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LE GRAND SCHISME; UN ESSAI DE PARLEMENTARISME CONCILIAIRE

.\ cet instant de l'histoire, où s'enfantent les nationalités, le caraetère international de l'Eglise chrétienne faillit s'effacer. A mesure que les nouvelles rivalités des peuples démentaient ou voilaient la con-

ception de la chrétienté, l'existence d'une souveraineté spirituelle supérieure à ces rivalités apparaissait comme une utopie, et les prétentions de cette souveraineté faisaient l'effet d'un anachronisme. En France, en Allemagne, en Angleterre, on souhaitait d'avoir prise sur les papes, afin de posséder, pour les mêlées européennes, un gage de leur alliance. Les souverains s'enviaient mutuellement l'honneur d'abriter le pape, pour qu'il les servit, d'abord, et surtout pour qu'il fût empêché de servir leurs ennemis. On se faisait une idée mesquine de la Papauté, et on la traitait à l'avenant.

De 1378 à 1409, deux pontifes se disputèrent la chrétienté. Urbain VI, le pape de Rome, avec plus de zèle que d'adresse, prétendit réformer sa cour; un second pape fut créé, que les cardinaux ses électeurs espéraient moins importun qu'Urbain. Le grand schisme commençait. Rome et Avignon avaient chacune leurs pontifes. Dans un mémoire présenté au Concile de Constance, on lit : « L'occasion et le ferment du schisme étaient la discorde entre royaumes ; divisés entre eux, ils se joignirent à l'une ou à l'autre des factions qui se disputaient la tiare. Si cette discorde entre les royaumes ne s'était pas développée, le schisme n'aurait pas eu une aussi longue durée, il n'aurait pas été aussi légèrement entrepris >. C'est d'après leurs intérêts politiques que les souverains reconnaissaient l'un des deux papes; ils considéraient les progrès de son obédience comme une victoire de leur politique. Au lieu de présider aux luttes des nations pour les abréger ou les régler, les deux Papautés étaient à la remorque des divers belligérants.

Aussitôt l'anarchie fut générale. Cette puissance

disloquée était la clef de voûte de rédiGce où les hommes s'abritaient. La Papauté avait concentré en elle-même le jeu dune multitude d'organismes et conquis une influence immédiate, précise, sur les menus détails de la vie sociale. Or tous ces détails demeuraient incertains, mal assurés, parce que deux papes s'en disputaient la direction; partout, on était heurté par de lointains contre-coups du schisme, et les oscillations terribles que subissait la chaire de Pierre étaient douloureusement ressenties jusqu'aux extri'mités de la chrétienté. Telle abbaye avait deux abbés, et tel évùché deux évèques, se réclamant chacun dun pape ; les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem eurent un instant deux grands maîtres. On cherchait limmuable, l'absolu, le durable; et l'on ne savait plus où s'adresser. On avait soif de paix; et l'on ne rencontrait partout que la division. Entre les princes et les peuples des conflits surgissaient; en France, c'étaient les soulèvements des Maillotins, des Tuchins, des Gabochiens; en Angleterre, des mouvements de paysans. Des luttes intestines dt^chiraient les familles royales, moins encore pour la possession des couronnes que pour la jouissance égoïste et cynique du pouvoir : en Portugal, en France, en Angleterre, on souffrait de ces misères sans en pressentir le terme. Les nations française et anglaise, pour se prouver qu'<41es étaient nées, continuaient de s'entretuer. Trois candidats enfin, Sigismond, Wenceslas, Josse, se disputaient riùnpire. Le glaive temporel, comme le glaive spirituel, tombait en morceaux. Qur-l était le pape, quel était l'Empereur voulus par Dieu? L'énigme restait sans réponse. Sainte Catherine de Suède, sainte Catherine de Sienne tenaient pour

les papes de Rome; saint Vincent Ferrier, le bienheureux Pierre de Luxembourg, pour les papes d'Avignon. Entre l'année 1408 et l'élection d'un nouveau pape par le Concile de Pise, Charles VI, Wenceslas, Sigismond, renonçant à découvrir le pontife légitime, considérèrent la chaire de Pierre comme vacante. De faux prophètes surgissaient, qui finissaient de troubler l'opinion : un certain Télesphore prédisait le pontiûcat d'un « pasteur angélique » qui donnerait au roi de France la couronne impériale ; et un certain Gamaléon annonçait la translation du Saint-Siège en Allemagne. Ils jugeaient la papauté incapable de se sauver elle-même, et souhaitaient le rétablissement de l'unité chrétienne par la suprématie définitive d'une nation. Enfin la foi périclitait : les doctrines de l'Anglais Wiclef, acclimatées en Bohême, y créaient l'hérésie des Hussites; les Tchèques, fatigués du joug des Allemands, acceptaient ces nouveautés comme un symbole et un instrument de leur réveil national.

C'est d'un changement de la constitution de l'Église qu'un grand nombre de théologiens attendaient la paix. Le souverain pontife, d'après la doctrine catholique, est le chef nécessaire et essentiel du Concile général. Mais on ne savait quel était le pape. Alors en 1409, sans l'aveu des deux personnages qui se disputaient l'obédience chrétienne, le Concile de Pise se réunit; en faisant un troisième pape, Alexandre V, il donna au schisme une tête de plus, car les deux premières têtes survécurent. En 1413, le Concile de Constance s'ouvrit; il s'éleva, en fait, au-dessus des trois papes concurrents. Cet expédient était nécessaire pour rétablir l'unité. Mais l'assemblée de Cons-

tance prétendit l'érigor en règle : elle proclama la* supériorité du Concile sur le pape. Elle mit un terme au schisme gouvernemental; au jour de la clôture, il n'y avait plus dans la chrétienté qu'un seul pontife, Martin V. Mais elle semait les germes d'un schisme dogmatique; et la théorie conciliaire, un siècle et demi durant, allait menacer la Papauté.

Entre cotte théorie et les ambitions nationales, une prompte alliance devait on effet s'établir. On commençait de concevoir l'Église catholique à limage du monde qu'on était en train d'éditier, comme une société divisée, morcelée, dans le gouvernement de laquelle les diverses nations seraient représentées, feraient retentir leur voix et prolongeraient leurs conflits. A la tête de l'Église, on souhaitait d'installer un parlement spirituel auquel les souverains enverraient lours ambassadeurs; et la théologie, suivant la langue qu'elle y tiendrait, servirait l'une des influences politiques qui se disputaient le monde. A brève échéance, l'Église aurait été livrée au jeu des partis. La fixation des points de dogme, le règlement des questions de discipline, auraient été troublés, comme l'était déjà le choix des papes, par des ingérences politiques. Rien d'étonnant que la théorie conciliaire ait trouvé dans les puissances temporelles ses plus ardents champions.

Il était très difficile aux i)apes de réformer rapidement l'Église; pour qu'ils y réussissent, il fallut un siècle de délais et l'éruption d'une hérésie. En vain Eugène IV réclamait-il les conseils de saint Bernardin de Sienne et de saint Jean de Capislran; en vain Pie II appelait-il des hommes comme saint Antonin dans la commission qu'il chargeait de réformer la Curie; ces

bonnes intentions manquaient d'efficacité. Les revenus mêmes de la cour pontificale supposaient un certain nombre de ces abus dont la chrétienté demandait la suppression; et l'époque de l'histoire où la Papauté eut le plus besoin d'argent fut précisément le quinzième siècle. Elle devait créer et défendre l'État pontifical, entretenir une cour, multiplier les légats; elle avait des charges qui dépassaient ses ressources; et celles-ci diminueraient encore, si l'on extirpait de l'Église certains abus. On s'explique que des chrétiens fort zélés comme Louis Aleman, l'archevêque d'Arles, aient prétendu, par une attitude schismatique, imposer à la Papauté un programme de réformes. De ce personnage, l'Église a fait un bienheureux; elle eut des réserves d'indulgence pour les hommes de cette époque, qui avaient plus de peine à connaître leur devoir qu'à l'accomplir.

Le Concile de Bàle, après des tâtonnements, voulut réformer l'Église sans le pape, malgré le pape, contre le pape. Il échoua. « Il sutlit qu'une nation souhaite une réforme, pour qu'une autre la repousse ». Ainsi parlait le représentant de l'université de Vienne au Concile de Constance : il définissait, en une ligne, l'incapacité de cette grande assemblée, où l'on avait voté par nations, et qui avait essayé d'être une représentation organisée de la chrétienté. L'assemblée de Bàle, au contraire, fut une cohue. Six cents professeurs d'universités, prêtres, moines, laïques, y votèrent pêle-mêle. Savoisiens en majorité, par l'élection d'un antipape savoisien, ils faillirent ressusciter le grand schisme; en acclimatant dans les esprits l'idée d'un appel au Concile général, tribunal sans existence réelle, ils offrirent un stimulant aux révoltes ouver-

tes, un prétexte aux résistances opiniâtres. EnOn, si les Pères de Bàle avaient fait école, l'émancipation des diverses églises nationales eût fractionné l'unité romaine; on aurait pu écrire, à bref délai, une histoire des variations de l'Église catholique.

Était-ce un utile moyen, pour avancer la réforme des abus, de jeter ainsi l'Église entre les mains des princes? Au temps de Grégoire VII, la main-mise des souverainetés temporelles sur l'Église créait au contraire les abus. En France, la Pragmatique Sanction, œuvre de Charles VII et du clergé, fut une application des décrets de Bàle et une conséquence du mouvement conciliaire. Dans ses commentaires. Pie II la juge ainsi : « Cette loi, à l'abri de laquelle les prélats français croyaient trouver la liberté, leur a, au contraire, imposé une lourde servitude ; elle a fait d'eux, pour ainsi dire, les esclaves des laïques ». Vingt ans après, sous Pie II, lorsque le cardinal de Cusa voulut introduire à Innspruck la réforme ecclésiastique, c'est le duc de Tyrol qui l'entrava; à son service, il avait d«'s pamphlétaires qui, au nom des théories conciliaires, attaquèrent l'institution pontificale. Émise, à l'origine, par des partisans sincères de la réforme de l'Église, la théorie conciliaire eut l'étrange destinée de retardt'r cette réforme. Lorsque les papes, un siècle plus tard, veilleront à l'observation des décrets de Trente, c'est en alléguant la théologie do Constance et de Btile que les rois et les parlements arrêteront ces instructions « ultramontaines » et la réforme heureuse quelles imposeront.

•Vu quinzième siècle, c'est aux princes, provisoircmt'nt, (|ue profitèrent ces crises de l'Église. Papes el conciles se disputèrent leur bienveillance. Les pre

miers actes de la Papauté, dans son lent acheminement vers une réforme de l'Église, furent des concordats conclus avec les princes. Martin V, Eugène IV, signèrent ces premiers traités. Ils firent à lÉtat des concessions que le haut moyen âge n'eût pas accordées; ainsi le comportaient tout ensemble les nécessités de rÉghse et les nécessités des États. L"insoluble question des rapports entre les deux pouvoirs commençait d'apparaître sous une forme nouvelle. Mais par ces actes mêmes, qui de prime abord paraissaient des abdications, la Papauté maintenait ses droits. Elle faisait reconnaître, par là. que l'État ne doit point à lui seul traiter les questions d'Église; elle combattait avec acharnement ces actes unilatéraux, comme la Pragmatique Sanction, qui témoignaient chez le souverain l'ignorance ou le mépris de la suprématie romaine. A mesure que les princes fortifieront leur pouvoir sur les Églises, nous verrons la Papauté affermir et développer son absolutisme ; les deux progrès sont parallèles ; le second corrigera le premier. Si les Conciles du quinzième siècle avaient réussi à diminuer la Papauté, l'influence des princes sur les choses religieuses n'eût trouvé aucun contrepoids; ils eussent été papes dans leurs terres impunément.

Le Concile de Florence qui fut, depuis le neuvième siècle, la première assemblée vraiment œcuménique et qui, sous la présidence d'Eugène lY, à rencontre des Pères de Bàle, restaura pour un instant l'union des Églises grec([ue et latine, le grand jubilé de 1 450, où Nicolas Y apparut comme le maître de la chrétienté, le couronnement de Frédéric III par ce pontife en 1452, enfin les décrets de Pie II et de Paul II inter-

PIE 11 ET LA CKOISADE D'ANCOMi. 131

(iisant comme une séditieuse manœuvre Tappel au Concile général, attestèrent la prompte résurrection (le la suprématie pontificale. Jeune, /Eneas Sylvius l'iccolomini avait pris part au concile schismatique (le Bâlc. Plus mûr en âge, il alla, au nom du pape, négocier un concordat en Germanie : « Là où vous êtes, écrivait-il à Nicolas V, là sont les décrets d'une salutaire réforme. » Il devint pape enOn : « Rejetez Sylvius, écoutez Pie II », disait-il volontiers. Ainsi évoluèrent beaucoup de ses contemporains, qui finirent, après de multiples écarts, \)av s'agenouiller devant le Siège de Pierre, comme Pie II par s'y asseoir.

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