DES PEUPLES
Poursuivons notre analyse. Nous venons de voir l'Église romaine pénétrer plus intimement la vie religieuse des nations; il nous faut l'observer pénétrant leur vie politique. La participation du peuple au gouvernement : voilà une résurrection qui domine le siècle. Ce n'est pas le lieu d'examiner si les théories au nom descjuelles elle s'est produite sont justes ou non; il sullit de constater le fait. Or les catholiques, jaloux de défendre les intérêts religieux et de faire prévaloir dans la vie publique certains principes religieux, forment, dans tout pays, une portion du peuple. La portée de ce simple fait est d'une infinie nouveauté. Jadis, quelle que fût la façon dont le souverain traitait l'Église, le catholique n'avait aucune responsabilité : il était sujet. Le catholique, aujourd'hui, est membre actif du corps gouvernant : il est citoyen. A ce titre, la foi agissante requise de tout fidèle comporte une certaine action politique, jadis impossible et inconcevable, pour le service de l'Église. La Révolution, saisissant l'étiquette confessionnelle, qu'affichait l'Étal, la déchira : il n'y a i)lus
de religion d'État. Mais jamais les questions religieuses n'ont tenu une plus grande place dans la vie des peuples : voyez la France, la Belgique, l'Allemagne. La conséquence paraît ironique; elle est logique pourtant, puisque les divers cultes sont appelés à une libre coexistence et leurs adeptes à l'action publique. Ainsi déchu du poste honorifique où l'ancien régime l'enchâssait et l'emprisonnait, le catholicisme réapparaît sur les places, dans les assemblées d'électeurs, dans les parlements d'élus. Et, sur les ruines de l'État à l'enseigne catholique, les libres groupements de citoyens catholiques ont surgi, aspirant à faire les lois qui leur importent, à défaire celles qui les gênent, et disant leur mot pour le maintien ou le renversement des gouvernants : O'Connell en Angleterre, Lacordaire, Montalembert et Louis Yeuillot en France, Mallinckrodt et Windthorst en Allemagne créèrent cette nouveauté.
Au moyen âge, le catholicisme était vraiment le centre vital de l'État. Après le seizième siècle, il y fut conservé comme une pièce d'apparat. Et puis l'Etat commença de le congédier : c'était plus franc, et cela valait mieux pour l'Église que la continuation d'une hypocrisie d'État. Lamennais, à qui les Bourbons faisaient oublier saint Louis, croyait l'hypocrisie inévitable : il souhaitait à tort que le congé devînt complet et définitif; ce n'est pas vers cet idéal-là que l'Église s'achemine, mais vers l'idéal, au contraire, dont s'approcha le moyen âge.
Il nous faut remonter au temps de la Ligue pour trouver une époque où les préoccupations religieuses soient aussi intimement associées à la vie publique que de nos jours — je ne dis pas à la vie oflicielle,