BONIFACE VIII; LA PAPAUTE A AVIGNON
inquiétantes pour los citoyens, périlleuses pour la paix générale. Un violent tremblement de terre, de frt'quentes scènes de brigandage, un essai de république, à la fois grandiose et puéril, et la turbulence des factions aristocratiques, jetèrent Rome, vers 1350, dans un affreux désordre, que le cardinal Albornoz mit plusieurs années à réparer.
On trouvait, près du large Rhône, une sécurité d'existence, une commode et nonchalante aisance, que ne promettaientguère les bords du Tibre. I^orsque arrivait aux papes, dans le Comtat, la nouvelle que Rome était soulevée par Rienzi ou menacée par les Florentins, ils ne regrettaient pas d'avoir mis lÉglise et leurs personnes à l'abri. L'organisation financière, lentement édifiée aux douzième et treizième siècles, s'affermissait et se développait. Monastères, seigneuries, royaumes, envoyaient régulièrement le cens, rançon promise pour la garantie de leurs privilèges ou de leurs droits. De toute la chrétienté, même du Groenland et de l'Islande, arrivait l'impôt pour les croisades, véritable denier du Christ : levé par les évèques à l'origine, puis par les légats et les nonces, il avait finalement été confié à une administration spéciale de collecteurs éparpillés sur toute la chrétienté. Les péchés du monde, aussi, grossissaient les revenus pontificaux. On s'est scandalisé de ce qu'on nomme, en un langage superficiel, la vente des indulgences, la vente des pénitences. En réalité, les idées mêmes (jui fondaient ces coutumes n'ont rien de choquant : la satisfaction qui doit s'ajouter au repentir, l'œuvre pie qui mérite les indulgences, peuvent consister en une aumi'me. Mais les olliciers de la Curie, exploitant les solliciteurs, prélevaient à leur propre
profit des indemnités dont la lourdeur était imputée à grief à la papauté elle-même. Benoît Vil, en fixant des tarifs, essaya de prévenir ces marchandages. Mais la conscience chrétienne continua d'être offusquée ; l'ignorance théologique des fidèles qui soldaient les taxes et des collecteurs qui les levaient, provoquait d'odieuses confusions; ceux-là réputaieni chose vénale, et ceux-ci présentaient comme telles, les faveurs spirituelles; et des catholiques rigoristes, soucieux de la gloire de TÉglise, sollicitaient la Curie de choisir entre l'honneur et l'argent. Enfin la collation des bénéfices ecclésiastiques était pour la Papauté une importante source de revenus. A l'origine, l'ingérence directe de la Cour de Rome dans l'attribution de certains bénéfices était commandée par des circonstances spéciales, déposition du précédent titulaire, transfert d'un évèque d'un siège à un autre ; Rome alors intervenait pour résoudre les difficultés ou prévenir des abus. Une époque vint, pourtant, où cette ingérence elle-même installa et couvrit des abus; on vit surtout, dans un bénéfice, non plus la charge d'âmes qu'il imposait, mais la jouissance qu'il procurait. Alors on neuf aucun scrupule d'accumuler sur une seule tète plusieurs ofiîces ecclésiastiques; c'était un moyen pour les pontifes d'entretenir ou de récompenser certains membre? de la Curie.
La Curie devenait une puissance financière, elle prenait un aspect mondain. Mais son ascendant sur le monde diminuait. « Les loups sont maîtres dans l'Église », écrivait Alvaro Pelayo, l'un des plus ardents apologistes de la papaut»''. On connaissait les revenus des papes, on voyait bien que leur office était
lîONlFACE VIII: LA PAPAUTÉ A AVIGNON. 110
une lucrative jouissance, et l'on craignait qu'ils n'en oubliassent los charges. Avec une injustice qu'il convient de rf'parer, l'opinion chr<'tienne oubliait Ifs s«3rieux efforts des papes d'Avignon pour la croisade et pour la conversion de l'Asie centrale et orientale. On était avant tout scandalisé de leur opulente béatitude, de l'allègre résignation dont ils supportaient l'exil. Plus âpre est l'existence do la Papauté, plus • ■III' acquiert sur le monde une robuste prise; choquée par l'effacement subit du pouvoir souverain, la chrétienté' rappelait los papes à Rom*^; elle les conviait à recommencer de soutTrir, afin qu'ils recoramençassen d'agir.
A certaines époques critiques dans l'Église du Christ, à côté du sacerdoce, le prophétisme surgit: on voit alors, entre les interprètes ordinaires et l'interprète extraordinaire de Dieu, un échange de lumières et de conseils ; le sacerdoce surveille et commente le prophétisme ; le prophétisme oriente et guide le sacerdoce. Cette réciprocité de direction n'est point exempte d'embarras et d'embûches; le prophétisme est importun, le sacerdoce ombrageux; mais la divinité ne peut demeurer divisée contre ellemême, et les deux échos dont elle remplit la terre finissent par se confondre. Brigitto, la châtelaine de Suède, exilée sur les bords du Tibre par une force invisible ù tous, est lune des personnifications les plus pures de l'esprit proph<''tique. « Ëcrisd<' ma part au pape Clément ce que j<' tf dicte, » lui disait Jésus dès 1346, et, sous la dictée de Jésus, Brigitte écrivait : « 0 pape Clément, moi Jésus-Christ, je t'ai exalté. Je t'ai fait passer par tous les honneurs. Lèvetoi afin de mettre la paix entre les rois de France et
d'Angleterre, ce sont des bêtes dangereuses qui dévorent les âmes. Puis viens en Italie contempler les lieux arrosés du sang de mes saints. Souviens-toi du passé ; tu as suivi ta volonté, opposée à ton devoir, tu as provoqué ma colère, et j'ai été patient. Maintenant mon temps est proche. Je rechercherai ta lâcheté à négocier la paix, ta partialité pour l'une des deux causes. Je me souviendrai que, sous ton règne, l'ambition, la cupidité florissaient dans TÉglise. Tu pouvais réformer, améliorer beaucoup de choses, tu ne l'as pas voulu. Avant ta dernière heure, anéantis tes fautes passées par ton zèle final ».
Avignon retint les successeurs de Clément; ni Jésus ne se lassait de parler, ni Brigitte d'écrire. Un jour, aux oreilles de la mystique, deux voix retentissaient; l'une disait : « Les portes de la Sainte Église s'inclinent plus qu'elles ne doivent vers la terre ». Et l'autre voix répondait : « Le pape est comparé aux portes : qu'il élève le désir de son amour au-dessus des choses caduques ». L'allégorie continuait : « Les crochets des portes ne sont plus du tout recourbés. Le pavé est creusé de tels trous qu'ils n'ont point de fond. Du toit tombent des gouttes de soufre enflammées et brûlantes, qui répandent une fumée désagréable ». L'autre voix expliquait : « Les cardinaux sont comparés aux crochets, ils tendent vers l'orgueil; c'est pourquoi le pape doit les courber, d'abord avec la pince, c'est-à-dire avec de douces paroles, puis avec le marteau, en diminuant leurs prébendes. Le pavé do la Sainte Église signifie les évêques et les clercs séculiers; leur avarice est si profonde que rien n'y peut suffire; le pape peut beaucoup améliorer cette situation. Les ordres religieux qui devraient suivre
BONIFACE Mil: LA PAPAUTÉ A AVIGNON. 121
It^ur règle sont les toits. Df mémo qu'un toit garantit flo l'humidité et du mauvais tomps, ainsi les réguliers devrait-nt défendre la chrétienté de la colère de Dieu, par leur humilité, leur abstinence, leurs prières et li'ur psalmodie; et leur exemple au contraire a conduit un grand nombre d'âmes à la réprobation. Le pipe peut renouveler le toit et le mieux faire ». Et la visiofi informait Brigitte que prochainement Urbain V reviendrait d'Avignon à Rome. P(^u de textes témoignent d'une aussi lumineuse façon la conception qu'on se faisait au moyen âge de l'utilité de la Papauté. On la juge souverainement nécessaire à la réforme de l'Église; d'elle on attend le remède, et les invectives mêmes qu'on adresse à tel ou tel pontife sont un hommage à l'institution. Deux siècles -«'écouleront; pour réparer les misères de l'Église, on issaiera tour à tour du parlementarisme et de l'insurrection, jusqu'à ce que les papes du seizième ~ièclo, par If'urs réformes rigoureuses, exaucent la vision de la mystique Suédoise.
Cependant Urbain V ne fit que passer à Rome. Il retourna mourir en .\vignon. « Il craint le labeur, It's fatigues corporelles, disait la Vierge à sainte Brigitte en 1370. Au jugement dernier, il devra rendre compte, non seulement de ses actes, mais de ses omissions, alors f[u'il é'tait puissant pour le service de Dieu ». Celte déception ne découragea ni la voyante, ni les voix divines. Par son entremise, Jésus dit à Grégoire XI, successeur d'Urbain V : « Ecoute mes paroles, ô pape Grégoire, et médite-les. Pourquoi ta cour mondaine exerce-t-elle des ravages dans ma cour cédeste? Tu extorques l'or des sujets de mon Kglise afin de le distribuer à les amis du siècle. Que
t'ai-je donc fait, ô Grégoire? Reviens à Rome, reviens le plus vite que tu pourras ». Grégoire revint; la terre, suivant une expression favorite de la sainte, cessa de lui cacher le ciel ; il échangea les jouissances d'Avignon contre les tracas de Rome. Ainsi l'avait prédit Jésus; dès 1373, il annonçait à Brigitte : « Quoi ((ue les rêveurs, les sages du siècle, les amis selon le monde, disent au pape, moi je prévaudrai contre eux et je le conduirai à Romo ». Moins de vingt ans après, Boniface IX récompensait, en la canonisant, les eflicaces et saintes colères de Brigitte contre les pontifes ses prédécesseurs.
Brigitte, à la fin de sa vie, avait trouvé dans Catherine de Sienne une puissante alliée. A elles deux, elles incarnaient l'Europe : Brigitte représentait les races du Nord , Catherine celles du Midi. A elles deux, elles incarnaient la société du moyen âge : Brigitte était d'origine aristocratique, Catherine de naissance bourgeoise. Linirs armes différaient : l'une menaçait et l'autre suppliait; l'une apportait une gravité plus abrupte, l'autre une douceur plus insinuante. Singulière et féconde époque qui permettait à une jeune religieuse de vingt ans de jouer en Italie un rôle politique! Quels titres avait-elle pour se transformer en diplomate, pour négocier avec la république florentine, les cardinaux et le pape? Aucun, sinon son amour du Christ, sa ferveur pour le divin règne. Un siècle plus tôt, Rose de Viterbe, une fillette de douze ans, était lame du parti guelfe dans sa cité. En se réclamant du Christ, on pouvait encore dominer le monde. C'est à cette ambition que Catherine rappelait la Curie : « Déployez l'étendard de la sainte croix, lui écrivait-elle; nous serons délivrés de la
discorde, de la guerre et de beaucoup d'iniquités; vous obtiendrez la rt-forme des pasteurs de la Sainte Eglise. Des vampires insatiables lui ont suc*' tant de sang qu'elle en est devenue toute pâle. Mais prenez courage et venez, ù Père; ne laissez pas plus longtemps dans l'attente les serviteurs de Dieu ([ui languissent d'impatience ». La petite tertiaire adressait lettres sur lettres, parlant au nom des chr<''tiens, comme Brigitte parlait au nom du Christ. Elle entretenait le pape comme une fille entretient son père, avec une affectueuse câlinerie et de délicieuses libertés; elle fit même le voyage d'Avignon pour le convaincre. On la taxait d'orgueil : c'est l'habituelle vengeance du pharisalsme, qui n'agit point, sur la foi qui agit. Allègrement, Catherine de Sienne riposta en ramenant Grégoire XI à Rome. Ses confiants soupirs firent ce miracle, que la nonchalance des cardinaux et les instances de Charles Y semblaient conjurer; et cette défaite posthume, infligée par une tendre nonne aux plans de Philippe le Bel, soulagea momentanément la chrétienté. Mais à cette consolante revanche, d'autres douleurs succédèrent.