude de diverses commissions, non les discussions agitées d'une nombreuse assemblée. Ce sont précisément ces commissions qui, depuis trois siècles, représentent l'élément traditionnel, préexistant et survivant aux pontifes successifs, et s'imposant, dans une certaine mesure, au respect attentif de ces pontifes.
L'Église Romaine est tout ensemble, si l'on ose dire, conservatrice et progressiste. Ses congrégations sont la force conservatrice, et perpétuent à son service les exemples et les coutumes du passé ; et le génie de certains de ses pontifes lui communique l'impulsion progressiste, par laquelle l'Église s'ouvre les voies de l'avenir. D'ordinaire, c'est le parlementarisme qui affronte les nouveautés et l'absolutisme qui les subit : il en est autrement, au Vatican. Les initiatives fécondes, jugées audacieuses en leur temps, viennent des papes eux-mêmes. Les congrégations compulsent la tradition des âges antérieurs; les papes préparent l'histoire des âges futurs. Cantonnées chacune dans leur sphère, les congrégations aident le pape, et il centralise leurs travaux; mais il les domine, il plane au-dessus d'elles; pontife universel, qui n'a ni le loisir ni le droit d'être un spécialiste, il conserve une large vue sur l'horizon de l'espace et du temps. Il laisse les congrégations faire la besogne quotidienne, et de son paraphe il légalise cette besogne. Mais il y a dans le gouvernement de l'Église, prétendante à l'éternité, une part d' « au delà », une invitation perpétuelle à mtirir les germes du lendemain, à semer ceux du surlendemain : il appartient au pape et à son secrétaire d'État de pion-
ger leurs regards dans 1' « au delà », et de favoriser les éclosions, prochaines ou lointaines, attendues ou inopinées. Voilà leur œuvre personnelle dans le gouvernement de l'Église : le grand pape et Texcellent secrétaire d'État se reconnaissent à ce trait, que leurs successeurs pourront saluer en eux des collaborateurs prématurés.
Georges GOYAU.
LA BIBLIOTHÈQUE VATICANE Cj
(1) La mort, qui en février 1899 venait interrompre les travaux éru- (lils (le Paul Fabre, n'a pas permis que ces pages fussent remaniées et complélées romme il le di-sirait. Nous avons cru devoir les reproduire lidélemcnt, sauf la correction de quelques erreurs d'imprcsliion, telles qu'elles avaient paru à la lin de l'année 1895. {Note des èdileurs.)