LE PAPE SOUVERAIN, CHARLEMAGNE EMPEREUR
litres inexacts, étayé sur des fondements fragiles. A certains égards, même, ces fables sont une incarnation populaire de la v<''rité, loin d'en être le démenti; elles sont des symboles, en même temps (lu'olb's sont des contes. Aristote a dit que la poésie est plus vraie «lue l'histoire. Serait-il permis de dire que la fameuse donation de Constantin, si audacieusement inventée par l'imagination d'un anonyme, est vraie d'une vérité poétique? Consultons Ihistoire réelle; elle nous apprend que Constantin, achevant cette transformation de l'Empire qu'avaient inaugurée les
• ■mpcreurs du troisième siècle, quitta Rome, définitivement, pour transporter à Byzance le centre de l'univers. Le souverain n'était plus là, mais Rome conservait ses ambitions et demeurait en quête dun souverain. Autour du Palatin désert, de hauts fonctionnaires continuaient d'exercer los droits du gouvernement absent. Mais la confiance du peuple cessait de leur appartenir; en eux, on voyait trop souvent des percepteurs, trop rarement des bienfaiteurs. La même évolution qui avait transporté à Byzance le centre du monde, transportait au Latran le centre de Rome. L'évêque de Rome, hôte du Latran, n'avait pas le titre d'un souverain, mais il en remplissait tous les devoirs; contre la famine, contre les barbares, on prenait l'habitude d'invoquer sa tutelle; et, lorsque les premiers Carolingiens attribueront aux papes la possession de Rome, ils ne feront pas une révolution, ils couronneront une évolution; ils constateront un fait plutôt qu'ils ne créeront un droit ; ils apparaîtront comme des grefïiers de l'histoire plutijt
• lu'ils n'en seront les acteurs.
Dans cette décision de C<jnstantin, qui bouleversait
l'équilibre du monde en transférant à Byzance la capitale de l'Empire, la donation de Rome était implicitement contenue : Thistoire travailla, plusieurs siècles durant, pour développer ce germe fécond, mais ce travail de Ihistoire avait été orienté par Constantin. 11 fut le véritable donateur. En prêtant à cette vérité les couleurs du mensonge, le faussaire anonyme, sans doute, avait une conscience beaucoup plus nette du mensonge qu'il commettait que de la vérité qu"il traduisait : il ne mérite pas d'excuse; mais le succès qu'il obtint sur l'esprit des hommes s'explique aisément. L'invention de ce document fut une maladresse parce que l'humanité n'en attendit pas l'apparition pour considérer les papes comme rois légitimes de Rome, non plus qu'elle n'attendit les Fausses Dècrétales pour considérer les papes comme les monarques spirituels de la chrétienté. Ces deux mensonges n'ont pas suscité la foi des hommes, ils l'ont résumée sous une forme romanesque. Constantin fut l'initiateur du bouleversement qui donna Rome à la Papauté; il fallut quatre siècles pour que ce changement s'accomplît ; au huitième, il se consomma.
Au même moment s'achevait, par la volonté du Pape, la victoire décisive de l'Occident sur l'Orient. Telle est, au début du neuvième siècle, la signification du couronnement de Charlemagne. La vieille civilisation s'immobilisait dans Byzance, elle s'habillait du christianisme idutùt qu'elle ne s'en inspirait ; elle se montrait incapable de le propager, même de le défendre, et soupçonnait les papes presque autant qu'elle redoutait l'Islam. Les papes, néanmoins, avaient longuement patienté : le prestige de l'ancêtre