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APPARITION IIISTORIQIE DE LA PAPAUTÉ

germe est une crise, par laquelle l'absolutisme succombe ou change de titulaire : crise intellectuelle, qui fait osciller la raison , embarrassée de sa propre souveraineté, entre la foi qui lui rend une assiette et certaines variétés d'un mysticisme fantaisiste où elle s'abîme; crise politique, qui brusquement amène les foules à substituer leurs caprices aux caprices d'un seul, et la tyrannie des majorités à celle d'un homme ; crise sociale, enfin, qui semble condamner les riches à une défensive égoïste et les pauvres à une offensive implacable.

Voilà les destinées de l'absolutisme humain : à son point de départ, il est une exaltation de l'individu; à son terme, il est une ruine pour la société ; dans toute sa marche, il est une offense à Dieu. Une incarnation perpétuelle de l'absolutisme divin, voilà le seul remède pour que la société ne soit point tout à la fois la dupe et la victime de ces droits souverain? aux (juels prétendent les individus. La Papauté, dans l'histoire, fut cette incarnation : intervenant sans cesse au nom de Dieu, elle seule avait autorité pour enseigner aux hommes le caractère relatif de leurs droits et pour leur imposer des règles et des limites, qui, gênantes pour les usurpations de quelques-uns, garantissent et protègent l'utilité commune. Par son essence même, elle apparaît comme l'antagoniste de tous les abus de pouvoir, parce que l'humanité reconnaît en elle le vicariat de Dieu.

La conception d'une omnipotence morale, dune haute suprématie spirituelle, est un des plus grands progrès ({u'ait faits la raison humaine, et ce progrès, .iccompli par un acte de fui, fut une bienfaisante

niancij»ation. Dés lors, la résistance du faible à lin-

justice cessa de passer pour un conflit d'égoïsmes tendant à la vengeance de l'opprimé ; elle emprunta un caractère surhumain, presque surnaturel, au concours de la Papauté , efiicace et permanente légation de la souveraineté divine, qui, dominant à la fois les puissants et les humbles, courbait ceux-là, exaltait ceux-ci et conviait les uns et les autres à une réciprocité de respect et d'amour.

Il y a un certain nombre de pontifes qu'on est convenu d'appeler « les grands papes » : additionnez toutes ces grandeurs, vous n'obtenez pas encore une image adéquate de la Papauté. Cette institution surpasse en hauteur et en éclat les titulaires passagers qui la représentent ; et l'ensemble de son histoire passée , présente et future , offre un plus merveilleux caractère que les brillants épisodes dus à certains papes de génie.

Rien nautorise à croire que Pierre fût une nature d'élite. Lorsque Jésus l'enrôla dans sa troupe sacrée , Pierre travaillait au jour le jour, demandant aux lacs de Galilée ce qu'il lui fallait poiir vivre : il était profondément ignorant de ce que les puissants de l'époque appelaient les arts libéraux. Confiant dans la promesse des prophètes, il attendait le Messie, et celte attente ouvrait à son âme de larges vues sur l'avenir; elle le préparait, sans qu'il s'en doutât, à être l'artisan d'une grande chose. Mais aux regards

des autres comme aux siens, cette prédestination était voilée. Cet homme qui devait jouer un r(Me de révolutionnaire fut longtemps le plus timide et le plus résigné des prolétaires : l'inquiétude, la promptitude au découragement , la faiblesse de volonté , voilà les traits caractéristiques de sa première nature. Les évangélistes ne lont pas caché ; dans leurs sincères récits. Pierre na d'autre grandeur que celle que Jésus lui prête. Mais Jésus sut lui donner une seconde nature; il éleva l'instrument à la hauteur de l'œuvre. 11 chargea Pierre, qui ne connaissait rien à la sociétf romaine, de présider à son Église et d'en diriger les progrès à travers cette société. Pierre avait une foi trop vive pour s'étonner de celte mission : il s'improvisa théologien, prédicateur, homme de gouvernement; il fit ce qu'il put, et la force mystérieuse qui guidait la destinée de Pierre accomplit le reste. Tel fut le premier pape. 11 vint s Rome, vécut dans les petites colonies juives, se flxa dans certaines familles de gentils, et fut crucifié sous Néron.

Son martyre fit peu de bruit, comme le martyfe du Golgotha : l'histoire païenne ne s'en occupa point, elle croyait avoir mieux à faire qu'à enregistrer le châtiment de ces petites ger.s; l'élégant suicide de certains aristocrates blasés était réputé plus intéressant. Mais, en mourant à Rome, saint Pierre fut le suprême bienfaiteur et comme !e second fondateur de cette ville; et si les oracles antiques qui pri;ssentaient l'éternité du Capitole ont échappé dans la suite des temps au reproche de mensonge, c'est à Pierre qu'ils durt'nt cette fortune. En choisissant pour capitale d'un monde naissant la capitale d'un monde expirant, Pierre fit un coup de génie. Il mit au service de Rome

le christianisme, puissance du lendemain, en même temps qu'il mettait au service du christianisme la grandeur et le renom de Rome, puissance de la veille v il fit concourir à la gloire de son Dieu le travail accumulé des vieilles générations romaines.

Mais ce coup de génie était un coup d'audace : en s'installant sur les sept collines, le christianisme engageait immédiatement un duel avec l'ennemi, sur un terrain où l'ennemi semblait maître. Au gré de leur bienveillance ou de leur hostilité, les historiens atténuent ou augmentent la responsabilité de l'Église dans la chute de l'Empire romain. Xi cette bienveillance ni cette hostilité ne les égarent complètement. Les disciples du Christ ne se comportèrent pas en ennemis de l'Empire : cela est vrai; et la religion du Christ était une inflexible négation des principes sur lesquels reposait l'Empire : cela est encore vrai. A la cime de l'édifice impérial se dresse un souverain, qui prend le droit de dire :

Hocvolo, sicjiibeo, sit pro ratione voluatas. j

Entre cette maxime et celles de l'Église surgit une contradiction que rien n'effacera. La raison naturelle, la conscience et la morale ont, de droit divin, une inviolable prééminence sur les caprices de la volonté humaine : cette prééminence est le témoignage et le résultat de la supériorité de Dieu sur l'homme. L'Empire romain incarnait l'absolutisme de la souveraineté humaine, et l'Église ne reconnaît qu'un seul absolutisme , celui de la souveraineté divine. Chaque progrès de l'Église marquait donc une lézarde et une fissure dans les fondations qui soutenaient l'Empire.

Par la force latente du christianisme, l'Empire devait craquer, malgré la volonté des chrétiens eux-mêmt'S. Ils aimai(>nt et ils regrettèrent ce grandiose abri, qui leur semblait être le seul boulevard efficace de l'ancienne civilisation ; mais la logique de leur dogme fut plus lorle que leur instinct de conservation. Aux époques mêmes où, libres de toute persécution, ils remplissaient les places publiques, les basiliques et jusqu'au palais des empereurs, les chrétiens apparaissaient, nécessairement, en de multiples circonstances, comme des émigrés de l'intérieur, parce qu'à César ils opposaient Dieu, comme un compétiteur importun.

C'est donc au cœur de la société antique que saint Pierre, prenant possession de Rome, entreprenait un travail do dissolution. Le chaos même des cultes nouveau.K, que débarquaient à Pouzzoles ou à Brindes les vaisseaux venus de l'Orient, facilitait cette action lent(» et sûre du christianisme; et l'Empire ne reconnut la portée de cette révolution qu'à l'heure où déjà elle était invincible. L'occupation de Rome par saint Pierri' avait avancé cette heure-là.

Le précédent de saint Pierre a fait loi dans l'Église : de droit, l'évêque de Rome est pape, le pape est évoque d»' Rome. Au temps où la volonté des 'V^alois et les charmes du Comtat captivaient les papes à Avignon, leurs actes portaient toujours cette mention : « in curia Homana ». Dans son Si/node diocésain^ Benoît XIV écrit : « Bien (ju'on puisse dirt; en un sens que la monarchie suprême de l'Église n'est annexée au siège de Rome que de droit humain, en tant que cette union tire son origine du fait de Pierre; cependant l'opinion d(! ceux qui ont pr(Hendu ([u'elle est

tellement de droit humain, que l'Église puisse la dissoudre et les séparer l'un de l'autre, ne paraît pas soutenable ».

C'est ainsi que le libre choix d'un pauvre Galiléen a épargné à l'histoire une abrupte coupure :. sous le christianisme comme sous le paganisme, le centre du monde, la ville souveraine, demeure Rome. Avant même que l'Amériquo ne fût découverte, Rome avait, par droit divin et par la volonté de Pierre, la souveraineté virtuelle de l'Amérique. Il épura et il exhaussa les ambitions dominatrices du peuple-roi en les rendant solidaires et complices des ambitions du Dieu nouveau. « C'est grâce à tes apôtres, ô Rome, que la lumière de l'Évangile a brillé sur toi. Le siège sacré du bienheureux Pierre a fait de toi la tète du monde, et les limites de ton autorité religieuse dépassent celles de ta domination terrestre ». Ainsi parlait au cinquième siècle le pape saint Léon. De Romulus à Léon XIII, il n'y a pas solution de continuité dans le prestige de Rome; ce résultat est l'œuvre de saint Pierre. Personne après Jésus n'a plus fortement influé sur l'histoire de l'univers.

LA l'APAUTÉ jusqu'à LA PAIX DE l'ÉGLISE.

Dès les premiers siècles, la primauté de l'Église Romaine sur les autres communautés chrétiennes était incontestée. Elle ne résultait pas de la suprématie politique de Rome, mais des souvenirs laissés à Rome par saint Pierre et du choix qu'il avait fait

LA PAPAUTÉ JUSQL A LA PAIX DE L KGLISi:. 15

de cette ville pour y prêcher et pour y mourir.

La Papautô s'est développée à la façon d'un organisme : dans le germe, on trouve déjà lurganismo tout entier. A mesure que les circonstances historiques ou les oppositions dont elle était lobjet l'amcnè'rent à pr<'ciser ses fonctions d'ordre et de juridiction, les théologiens présenti'rent ces accroissements successifs de son jiouvoir comme des conséquences de l'investiture divine, et les déûnitions nouvelles, qui ratifiaient ces accroissements, comme un développement naturel et logique, non comme une amplification factice, des paroles de Jésus. Dans le fait môme de son existence était contenue sa future grandeur. Elle n'est pas résultée d'additions ou demprunts, elle est le fruit et le couronnement d"une progressive ('volution.

Dans l'histoire ecclésiastique des premiers siècles, UFx certain nombre de faits demeurent inexplicables, si l'on refuse d'admettre l'originelle souveraineté du siège Romain. Moins invo(|uée sans doute, moins proclamée, et moins présente enfm dans tout l'édifice ecclésiastique qu'elle ne le fat dans la suite, elle était déjà vivante en fait, reconnue en droit, l'n des Pères latins qui la signalent le plus expressément est saint Irénée : ses paroles sont un antique hommage rendu par l'Église gallicane à l'Église romaine. Par une lettre qui est l'œuvre d'un homme de gouvernement, saint Clément, évoque de Home, prêchait la paix à la communauté chrétienne de Gorinthe et en fixait les conditions. Saint Denys, évoque d'Alexandrie, accusé d'hérésie, soumettait au successeur de Pierre les opinions qu'il professait. Aux regards de l'empereur Aurélien, Paul de Samosate était un prélat de mauvais

aloi. parce que l'évêque de Rome et les autres évêques d'Italie ne l'admettaient pas dans leur communion. Déposé par des conciles, persécuté par l'empereur, saint Athanase n'adressait pas immédiatement un recours au pape, comme il eût fait quelques siècles plus tard; mais lorsque, faisant enfin le voyage de Rome, il en rapportait sa réhabilitation, ni sa démarche ne paraissait insolite ni l'intervention du siège apostolique n'était taxée d'intrusion. Le titre de pape ne fut pas, à cette époque, le privilège de l'évêque de Rome; mais, entre les divers papes, celui de Rome était le plus grand. Les hérétiques le confessaient implicitement lorsque, jaloux de défendre ou de propager leurs doctrines, ils accouraient à Rome avec un empressement signalé par saint Cyprien.

Déjà les pontifes romains apportent, dans la solution des questions dogmatiques et disciplinaires, cette prudente mesure, cette haine des excès contraires, qui marqueront toujours les décisions du Saint-Siège. Plusieurs confesseurs au temps de Calliste, Novatien au temps de Corneille , ne veulent pas que les chrétiens apostats soient admis à faire pénitence : Calliste et Corneille sont plus indulgents. Un certain Héraclius, au temps du pape Eusèbe,veut que les chrétiens apostats soient réintégrés sans nulle pénitence : Eusèbe est plus rigoureux. Entre ces deux extrêmes, la Papauté n'oscille pas; elle évite à la fois la complaisance qui dispense du repentir et la sévérité qui refuse le pardon. Aussi discrète est son attitude lorsqu'elle doit apprécier la valeur du baptême conféré par les hériHiques : le pape Etienne décide que ce baptême sera valable. Saint Cyprien résiste, au nom de r.\frique : la mesure et la portée de l'autorité

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