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L'ÉMANCIPATION DE L ÉGLISE

pas complètement à leur contrôle. A plus forte raison, dans l'intérieur de chaque nation, traitaient-ils leurs Églises comme des institutions d'État.

Il n'en est plus de même, aujourd'hui. Des persécutions locales, en un certain nombre de pays, ont lourdement pesé sur les prêtres et sur les fidèles; mais, entre ces entreprises contre l'Église et les entreprises sur l'Église, moins douloureuses et plus périlleuses, que commettaient les régimes anciens, il n'y a rien de commun. Le résultat de celles-là est une éviction de l'Église par l'État; le résultat de celles-ci était une invasion de l'Église par l'État. On peut objecter certains cantons Suisses, qui voulurent, de force, après 1870, faire entrer leurs habitants catholiques dans la secte des vieux-catholiques; mais nulle part leur exemple ne fut suivi.

Çà et là, dans l'arsenal des lois par lesquelles l'État régit actuellement la matière ecclésiastique, on rencontre des débris du vieil appareil de coercition, inauguré jadis par l'absolutisme monarchiste. Ce sont armes surannées; brandies ou lancées, elles font sourire plus qu'elles n'effraiei^t. De Philippe VI à Louis XVI, l'appel comme d'abus fut ellicace ; à l'heure présente, une déclaration d'abus, prononcée par le Conseil d'État contre un prélat, laisse des doutes à beaucoup sur la culpabilité du prélat et n'en laisse à personne sur l'impuissance de l'État. Parmi ces articles organiques que Bonaparte, en dépit de Pie VII, adjoignit au Concordat, beaucoup déjà sont en désuétude : s'en étonner serait une naïveté. Dans les principes mêmes de 1789, sur la valeur desquels nous réservons notre avis, il en est un, celui de la liberté de penser, auquel les articles organiques infligent

une flagrante entorse. On sera libre d'être catholique ou de ne l'être pas : voilà le droit moderne. Admettons-le comme un fait; l'État n'impose plus le catholicisme aux incroyants; va-t-il imposer aux croyants une certaine façon ou contrefaçon de catholicisme, qui serait la seule libre en France? On reconnaîtrait à l'athée le droit d'être athée, et l'on refuserait au catholique le droit d'être catholique comme le pape veut qu'il le soit. L'État imposerait son visa aux bulles, bien qu'elles s'adressent uniquement à un certain nombre de consciences dont il proclame la liberté. Il faut bien qu'on laisse se disloquer, morceau par morceau, ces vieilles barrières qui, sous les régimes anciens, obstruaient les communications entre Rome et les fidèles. L'État a émancipé les consciences; qu'il en subisse les conséquences; et tant mieux pour l'Église, si elle en profite. Entre les fidèles et le Père commun, le tête-à-tête est libre, désormais : l'État n'y peut placer un avis sous peine d'être un intrus; en le prenant au mot, même, on pourrait lui dénier le droit d'écouter : n'est-il pas « laïque »? Il conserve des attributions de police, incontestables, reconnues par Pie VII dans le Concordat. S'il s'en arroge d'autres, le ridicule le guette; ces ombrageuses précautions qui jadis tenaient le Saint-Siège en échec ne sont efficaces qu'aux époques de tyrannie. Napoléon III voulut fermer les chaires à la lecture du Syllabus ; peut-il empêcher la presse des deux mondes de le faire connaître? Sur la route de Rome, il est matériellement impossible à l'État moderne de maintenir des douanes intellectuelles. Rétablir la censure et même la Bastille, ou tolérer la libre diffusion de « l'ultramontanisme », voilà l'alternative.

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Quant au Saint-Siège lui-même, le grand acte contemporain par lequel il manifesta son indépendance ;i l'égard des États fut le concile du Vatican. Les bulles d'indiction qui avaient convoqué l'Assemblée de Trente adressaient aux princes une invitation formelle. Paul 111 les priait d'intervenir en personne ou tout au moins d'envoyer des ambassadeurs. Le prince alors était 1' « évêque du dehors «. Dans la bulle du ;2î> juin 1868, qui convoqua le concile du Vatican, Pie IX demanda seulement aux princes d' « aider » et de « favoriser >> le concile, et de laisser aux évoques pleine liberté pour s'y rendre; aucune invitation* explicite ne leur fut adressée. La presse, dans le monde entier, prétendait que la définition de l'infaillibilité papale aurait des conséquences périlleuses pour la paix et l'indépendance des États, et sommait les gouvernements de peser sur le concile; seule, la Bavière songea sérieusement à limiter par une démarche commune des États la liberté de l'assemblée; ces États se sentaient désarmés. Saisissant par une intuition claire les rapports nouveaux de l'Église et de l'État, et par une déduction lo<.nque le devoir d'abstention qui s'imposait à l'État, M. Emile Ollivier, du haut de la tribune française, commentait ainsi la bulle d'indiction du Concile : " L'Église, pour la première fois dans l'histoire, par l'organe de son premier Vasteur, dit au monde laïque, à la société laïque, aux pouvoirs laïques : Je veux être, je veux agir, je veux me mouvoir, je veux me développer, je veux m'allirmer, je veux m'étendre en dehors de vous et sans vous; j'ai une vie propre que je ne dois à aucun des pouvoirs humains, que je tiens de mon origine divine, de ma tradition séculaire : cette vie me suffît.

je ne vous demande rien que le droit de me régir à ma guise ». Le Concile du Vatican se régit à sa guise ; l'infaillibilité fut proclamée sans que les gouvernements eussent opposé de sérieux efforts. « Pour les gouvernements indifférents de notre époque , écrivait Louis Veuillot, le Concile est tout simplement une manifestation de la liberté religieuse ».

Bref, le Saint-Siège conserve son idéal : union de toutes les âmes et de tous les peuples en une seule foi sous la domination romaine. L'idéal du dix-neuvième siècle était différent : liberté des consciences •et des pensées. Mais le siècle, pour demeurer logique, dut répudier les prétextes et les procédés qui jadis entravaient l'action immédiate et complète du Saint- Siège sur les âmes; et tel est, d'autre part, le mécanisme de la démocratie, que l'action du Saint-Siège sur les âmes, désormais, nintéresse plus seulement leur salut individuel, mais la vie même des peuples. Ainsi, en arrachant à l'Église cette suprématie nominale qu'on lui concédait encore dans un certain nombre d'États, notre siècle a dû lui reconnaître, en revanche, la liberté dont elle a besoin pour reconquérir une plus réelle et plus intime maîtrise. Jadis, levant les yeux en haut, les peuples voyaient le roi au premier plan, le pape au second; de haut en bas, à travers un prisme qui retenait certains rayons et refroidissait ceux-là mêmes qu'il transmettait, l'influence de l'Église descendait avec une régulière majesté. Aujourd'hui l'État seul est visible, en haut; mais de toutes parts, à travers les masses dont la marche est une ascension constante vers le pouvoir, linfluence de l'Église pénètre, en puissantes poussées; les Bourbons, en la proclamant maîtresse, la rete-

L'ENCYCLIQUE " MIRARl VOS » ET LE SYLLABUS. 2fê

naienl à l'arriére-plan; à l'issue de cette lutte pour la vie que se livront les diverses croyances, elle espère un plus grand honneur, celui du premier plan.

L ENCYCLIQUE « MIRARl VOS » ET LE SYLLABUS : LE MAINTIEN DE l'iDÉAL CURÉTIEN DU RÈGNE UNIVERSEL DU CHRIST. — LE MAINTIEN DE l' ABSOLUTISME DIVIN.

Cependant le christianisme, dans notre siècle, courut un grand péril. Le vieil idéal du règne universel du Christ, dont la réalisation doit marquer la tin des temps, a failli se voiler. Grégoire XVI, par l'Encyclique Mirari vos, et Pie IX. par le Si/Uabus, défendirent aux. chrétiens doublier cet idéal.

La société civile, à notre époque, accorde à ses membres une complète liberté pour professer, échanger et répandre les idées. Après la Reforme, la division des esprits était un fait; après la Révolution, cette division, sans crainte des polices dKtat, se manifeste au soleil. Depuis 1789, l'État moderne a permis et déchaîné toutes les propagandes d'idées, par la parole, par la presse, par le livre. 11 a provoqué toutes les « opinions >-. quelles quelles fussent, inventées par la pensée humaine ou communiquées par le Verbe divin, ù un libre conflit. Dans ce conflit, il a voulu qu'entre toutes ces opinions les chances matérielles fussent égales, et que celle qui remporterait ne fût redevable du succès qu'à sa propre évidence et au dévouement de ses apôtres. Durant le dix-huitième siècle entier, une étrange anar-

chie intellectuelle, mal dissimulée par le maintien d'une orthodoxie d'État, avait régné sur la France. L'État, en présence de ce phénomène, pouvait tenter, si l'on ose dire, une expérience d'homéopathie, la guérison de l'anarchie par l'anarchie, ouvrir les routes, toutes grandes, à ces idées nouvelles, les appeler, pour un temps, à faire librement l'épreuve de leurs forces, et détruire ainsi, dans beaucoup d'esprits, le soupçon qu'il emprisonnait ces idées parce qu'il en redoutait l'évidence et les bienfaits. La liberté de conscience et de pensée, ainsi proclamée, fût apparue comme une institution provisoire, commandée par la sourde insurrection des esprits et devant finir avec cette insurrection même. Si l'État avait ainsi envisagé et présenté cette liberté, une difficulté fût restée pendante : appréciait-il sainement cette opportunité, cette nécessité, qu'il alléguait? Cette question se fût posée, et se fût laissé résoudre, comme une question de fait. Mais l'État parla d'une tout autre façon. Au lieu de prendre un arrêté de circonstance, il promulgua une théorie. Il proclama que le libre conflit des idées, vraies o;i fausses, est un bien en soi; il considéra le chaos des opinions comme un effet et un terme du progrès, effet désormais éternel, terme atteint pour les siècles des siècles. Il ravalait le corps social à n'être qu'une juxtaposition d'individus; par une abstraction téméraire, considérant isolément chacun de ces individus, il lui reconnaissait un droit théorique de penser, de dire, d'écrire ce qu'il voulait; et tandis que le bon sens, instruit par la notion de société, atteste que l'harmonie et la communion des esprits sont un bienfait, l'État moderne, oublieux de cette notion, se faisait gloire, en somme,

L'ENCYCLIQUE « MIRARI VOS )) ET LE SYLLABUS. m

d'avoir à tout jamais légalisé leur discorde et scellé leur désunion. L'individu, épuisant son droit, unit par soutenir des théories flagramment incompatibles avec la notion même de société; l'État contemporain s'est ressouvenu de cette notion; en 189 i, il a légiféré contre l'idée anarchique. lin quelques semaines, un impérieux instinct de conservation sociale l'a conduit à cette palinodie; et pour l'État issu de 1789, la crainte a été le commenc<'meni de la sagesse. 11 qualifiait d'immortels les principes qu'il s'était donnés, il les appelait la charte définitive de l'avenir, l'expression permanente du progrès futur; et, depuis quelques années, nous assistons à cette singulière ironie : du haut de la tribune parlementaire,, ce n'est plus aux partis réactionnaires qu'on oppose les principes de 1789, on les objecte aux partis progressistes et socialistes. De lavant-garde, ces principes sont en train de passer à l'arriére-garde : est-ce la destinée qu'on espérait pour eux, dans la première moitié du siècle? On se flattait d'avoir déterminé, pour la suite des temps, l'orientation finale du progrès; on croyait béatement que le dix-neuvième siècle avait, si l'on ose dire, canalisé l'avenir; et nos arrière-neveux, de génération en génération, s'avanceraient forcément, fatalement, dans le sens où nous marchions nousmêmes! Nous sommes au seuil du vingtième siècle; et toutes ces illasions chancellent. Dans les principes et dans l'œuvre révolutionnaire, les penseurs les plus indulgents reconnaissent une étrange lacune : les principes révolutionnaires sont sans vertu pour assurer, parmi les conflits économiques de notre monde moderne, le maintien de la justice sociale. Lorsque Grégoire .\VI el IMe IX les condamnèrent,

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ils passèrent pour les adversaires de la civilisation. En fait, ils se refusaient à considérer un état de crise comme l'état permanent de la civilisation fatm^e ; au delà de ce chaos qui se qualifiait progrès, ils persistaient à rêver un progrès ultérieur, éternellement promis par le Christ. « Tu n'iras pas plus loin », disaient au siècle les « libéraux » : 1789 leur paraissait ouvrir la dernière phase de l'histoire. « Pourquoi n'irais-tu pas plus loin? » ripostaient Grégoire XVI et Pie IX. Ils continuaient d'espérer qu'un jour, par l'action simultanée des lumières humaines et de la grâce divine, la civilisation s'arracherait à cette période de contradictions et de disputes, où les « libéraux » prétendaient l'engager jusqu'à la fin des temps. Où ceux-ci voyaient la condition normale de l'avenir, les papes reconnaissaient une anomalie. La diversité des croyances dissocie : l'Église estime, et ses fidèles doivent penser avec elle, que la société religieuse et la société humaine se recouvriront un jour l'une l'autre; elles ne seront plus qu'une seule et même société. Contredire à cette espérance, c'est admettre infailliblement, dès maintenant, l'irréparable faillite des promesses du Christ : les papes n'avaient pas ce droit; par l'encyclique Mirari vos et le Sijllabm , ils refusèrent ce droit aux fidèles.

Ces deux actes dissipèrent une autre équivoque, que faisait craindre l'avènement de la démocratie. Les papes du moyen âge avaient lutté pour la liberté des peuples en déniant à l'individu, César ou roi, la permission de s'ériger en souverain absolu, supérieur à la morale et à la justice. Or si l'on prenait à la lettre les principes révolutionnaires, le peuple — c'està-dire, pour passer de l'abstrait au concret — une

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