ROLE DE LA PAPAUTE AU CONCILE DE TRENTE
de son dogm(\ abrupte, irrevucable, ou bien ébaucher avec eux des pourparlers et entr'ouvrir ainsi la porte aux ti-mpéraments et aux concessions. En adoptant la première ligne de conduite, elle rendait inévitable le morcellement de la chrétienté, elle amenait l'hérésie à consommer sa révolte ; en préférant la seconde, elle courait le risque de ni^ restaurer qu'une unité factice, faite de sous-entendus et de volontaires malentendus. C'est vers le premier parti qu'inclinaient les souverains pontifes; et les princes temporels, au contraire, hormis les rois d'Espagne, penchaient vers le second. On essaya l'une et l'autre tactique : en Allemagne, les diètes se mutipliérent, dans lesquelles les politiciens cherchaient à réconcilier les théologiens; en France, aussi, on tenta des colloques. Ils étaient à la mode, même, et le duc de Savoie conserva beaucoup d'amertume à l'égard de Pie IV qui ne voulait pas envoyer des théologiens discuter avec les Vaudois.
En provoquant et en dirigeant ces rencontres, les princes temporels étaient surtout préoccupés de leurs intéiêts politiques. Mais il ne plaisait pas aux représentants d(.' la Papauté de traiter, d'égal à égal, avec les docteurs du pnjlestantisme; ils craignaient que ces mots : réconcilier l'hérésie avec l'Église, ne signifiassent inversement : réconcilier l'Église avec l'hérésie. Rome n'hésitait pas à séparer ce qui, de soimême, se détachait, elle achevait les irrémédiables déchirures, el faisait éclatei- les fêlures : c'est par cette raideur et cette héroïque mutilation que la Papauté conserva la rigoureuse unité de l'Église.
Au fond, ces deux conceptions différentes du Concile, dont l'une était soutenue par les papes el l'autre
caressée par les princes, traduisaient deux conceptions différentes de l'Eglise. A quel ascendant s'élèverait dans TÉglise l'idée de l'autorité religieuse? tel était, en dernière analyse, le débat. Que le pape négociât avec les hérétiques sur les points les plus délicats, même connexes du dogme : il n'y aurait eu là rien de choquant, aux yeux des princes. Charles- Quint lui-même en donnait l'exemple : en 1548, irrité de la translation du Concile à Bologne, il concédait aux protestants, de sa propre autorité, le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces. Il y eut un instant où les textes définissent ainsi la religion de Charles-Quint : Interreligio imperialis, une croyance de juste milieu. C'est pourquoi il conviait Paul III à suspendre toute discussion sur le dogme de la justification et sur celui du péché originel : il souhaitait qu'en présence des hérétiques, TÉglise recherchât un moyen d'entente et comblât le fossé à mesure qu'ils le creusaient. Parmi les chimères qui hantaient l'Empereur, celle-ci, peut-être, était la plus contraire au cours de l'histoire. Si les papes y eussent condescendu, combien provisoire et trompeur en eût été le succès'. On les pourrait accuser alors de s'être raillés de la chrétienté. Pour que s'accomplit la Conciliation rêvée par Charles-Quint, il eût fallu que l'Église romaine abdiquât ses principes d'autorité doctrinale et que la Réforme abdiquât ses principes d'individualismi; religieux : c'est en sacrifiant toutes deux leur essence même qu'elles eussent pu s'accorder en un compromis équivoque; il était plus digne d'elles de poursuivre franchement la lutte, que de se prêter l'une et l'autre au replâtrage souhaité par l'Empereur. Il est, au reste, des problèmes reli-
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gieux qu'on n'éludo pas. Par la volonté des papes et par la force des choses, le Concile de Trente précisa les positions du catholicisme; il allirma et développa dans TÉgliso ce que les protestants y attaquaient 1»; plus vivement, l'autorité.
Durant les trente premières années du mouvement réformé, on avait vu plusieurs catholiques, et non des moindres, partager certaines doctrines nouvelles sans s'associer à la révolte elle-même : une idée lentement s'insinuait dans les esprits, celle de l'éclectisme religieux. C'en était fait du catholicisme, si elle saffermissail. En tolérant ces penchants éclectiques, les papes eussent fortifié la Réforme; ils se seraient livrés à elle au lieu de la ramener à eux; ils n'auraient pas fait œuvre de conquête sur l'ennemi, mais u.'uvre de dissolution parmi leurs propres troupes. I*ar la conduite qu'ils tinrent au Concile de Trente, ils demeurèrent fidèles à la logique de l'institution pontificale, dont l'absolutisme spirituel est la raison d'être.
Ce sont les légats du Saint-Siège, à Trente, qui « président » et « proposent », suivant les termes mêmes de la formule placée en tête des décisions. Les évéques italiens dévoués au pape sont, par sa volonté même, nombreux au Concile. Des questions délicates, comme celle de l'usage du calice pour les laïques ou de la résidence des évéques, sont renvoyées au pape pour qu'il les tranche. Pendant que certaines dillicullés, soulevê-es par les prélats allemands ou français, absorbent l'action du Concile, Pie IV, de son propre mouvement, rend d'importants décrets de réforme disciplinaire, concernant la chambre apostoliciue, les bénéfices, les dispenses malri-
moniales. Enfin, les Pères remettent au pape seul le droit et le soin d'expliquer leurs décrets ; et le Saint- Siège, à cet effet, créa une congrégation cardinalice, dite congrégation du Concile. Ainsi le Concile de Trente, dont les trois assemblées successives furent soumises à l'incessante action de Paul III, Jules III et Pie IV, prolonge depuis trois siècles une sorte d'existence posthume, dont la Papauté est maîtresse absolue; à l'inverse des conciles de Constance et de Bàle, il a laissé une œuvre et des résultats. Lorsque, au début du seizième siècle, l'opinion publique de la chrétienté sollicitait, sans enthousiasme d'ailleurs, un nouveau concile, le Saint-Siège s'alarma : le souvenir des précédentes assemblées lui semblait peu rassurant. Domptant cette anxiété, il courut le risque, et n'eut pas à regretter son audace. Sans lui, le Concile fût devenu, soit un synode spécial de la nation germanique, beaucoup plus occupé des fameux « griefs » de cette nation que des misères de l'Église, soit une juxtaposition de synodes nationaux se paralysant ou se combattant mutuellement. On observe que le Concile de Trente, peuplé surtout de prélats italiens et espagnols, ne fut guère œcuménique : au point de vue de la statistique brute cela est vrai. Mais il est équitable d'ajouter, d'autre part, que sans la Papauté, la notion même du Concile œcuménique, singulièrement faussée dans l'esprit des chrétiens, courait un sérieux péril ; on avait une certaine peine à ressaisir le mirage de la chrétienté, antérieure et supérieure à toutes les créations politiques; on ne voyait plus en elle qu'un total de nationalités, et dans les Conciles œcuméniques qu'une manifestation de ce total hétérogène : le cardinal Mendoza