CHAPITRE iV La Papauté au seizième siècle
AFFERMISSEMENT DE L ETAT PONTIFICAL ET DISLOCATION DE L'UXITÉ CATHOLIQUE : LA RÉFORME.
Au quinzième siècle comme au dix-neuvième, la Papauté, souveraine des États Romains, avait eu beaucoup à craindre, et de ses sujets, et de ses voisins. Il lui fallait lutter contre les tyrans limitrophes, contre les condottieri, candidats perpétuels à la tyrannie, C(jntre les seigneurs vassaux. Pour les dompter, elle ne possédait pas celte ressource, employée par les familles royales, de confler les fiefs et châteaux à des collatéraux ou à des parents par alliance. Quelques papes, à partir de Calixte III, essayèrent de ce procédé; leurs successeurs respectifs s'en n^pfntaient. Les neveux du pape, durant le ponlilical de leur oncle, étaient de précieux défenseurs du Saint-Siège; sous le successeur, ils devenaient d'importuns ennemis. Sixte IV, Alexandre VI Borgia travaillèrent surtout, le premier pour les Riario, iils
de sa sœur, le second pour les Borgia. Jules II, à son tour, se compromit beaucoup dans les affaires italiennes ; mais c'est pour l'Église seule qu'il travaillait. Il voulait que les papes fussent « les seigneurs et maîtres du jeu du monde ». Or dans l'Italie d'alors, pour être respecté, il fallait qu'un pape fût craint; et pour être craint, il n'était pas mauvais qu'il portât la cuirasse; les goûts de Jules II furent à l'avenant. Il a, pour plusieurs siècles, fortifié les États Romains et affermi la vieille installation pontificale. De Plaisance à Terracine, il fit de saint Pierre un puissant propriétaire. Cette œuvre lui a fait plus d'honneur auprès des politiques qu'auprès des âmes pieuses. Le pape ne peut remplir son rôle que s'il a une demeure sûre et stable : Jules II lutta pour la lui assurer; et cette besogne matérielle, ingrate, mais indispensable, bien appropriée d'ailleurs à la belliqueuse nature du pontife, permit à ses successeurs do vaquer tout entiers à leurs redoutables préoccupations spirituelles. Reportant sa pensée vers le quinzième siècle, Machiavel, au début du seizième, écrivait : « Naguère aucun baron n'était assez petit pour ne pas mépriser la puissance papale; aujourd'hui, un roi de France a du respect pour elle ». Ainsi délivrée des périls politiques, la Papauté fut brusquement en présence du plus grand péril religieux qui l'ait jamais assaillie.
Dans ce grand fleuve qui submergea la moitié de la chrétienté, on saisit des courants singulièrement divers ; ils entraînent parallèlement l'eau boueuse et l'eau limpide. D'une part, l'esprit de révolte contre toute autorité, et les passions mauvaises des princes, complices de la Réforme parce qu'ils y trouvaient une complice de leurs instincts; d'autre part, l'ar-
AFFERMISSEMENT DE LÉTAT PONTIFICAL. l3îJ
dente religiosité d'un certain nombre, qui aspiraient à trouver dans leurs prêtres la pureté morale, et qui, n(3 l'y rencontrant pas toujours, eurent Tillusion ({u'en écartant ces prêtres ils entreraient eux-mrmes dans un commerce plus réconfortant et plus intime avec le Christ.
Aux origines de <e mouvemont, vous apercevez des humanistes jaloux do soustraire à la surveillance de l'Église romaine l'inquictc curiosité de leur esprit, et des mystiques qui ne pardonnaient pas à cette Église de faire bon visage h certains humanistes; des chrétiens dissolus qui reprochaient à l'Église romaine do les trop surveiller, et dos chrétiens rigoristes qui blâmaient cette Église de ne point exercer sur ellemême une surveillance assez austère. A travers les -iècles, ce double courant se perpétuera; il y aura des {irolestants « libertins », comme on disait au dix-septième siècle, qui ne retiendront de la Réforme que l'élément négatif et apprécieront avant tout la Hberté qu'elle laisse à ses fidèles; d'autres, en face d'eux, se cramponneront, avec une foi farouche, au dogme respecté par Luther; dans ce contact immédiat de l'âme avec la divinité, ils exalteront, souvent jusqu'à l'orgueil, leur dignité d'hommes et de chrétiens, ot se draperont dans une imi)Osante austérité. Pour les premiers, la Réforme sera une émancipation, non seulement de la pensée, mais de l'être humain tout • ntier, une réaction commode contre l'idée d'autorité; et les seconds, au contraire, se croiront moralement obligés, par ce fait même qu'ils sont protestants, à une existence sérieusemont orientée et roligieusement réglée. Voilà le schisme qui divise la Réforme, schisme plus important encore, sans aucun
doute, que les multiples divergences et variations signalées par l'impeccable historien Bossuet, car ces variations ne portaient atteinte qu"à l'harmonie des esprits, et ce schisme au contraire porte atteinte à l'harmonie des âmes. La Réforme se rattache-t-elle à la Renaissance comme l'effet à la cause, ou bien s'en éloigne-t-elle, et représente-t-elle une sorte de réaction? Les deux opinions peuvent se soutenir parce que, dès l'origine, sous le nom de réformés, des néo-païens et des chrétiens de la vieille roche firent une étrange fraternité. On ne saurait objecter que le catholicisme aussi compte, parmi ses fidèles, des fervents et des incroyants : le cas est tout différent. Un catholique incroyant devient volontiers ennemi du catholicisme; un protestant « libertin », au contraire, aime la Réforme d'un attachement d'autant plus intolérant qu'elle lui paraît fournir, pour ses caprices individuels, une multitude de laissez-passer. On admire, dans l'histoire de la Réforme, d'altières et graves figures de chrétiens ; c'est leur malheur et leur châtiment de ne pouvoir répudier certaines escortes, cette arrière-garde d'incroyants qui depuis trois siècles croient s'acquitter envers leur Église par une haine de sectaires contre le catholicisme, et cette avant-garde de princes qui profitèrent de la Réforme, soit pour divorcer et devenir polygames, comme Henri VIll, soit pour se rendre absolus, comme Wasa, soit pour arrondir leurs propriétés terriennes aux dépens des biens ecclésiastiques, comme Albert de Brandebourg et beaucoup d'autres. L'Église chrétienne avait besoin d'une réforme, cela fut reconnu par le Concile de Trente. Il est équitablç de retenir ce fait pour expliquer les origines religieuses du protestan-