LA PAPAUTÉ ET LES INVASIONS BARBARES
tole ou au temple de Testa, mais au sépulcre des apôtres, et tel en était le prestige, que devant ce palladium l'ennemi s'arrêtait, au lieu de le piller et de l'exploiter. C'est que Rome elle-même avait, si l'on ose dire, changé d'être, ou plutôt, dans la Ville rUernelle, il y avait alors deux Romes, enchâssées l'une dans l'autre : l'une e\|)irante, dont Alaric achevait la ruine; l'autre naissante, pour laquelle il déblayait le terrain.
Un successeur de Pierre, saint Léon le Grand, arrêta par quelques paroles la marche d'Attila, comme Pierre et Paul, sans sortir de leur mutisme, avaient un instant suspendu les dévastations d'Alaric. Il vint jusque dans la vallée du Pô; son aspect et ses paroles intimidèrent Attila; derrière saint Léon, le barbare discerna Pierre et Paul, et, devant cette triple apparition, il rebroussa chemin : la ruine de l'Italie était conjurée.
L'Église, à cette t'poque, subvenait à tous les besoins de la société; elle réparait la desorganisation de l'Empire; [h Tanarchic, elle substituait l'ordre. Témoin la beUe histoire de saint Séverin, apôtre du Norique : vingt-cinq ans durant , cet ascète s'improvisa gouverneur; au milieu d'une population abandonnée à elle-même, il exerça une sorte de dictature temporelle et spirituelle, et servit d'arbitre constant entre les Romains et lesRarbares. C'est en se mêlant intimement à l'existt.'nce des peuples, que l'Église les I iinquérait. Ce que les hommes d'alors voyaient en • lie, ce n'était pas seulement une consolatrice à longue échéance, qui rachetait leurs misères ou calmait leur soif de jouissancr-s en leur promettant l'autre vie. Elle ne leur fournissait pas exclusivement un
guide de la bonne mort. Au contraire, elle se jetait dans le monde avec eux. se présentait vraiment comme une maîtresse de leur vie, partageait et dirigeait leurs préoccupations quotidiennes; elle les administrait, les unissait, les nourrissait.
«Il est vrai, écrivait Cassiodore au pape Jean II, vous nourrissez spirituellement le troupeau qui vous a été confié ; pourtant vous ne pouvez pas négliger ce qui concerne le corps; l'homme, en effet, se compose d'un double élément, il est du devoir d'un bon père de subvenir à ses doubles besoins ». Ce n'est pas en se tenant sur le seuil de la sacristie ni même dans l'atrium de la basilique, que le clergé chrétien, dans cette crise, orienta la civilisation; mais, grâce à ces gages de dévouement, par lesquels il répondait aux besoins matériels des peuples, il put éveiller en eux le sentiment de leurs besoins moraux. La jeune Eglise reconnut merveilleusement qu'avant de faire comprendre aux hommes qu'ils ne vivent pas seulement de pain, il importe d'abord, et pour le succès même de cet enseignement, de veillera ce qu'ils aient du pain. Rome, à notre époque, reproduit cette tradition lorsque, jalouse de conquérir ces prolifiques populaces qu'on appelle les nouveaux barbare^, elle intervient, par la voix de Léon XIII, pour rendre la terre plus douce aux pauvres, afin que le Ciel leur apparaisse plus lumineux.