APPARITION HISTORIQUE DE LA PAPAUTE
et d'un souverain spirituel, sur l'instinct et le sens vulgaire, portés à rire d'un législateur désarmé et d'un souverain sans terre.
« Je ne pensais pas que les décrets d'un mortel comme toi eussent assez de force pour prévaloir snr les lois non écrites, œuvre immuable des dieux, qui ne sont ni d'aujourd'hui, ni d'hier ». Ainsi Sophoch^ faisait parler Antigone devant Créon. Peuple ou tyran, le souverain antique était toujours absolu; il repoussait le contrôle des principes supérieurs de la morale: ces principes survivaient, obscurs ou précis, dans l'àme des individus; mais, dans la société, soit pour les incarner, soit pour h^s défendre, nulle force organisée n'existait; le sacerdoce ne peut représenter quelque chose de supérieur à l'État, lorsqu'il a l'Etat pour supérieur.
Tout autre est la cité- chrétienne : là, on préfère Dieu aux hommes, l'équité à la loi, l'immuable morale aux codes ; légal et légitime ne sont pas nécessairement synonymes. Le sacerdoce chrétien, différant des clergés antiques, prétendit être l'interprète de la justice et distribuer l'enseignement de la morale ; il eut autant de chaires ((ue Jésus avait d'autels, et à Rome un docteur suprême. Porte-voix de Dieu, le pape ne peut être soupçonné, comme autrefois les stoïciens, d'être l'écho d'une coterie boudeuse. Avant le christianisme, en face du mal qui régnait, le bien n'avait pas d'organe : depuis le christianisme, la Papauté fut cel organe.
Cette nouveauté fut féconde. Les rapports dos hommes entre eux furent, tout d'un coup, profondément modifles. Volontiers l'individu se regarde comme un souverain ; et cette erreur sur son pouvoir
<s VUE GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ.
l'achemine à l'ignorance de ses devoirs. Penseur, chargé d'instruire les hommes, il inchne à se considérer comme l'arbitre suprême de la vérité; et, lorsqu'il spécule sur l'inconnaissable, il aime mieux créer le vrai que de le recevoir. Prince, chargé de gouverner les hommes, il incline à se considérer comme l'arbitre de la justice ; il aime mieux créer le juste que de s'y conformer. Propriétaire entin, chargé de procurer la nourriture des hommes, il se croit délié de toute obligation, et, voyant dans la terre qu'il possède un objet de jouissance personnelle , il la dérobe à sa destination divine de !pourvoyeuse universelle. Laissez faire ces divers absolutismes, et laissez-les passer : chaque individu se les arroge, et entre tous ces prétendants le conflit éclate; de là l'anarchie. Le premier absolutisme, celui de la raison , engendre le chaos des doctrines, jette la société dans un malaise intellectuel, et décourage la raison même en lui inspirant une sorte de satiété. Le second, celui de la volonté, détruit le sentiment du lien social et le respect dautrui, fausse la notion de liberté, supprime celle d'autorité, substitue l'idée de caprice à celle de règle, et voile aux regards humains l'essence supérieure de la justice. Le troisième enfin, celui de la propriété, annule au profit de quelques privilégiés les générosités du plan divin qui promettait à tous les hommes les moyens de vivre, et pousse les malheureux à contester la légitimité de ce droit parce que les heureux en auront méconnu la raison d'être et le but. En son fond, chacune de ces trois souverainetés recèle un germe de mort , qui tantôt végète et qui tantôt pousse rapidement, mais qui ne disparait jamais. L'épanouissement de ce