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LA PAPAITK ET LA POPULATION ROMAINE

met au service d'une conception nouvelle de la propriété cette admirable expérience de' l'économie domestique, qui caractérise la vieille race romaine, et chaque enrichissement de l'Église devient une conquête de la Société sur le paupérisme.

Jaloux de maintenir cette destination des patrimoines ecclésiastiques, les successeurs de saint Grégoire le Grand prêtent une attention sérieuse au régime d'exploitation qu'il convient d'y installer. Ils usent d'ahord de la location: le système était lucratif, et dune pratique aisée. Mais, pour soulager certaines misères ou récompenser certains dévouements, on introduisit peu à peu l'habitude de l'emphytéose : elle profita surtout aux grandes familles, à cette caste que les textes du temps appellent " l'armée romaine », et la confiscation du patrimoine ecclésiastique par les laùjucs progressait lentement. Au huitième siècle, par une brusque mesure, les papes l'enrayèrent; ils sauvèrent la petite culture et restaurèrent l'affectation primitive de leurs biens, on organisant les donius riiUdo. : chacune avait sa charte, qui destinait le revenu, tantôt à l'entretien des misérables, tantôt aux dépenses du culte ou à tout autre usage. « Oue tous ■' les jours, cent de nos frères, pauvres du Christ, ou « même un plus grand nombre, s'il y en a, soient « réunis au patriarchium du Latran et y soient nour- '< ris, et qu'on n'alfecte à aucun autre usage la récolte '< et les divers revenus de la dite exploitation ». Ces lignes sont extraites dune constitution du pai»e Adrien. Les nobles de Home accueillirent mal co changement, t't, sous Léon m, à la fin du huitième siècle, ils mettaient le feu dans les possessions du bienheureux Pierre, pour se venger.

32 VUE GÉNÉllALE DE L HISTOIRE DE LA PAPAUTE.

Ainsi, depuis Constantin jusqu'à Charlemagne, la charité des papes et leur office de propriétaires étaient indissolublement liés. Les nombreux patrimoines de l'Église n'étaient pas un objet de lucre ou de jouissance : ils étaient à cette époque des pièces de l'organisme social. De la confiscation ou de la dévastation de l'une de ces terres, une souffrance résultait, ressentie aussitôt par un certain nombre d'hommes : il y avait comme un lien économique entre cette terre et ces hommes, et non pas seulement, comme aujourd'hui, un lien légal entre un lambeau de terre et un individu inscrit aux rôles. Il faut un certain effort pour nous bien représenter cette organisation de la propriété, et pour en discerner les conséquences sociales.

Mais, lorsqu'on les a saisies, on s'explique avec quel soin jaloux les papes défendaient leurs biens contre tout agresseur. Lorsque, au huitième siècle, les Lombards occupaient les patrimoines des Alpes Cottiennes et ravageaient ceux de la Romagne, lorsque Léon l'Isaurien confisquait ceux de l'Italie inférieure, les papes protestaient, et la population romaine, toute entière, était intéressée au succès de leurs protestations. Une étroite solidarité, affermie et précisée par l'expérience de plusieurs générations, unissait les intérêts du Saint-Siège et ceux des Romains. Ils voulaient le bien du pape, qu'ils considéraient comme le leur, parce que les biens du pape étaient en définitive les leurs. Quatre siècles durant, Rome fut défendue contre la misère par les domaines de l'Apôtre, de même qu'elle avait été défendue contre les barbares par la personne de l'Apôtre. L'empereur était loin et semblait sourd ; l'exarque était près et se montrait im-

puissant; le pape apparaissait comme le serviteur, présent et eflicace, des nécessités publiques. Or telle est précisément la déûnition que le christianisme donne du souverain. Retenons cette coïncidence féconde qui nous permettra d'expliquer l'histoire ultérieure.

LA PAPAUTÉ DIRIGE LA CONVERSION DES ANGLO-SAXONS, ET OBTIENT LA COLLABORATION DES FRANCS.

La période où nous nous attardons est une période de préparation. L'unité lui fait défaut; des sociétés et des races diverses s'entre-choquent avant de se mêler; des rois barbares revêtent la livrée de la civilisation romaine, et des empereurs « romains » légalisent les souverainetés barbares. Sous l'incessante menace de conflits, et par l'efiet même de cette menace, une fusion s'opère entre le monde qui naît et le monde qui s'en va; elle est l'œuvre de la force des choses et de la résignation des hommes. A ce confluent, où se tient la Papauté? Elle ne se laisse entraîner ni par l'un ni par l'autre courant; elle guide le flux, protège le reflux et semble présider à tous deux. Nous l'avons vue tout à l'heure, véritable héritière du vieil Empire, défendre l'Italie contre les invasions et Rome contre la famine; mais, à la même heure, civilisant les barbares, elle acquérait leur clientèle et leur dévotion.

A certaines époques des cinquième et sixième siècles, le spectacle de l'Europe était propre à découragei- les papes : l'I^mpereur hérétique par jeu d'esprit, Gonslantinople par obéissance; hérétiques aussi ces barbares qui entouraient ou pénétraient le monde ro-

main, Burgondes, Wisigoths, Vandales, Ostrogotlis. C'est à l'arianisme alors que paraissait réservé le privilège de la catholicité, je veux dire de l'universalité ; l'Église de Rome néanmoins gardait le titre de catholique et ne désespérait pas de le justifier.

Il y avait une peuplade barbare convertie au Symbole de 'Sicée : les Francs. Par une vocation spéciale, Rome les adopta. Ils furent, de Clovis à Charlemagne, les instruments de la Papauté. Ils s'avancèrent d'abord en Gaule, aux dépens des Burgondes et des Wisigoths; et les progrès des armes franques marquaient une irrémédiable retraite de l'hérésie arienne. Ce fut le premier service qu'ils rendirent à la Papauté. Dans le nord de la Gaule, tout près du second ban des barbares, ils formaient une avant-garde catholique; et par leurs conquêtes dans le sud ils brisèrent cette circonvallation de peuplades ariennes, qui élevait comme un mur entre l'Église romaine et les populations païennes du nord de l'Europe. Par la brèche que firent les Francs, les missionnaires de saint Grégoire le Grand purent passer.

Ce descendant de famille patricienne inaugura réellement l'action personnelle et systématique de l'Église de Rome pour la conversion de l'univers. Avant lui, la foi s'était essaimée au hasard, à la grâce de Dieu, si l'on ose dire; Grégoire le Grand organisa la propagande, comme Rome, jadis, avait conduit la con- (juète. Il envoya le moine Augustin, avec quarante compagnons, pour faire l'Angleterre chrétienne. Les instructions qu'il leur donne, précises, minutieuses, sont vraiment des mesures de gouvernement. Combien était opportune cette action immédiate de la Papauté, les ordres, les défenses, les tolérances sur-

tout, qu'il annonce en témoignent avec éclat. Les nouveaux chrétiens de la Grande-Bretagne conservaient, pour les sanctuaires où jadis ils avaient célébré les cérémonies païennes, une vénération routinière; saint Grt'goire le Grand consent qu'on ros[iecte ces sanctuaires, « afin qu'après avoir confessé le vrai Dieu le peuple s'assemble plus volontiers pour l'adorer dans des lieux qu'il connaît déjà; car, à n'en pas douter, ajoute-t-il, il est impossible, lorsqu'on est en présence d'ùmes endurcies, de tout extirper à la fois ». Il relâche de même, en faveur des néophytes, les rigueurs de la discipline concernant les mariages. Ainsi se révèle une nouvelle utilité de la suprématie papale. Los missionnaires sont divisés contre euxmêmes : avec les superstitions et les mœurs des populations qu'ils veulent baptiser, il faut parfois des accommodements; ils y sont conviés par le désir du succès; ils sont retenus, au contraire, par leur attachement à une rigoureuse discipline; cette oscillation les paralyse. Mais la Papauté interviendra; elle marquera les limites qu'ils peuvent atteindre et qu'ils ne doivent pas dépasser; elle tolérera, elle suscitera même une certaine variété dans les conditions d'existence des diverses églises, et cette variété ne sera point un signe de morcellement et de désunion, puisqu'elle sera recommand(''e , même commandée, par la puissance qui est le centre de l'unité. C'est au tf'mps de saint Grégoire que la Papauté s'essayait à ce rôl)' : il fut à cet égard un initiateur.

11 présenta la conversion de la Grande-Bretagne comme un événement auquel toutes les nations chréliennos devaient collaborer : à Constantinople et à Alexandrie, il demandait des prières; il invitait Bru-

nehaut, les rois Théodebert et Théoderic à une bienveillance efficace en faveur des missionnaires. Il avait le sentiment de l'unité de TEglise, de la solidarité qui unit les parties entre elles et les parties au tout, et son àme romaine était fière de la vocation spirituelle qui maintenait Rome à la tête du monde comme protectrice de cette solidarité. C'est vraiment Rome qui civilisa la Grande-Bretagne ; c'est elle qui, pour la première fois, y prêcha la rédemption de tous les hommes par Jésus. Avant l'arrivée des missionnaires de Grégoire, les germes de christianisme déjà semés en Angleterre étaient comme stérilisés par les évoques et les clercs de race bretonne, jalou.x de conserver sur les Saxons et les Angles, leurs vainqueurs, un dernier privilège, le monopole de la vérité. Les instructions écrites de Grégoire et les instructions orales d'Augustin condamnèrent cet exclusivisme et attestèrent aux chrétientés bretonnes que Jésus était mort pour tous, même pour les Saxons.

La conversion de la Germanie au huitième siècle reproduit, trait pour trait, la conversion de l'Angleterre à la fin du sixième. « Dans la province de Germanie, ta sainteté fraternelle fut dirigée par notre prédécesseur, de sainte mémoire, le seigneur pape Grégoire II; après avoir ébauché ton œuvre, tu revins à Rome; il t'ordonna évêque et te renvoya tout de suite là-bas, pour y prêcher; et jusqu'à ce jour, vingtcinq ans durant, ayant Dieu pour avant-coureur, tu as travaillé à cette prédication. Mais dans la province des Francs aussi, tu as tenu un concile à notre place; ^l suivant les règles des canons, avec l'aide de Dieu, tous se sont plies à l'obéissance ». Voilà ce qu'écrivait le pape Zacharie à saint Boniface, apùlre des Ger-

mains. Boniface, dans ses campagnes apostoliques, fut vraiment l'homme du Pape : en 72.3, il prêtait ce serment solennel : « Moi, Boniface, évêque par la grâce de Dieu, au nom du Seigneur Dieu Jésus-Christ, qui nous a sauvés, je promets à vous, bienheureux Pierre, prince des apôtres, et à votre vicaire, le bienheureux Grégoire II, comme à ses successeurs, de donner en toutes schoes ma fidélité, ma sincérité et mon concours, à vous et aux intérêts de votre Église, à qui le Seigneur Dieu a donné le pouvoir de lier et de délier, ainsi qu'à votre vicaire et à ceux qui lui succéderont «.Ainsi fit-il, et, par la métropole de Mayence, la Germanie fut directement rattachée à Rome. La propagande chrétienne y suivit les mêmes voies qu'en Bretagne; nous avons une lettre de Grégoire II conseillant à Boniface de ne pas s'élever immédiatement contre les généalogies des faux dieux. « Vous leur opposerez des objections, lui écrit-il, non comme des provocations et des insultes, mais avec beaucoup de modération et de douceur ». Les papes, môme, sont plus disposés à certaines tolérances, que Boniface ne le paraît : dans cette conquête de la Germanie par la foi et la morale chrétiennes, c'est Rome qui, lorsqu'il est nécessaire, incline le plus volontiers à négliger la lettre pour répandre et faire pénétrer l'esprit. La conversion de l'Angleterre et d'une partie de la Germanie et le rattachement immédiat de ces deux provinces au Siège Apostolique consoleront les papes, entre les sixième et huitième siècles, de la défiance hostile que leur témoignaient les empereurs byzantins, et des périls que les hérésies helléniques suscitaient à la loi romaine. Or, dans ces deux œuvres, comme dans la lutte contre larianisme, ils avaient

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eu les Francs pour collaborateurs. « Si les Saxons ont eu le bonheur d'entendre la prédication de l'Évangile, écrivait à Brunehaut saint Grégoire le Grand, c'est à vous, après Dieu, qu'ils en sont redevables ». L'apostolat de Boniface chez les Frisons fut aidé par Charles Martel; enfin Pépin et Carloman, convoquant en trois conciles successifs l'Église franque qui, depuis quatre-vingts ans, avait perdu l'habitude de s'assembler, appelèrent Boniface pour qu'il y fit prévaloir, en même temps qu'une réforme rigoureuse rendue nécessaire par les mœurs du clergé franc, l'influence du Siège de Rome.

Peu s'en fallut, pourtant, qu'une autre conquête religieuse ne vînt brusquement anéantir celle qu'affermissait Boniface : l'Islam, qui avait mutilé TOrient, gagnait l'Occident. En 732, il envahit la Gaule; et du train dont il courait, la Germanie risquait de succomber. Alors où seraient les fidèles du Pape? Mais Charles Martel décida, par une seule bataille, que la Gaule et la Germanie ne seraient jamais musulmanes. Ce fut un fait acquis pour la suite des siècles. Et lentement, le pavois des Francs s'exhaussait, par leurs propres victoires et par les espérances des pontifes. Une dernière tâche attendait la nation franque.

COMMENT LE HUITIÈME SIÈCLf: COiNCLUT L'iIISTOIRE ANTÉ- RIEURE : LE PAPE SOUVERAIN, CIIARLEMAGNE EMPE- REUR.

Alternativement, et quelquefois en même temps, les empereurs de Byzance et les conquérants lom-

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