CONDITIONS DEXISTENCE DE LA PAPAUTE
concession, même sincère, de la royauté italienne : c'était, aux yeux do Pie IX, n'être point libre. Accepter cette concession : c'était, à ses yeux, devenir sujet. Vainement supposez-vous, chez les hommes d'État italiens ou chez les bienveillants jienseurs en quêtf d'une " conciliation », la plus tranche loyauté : le point de départ de leurs spéculations les engage en un cercle vicieux. Ce n'est pas à eux de définir la mesure et le degré des libertés qui seront concédées au pape; à l'avance, leur travail est stérile. Le pape seul est en mesure de connaître et d'annoncer les souveraines garanties d'indépendance qu'il juge nécessaires i)0ur l'exercice de son ministère; et tant qu'il ne possédera pas ces garanties, la « question romaine » existera.
Depuis vingt-quatre ans, le coup de force du 20 septembre 1870 contraint l'Italie à de perpétuels tours de force. La situation où elle s'est mise est pleine de gaucheries. En face du monde chrétien, elle est responsable du pape; elle n'est pas admise à l'ignorer; elle a des devoirs envers lui. Le pape, en revanche, l'ignore : la royauté ilalienne est une souveraineté qu'il ne reconnaît pas. Elle le gène et il la gène. Sur la carte, l'Italie est une; mais l'acte même par lequel elle acheva son unité territoriale a compromis son unité nationale : obéissant aux instructions du pape, une partie de ses citoyens s'abstiennent de la vie publique. Il n'est qu'une façon d'être Français, Allemand, Anglais; il est diverses façons d'être Italien; rilalie est le seul pays du monde où des arrièrepensées religieuses, dans un certain nombre d'âmes élevées, livrent combat au patriotisme. Et ce n'est pas seulement auprès d'un groupe de ses enfants
qu'elle encourt une sorte de suspicion. Chrétiens qui veulent la liberté du Pape, penseurs qui souhaitent le libre conflit des idées s'inquiètent, en tous pays, lorsque l'Italie gêne ou supprime, à Rome, les journaux dévoués au Pape : ils n'admettent pas que le Saint-Siège, puissance d'opinion par excellence, soit dépourvu de cet organe par lequel toutes les souverainetés actuelles essaient de diriger l'opinion : une presse officieuse vraiment et parfaitement libre.
Si les conseillers qui poussèrent Victor-Emmanuel à Rome poursuivaient sincèrement le bien de l'Italie, il semble qu'ils ont fait fausse route : la jeune royauté n'a pu faire reconnaître cette conquête par le congrès de Berlin; et elle en est, si l'on ose dire, prisonnière : Rome est pour elle une impasse. Mais Mazzini caressait un autre rêve : il se flattait, — il l'a dit en propres termes, — que le pouvoir temporel du pape entraînerait dans sa chute la suprématie spirituelle. Paperoi, pape-prêtre, devaient déchoir sous la même poussée. Sous l'influence de cette illusion, les sectes répudiaient l'idée d'une fédération italienne; elles faisaient avorter les réformes gouvernementales de Pie IX en provoquant des bagarres qui coûtèrent la vie au ministre Rossi; elles voulaient détrôner le pape pour détrôner Dieu. L'histoire leur réservait une singulière déception. Le prestigieux spectacle du pontificat actuel suggère à certains penseurs cette conclusion que, depuis 1870, les papes affranchis du métier der souverains ont retrouvé le loisir et la liberté nécessaires pour s'acheminer vers la domination du monde : ainsi Victor-Emmanuel et Mazzini seraient les auteurs inconscients et irresponsables de la grandeur de Léon XIII. Ayant expliqué les multiples
causes qui préparaient depuis le début du dix-neuvième siècle un ronouveau de la Papauté, nous n'avons nul besoin, on observant l'exaltation de la Croix du Christ, d'en faire honneur à la Croix de Savoie. Mais il est piquant d'observer que lintonlionde Mazzini était do rapetisser la Papauté et qu'on disculpe aujourd'hui l'œuvre de Mazzini en afïirmant que la Papauté spoliée a grandi. On constate un phénomène inverse de celui que rêvait Mazzini et l'on signale en ce phénomène un résultat inattendu de son action. Voilà sans conteste une déclaration de faillite; elle atteste que le but auquel visaient les révolutionnaires italiens ne fut pas atteint.
KESULTATS DU PONTIFICAT DE PIE IX ; RECONSTITUTION DE LA SOCIÉTÉ RELIGIEUSE.
Grâce à l'unité de dogme, de morale et de direction, l'Église romaine à toute époque passa pour le type parfait de la société religieuse. Voyez les termes «ju'emploient ses théologiens pour décrire la constante procession dos fidèles à travers cette vie : ils. ne conçoivent pas l'Église militante comme un amas d'individus, dont on trouve les noms juxtaposés sur des registres de baptême tout au fond des sacristies, et qui, d'un bout à l'autre de l'existence, négocieraient avec Dieu leur salut individuel, chacun de son côté et chacun pour soi. La société religieuse ne résulte pas d'une addition; elle n'aboutit pas à une statistique; elle est plus com[ilexe et plus organique.
Une solidarité constante en rattache les divers membres, solidarité double, à la fois naturelle et surnaturelle; naturelle, parce quïls doivent, en agissant les uns sur les autres, imprimer à l'ensemble de leur cortège une plus rapide poussée vers le terme divin; surnaturelle aussi, parce que les mérites de leurs œuvres, de leurs intentions mêmes, profitent à leurs frères, et parce que Dieu, écoutant le plus humble fidèle, interprète sa requête comme un écho de l'Église entière. Chacun pour tous, tous pour chacun : voilà le résumé de l'Église terrestre. Par surcroit, elle n'est pas isolée : non plus dans l'économie du monde mystique que dans celle du monde astronomique, la terre n'est pas un centre dont la vie se suffirait à elle-même; dans l'au-delà, cette vie a de mystérieux prolongements : les chrétiens du ciel plaident pour ceux de la terre, ceux de la terre pour ceux du purgatoire; et la vie de ces trois Églises, qui entremêle un éternel mystère, est toute faite de compensateurs, de rachats, de rançons. Pour fondement, la société religieuse a le dogme de la communion des saints; pour charte organique, elle a le Pater Noster, d'où le mot je est exclu, et qui contraint le fidèle d'associer ses semblables aux a parte qu'il tient avec Dieu.
Mais la force des choses, grande maîtresse de routine, amène le fidèle à répéter comme une patenôtre égoïste ce programme d'altruisme qui s'intitule Noire Père, et à méconnaître les invincibles répercussions d'inftuences qui relient entre elles les diverses parties du monde chrétien. Son salut individuel l'absorbe : commencer par soi passe pour une charité bien ordonnée; c'est en tous cas la façon la.
plus sûre de s'arrêter en soi et de finir par soi : si une telle conduite était générale, que deviendrait l'idée d'Église? Cette idée, dans le commun des âmes, comporte une incessante culture : l'Église, pour beaucoup, c'est leur paroisse ou leur diocèse, uniquement, et la société chrétienne, c'est tout au plus l'association de leur âme avec quelques âmes qu'ils connaissent, nullement avec toutes celles qu'ils ignorent. Un lien coutumier les maintient attachés à leur Église comme à d'anciennes relations, et ils se privent ainsi de celte grande et fortifiante douceur : l'aperception des milliers de frères qui sont â la fois nos obligés et nos bienfaiteurs, nos avocats et nos clients, qui profitent de nos mérites et nous font profiter des leurs. Cette fraternité surnaturelle a besoin d'un symbole visible, terrestre; sinon l'instinct égoïste nous en voilera l'intuition. La paternité du Pape, seule, peut être ce symbole.
Le Pontificat de Pie IX fit resplendir cette paternité; les temps étaient propices. La science moderne, abrégeant les distances, rapprochait les chrétiens entre eux. et tous du Père commun; les principes de la politique moderne enlevaient à l'État toute raison juridique et parfois toute possibilité matérielle d'obstruer les voies entre Rome et les fidèles. Tournant au profit de l'Église ces bienfaits du siècle. Pie IX fit partout bouillonner un nouveau courant de vie chrétienne. Il remit du sang dans le cœur de l'Église; jus- (pi'aux extrémités elle en fut réchauffée et fortifiée. Avec lui, la Papauté cessa d'être lointaine : la filiation (jui lui unissait les croyants devint plus affectueuse, plus intime; ellf attira autour de lui les dévouements spontanés des zouaves pontificaux, milice
internationale comme la puissance même qu'elle servait; il apparut, avec une évidence qui parlait au cœur, comme le père de chacun et le père de tous ; on vit ce phénomène d'une Papauté qui s'exaltait par une définition dogmatique nouvelle et qui se faisait plus condescendante, plus familière, plus populaire, si bien qu'au terme du pontificat de Pie IX, elle s'était, tout à la fois, rapprochée de Dieu et rapprochée des hommes.
Relisez les polémiques que suscita le concile du Vatican, puis ouvrez les yeux sur l'Église actuelle : vous constaterez des effets inverses de ceux qu'avaient annoncés les adversaires du dogme. Déjà ils entrevoyaient le Pape en proie à je ne sais quelle folie d'omnipotence, inaccessible sur le Sinaï romain que le Concile venait d'exhausser, tyrannisant par des kcoups d'autorité une Église devenue muette, posté trop haut et trop loin pour connaître les nécessités du monde chrétien, et trop épris d'ailleurs de son infaillibilité pour éprouver le besoin de s'informer. Dans les spectacles contemporains tout dément ces prévisions. Entre le Pape et les fidèles, entre les fidèles et le Pape, un flux et reflux d'idées et de désirs descend et monte continuellement. Rome est consultée et elle consulte, elle ne permet pas aux diverses chrétientés de se laisser vivre dans une attente passive des instructions papales; elle surexcite leur initiative et les convie à surexciter la sienne. Les encycliques les plus importantes ont, si l'on ose dire, une genèse populaire : elles sont mûries par la catholicité, avant d'être tracées par le Pontife souverain; elles répondent à des besoins conscients de la société chrétienne ; et leur publication n'apparaît pas comme un coup
d'État improvisé, qu'on subit inopinément, mais comme une conclusion d'avance escomptée qu'on accepte en connaissance de cause : telle, pour donner un exemple, l'encyclique de Léon XIII sur la question sociale.
Les fidèles sont les membres de l'Église, en même temps qu'ils sont les sujets du Pape ; entre l'Église enseignée et l'Église enseignante, une collaboration constante existe pour la fixation de l'enseignement. La centralisation qu'acheva le Concile du Vatican n'a pas eu cet eflet de substituer à la féconde originalité des diverses chrétientés une uniformité assoupie; elles conservent toutes, au contraire , leur caractère spécial, et leur allure propre : confrontez, pour vous en rendre compte, l'Église espagnole si sainement traditionnelle, et l'Église américaine si allègrement moderne. Dans le concert de l'opinion chrétienne, dont le Pape et le cardinal-secrétaire entendent quotidiennement les échos, chaque peuple apporte sa note, qui n'est pas celle du peuple voisin ; à la façon d'un confluent, Rome recueille ces aspirations multiples; et l'unité de l'Église ne ressemble point à la correction bureaucratique d'une administration hiérarchisée , mais à l'harmonie organique d'un être vivant.
En 1803, au congrès de Jérusalem, le cardinal Langénieux disait : << Dans le concept catholique la multiplicité des rites n'est pas seulement acceptée ou tolf'rée, elle est nécessaire ». Ainsi les variétés qui persistent à l'abri de l'unité sont préservées, encoulagées même par le Saint-Siège, comme des conditions de vie.
Ur c'est au temps de Pie IX que l'Église universelle,
pour la première fois peut-être depuis le moyen âge. s'est vraiment sentie vivre; et ce sentiment même Tacheminait vers une plus complète unification. Volontiers le pape Pie IX prenait à témoin le monde chrétien tout entier et des propres malheurs du Saint- Siège et des misères dont soufîraient les catholiques en tel ou tel pays ; il ne concevait pas le gouvernement de l'Église sous la simple forme d'un système d'administrations parallèles, affectant un casier spécial aux. affaires de chaque nation. II voulait que les douleurs ^ou les joies immédiatement ressenties par une partie de l'Eglise se communiquassent, par une mystique répercussion, au corps tout entier. On vit alors, en tous pays, les chrétiens constamment tenus en haleine; perpétuellement éveillées par ce sentiment de leur solidarité mutuelle, les chrétientés prospères se défendaient d'une molle langueur par la pensée des membres soutirants; et les chrétientés persécutées se défendaient d'un paresseux découragement par la pensée des membres robustes; l'équilibre entre les défaites locales et les victoires partielles, qui régit l'histoire de l'Église militante, devint constamment saisissable à l'ensemble des fidèles; et Pie IX passa son pontificat à les entretenir les uns des autres.
De nouveau, comme aux siècles anciens, on les vil cheminer vers Rome; en 1854, pour la définition de l'Immaculée Conception, deux cent six cardinaux et évêques étaient présents ; en 1862, la canonisation des martyrs japonais fut acclamée par deux cent soixantequinze évêques; ils étaient cinq cents en 1867 pour céh'brer le dix-neuvièmo centenaire de saint Pierre; et le concile du Vatican réunit autour de Pie I\
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lépiscopat entier. Ces manifestations se rattachent et s'expliquent entre elles: on comprend mal le Concile si on l'isole de cette série; si on l'y rétablit au contraire, on s'aperçoit que la définition de l'infaillibilité, parfois interprétée comme une abdication df l'Kglise, intervint, après trois ébauches successives, comme une expression complète et souveraine de la vie de l'Eglise.
La logique du dogme catholique, lachèvement de l'œuvre commencée à Trente comportaient cette définition; et la façon respectueusement soumise dont étaient reçus depuis trois siècles les enseignements spirituels de Rome, attestait la croyance virtuelle à l'infaillibilité du pontife. Ce qu'il y eut de nouveau, d'inopiné, d'inédit, dans les séances du Concile, ce n'est point le surcroit de grandeur qu'y trouva le Pape, c'est l'éclat qu'y trouva l'Église. Au point de vue théologique, le concile du 'Vatican consacra la vie latente d'une croyance en l'enregistrant à titre de dogme : par là il fut une conclusion. Il apparaît, au point de vue historique, comme une explosion de sève catholique, marquant pour l'Kglise le début d'une phase nouvelle : réinstallée par le dix-neuvième siècle sur les débris confondus des Églises nationales et des monarchies absolues, c'est en 1870 que la grande société religieuse, à laquelle préside le Pape, acheva de se connaître et recommença de se faire connaître.
PREMIER RESULTAT DU l'OXTIFICAT DE LEON XIII : ÉDUCATION SOCIALE DES CATHOLIQUES.
L'histoire du pontificat de Léon XIII n'est pas achevée, mais dès maintenant la portée en est saisissable.
En fait, depuis cent ans, tous les membres du corps social, aussi bien les infiniment petits que les privilégiés de naguère, sont associés, avec une intimité plus active, à la vie de ce corps; et par le progrès des institutions démocratiques, chacun a entre les mains, dans une certaine mesure, le sort de tous. Rien, dans ce fait nouveau, ne dérogeait au droit naturel ; car la nature a rendu les hommes solidaires les uns des autres : « rien ne se perd, a dit Lacordaire, d'un mouvement imprimé par une créature libre ».
La Déclaration des Droila de Ihomme livra la machine sociale à l'impulsion de toutes les créatures libres, afin qu'elles la fissent mouvoir; mais elle ne tint pas compte de leur solidarité; en les appelant tous à une même manœuvre, elle négligea de définir leurs rapports et dr régler leur collaboration. Voilà pourquoi le droit moderne, investissant chaque homme d'un certain nombre de droits abstraits, apparaît impuissant à lui garantir la possession concrète de ces droits; il déclare l'individu souverain et l'abandonne sans défense à la tyrannie oppressive d'une majorité; il le proclame libre, et cette proclamation résonne comme un ironi(iue persiflage à l'o-
reille des faibles, qu'elle laisse à la merci de la liberté des forts, il est enfin d'une stérilité lamentable, si on y cherche un programme de vie sociale. Une collection d'atomes est préposée à la direction de la société : envers tous les autres, chacun iia qu'un devoir négatif, celui de ne les point gêner; sous cette réserve, ils peuvent tous agir comme ils veulent; ils sont, par surcroit, de conditions inégales; les uns ont des ressources, les autres en manquent ; ils ne se concertent point, parce que la nécessité d'appliquer une décision commune entraverait la liberté de chacun; tant bien que mal, pourtant, il faut que la société marche ; au gré do ces caprices non réglés et de ces impulsions non groupées, elle sera écartelée; et l'État doit assister, surintendant muet et inaetif, à cette dislocation fatale. L'idée du "lien social est complètement exclue; les théoriciens du droit moderne ne déclarent l'homme souverain qu'après l'avoir isolé de ses semblables; il leur est impossible de le replacer au milieu d'eux après l'avoir déclaré souverain ; ils prétendent régler la vie des peuples, et suppriment préalablement la notion même de vie. Par là s'expliquent les crises de notre siècle; d'une part l'avenir semblait réservé à une forme de gouvernt'ment dans laquelle tous auraient soin de tous, et qui rendrait immédiate, constante et constamment visible la responsabilité de chaque homme dans l'existence commune; d'autre part, les citoyens de l'avenir, recevantcomme une charte immortelle les prin cipes de 1789, étaient élevés à une école d'individualisme égoïste, non aune école de solidarité. En bloc, les faits nouveaux et les théories nouvelles faisaient invasion; entre ces faits et ces théories, un antago-
nisme existait, et l'on prétendait propager la « démocratie » au nom de certains principes impuissants à faire vivre une société quelconque et surtout une démocratie. En restaurant la notion du lien social, Léon XIII a dissous le second terme de l'antinomie. L'encyclique Diutunmm de 1881 sur le principat politique, l'encj'clique Immortale Dei de 1883, sur la constitution des États, l'encyclique Libertas de 1888, sur la liberté humaine, lencyclique Sapientiœ de 1890, sur les devoirs des citoyens chrétiens, et l'encyclique Renim novarum de 1891, sur la condition des ouvriers, développent en toutes ses parties la conception chrétienne de la société. « L'homme est un être social » : voilà le point de départ. De la Somme de saint Thomas, Léon XIII exhume cette observation toute simple et même banale en apparence : un corps de doctrine s'en peut déduire. La constatation de ce fait : la société, conduit à cette conclusion, qu'une autorité est nécessaire. Le bien commun, voilà la fin de la société. Il faut que cette fin soit rendue présente à l'esprit de tous; il faut en second lieu que, pour y atteindre, les efforts des individus soient combinés et agencés entre eux. Voilà la tâche du pouvoir et voilà pourquoi il fait des lois. L'État et l'individu ne sont pas des rivaux ; les deux forces doivent se compléter et s'harmoniser. La loi n'étouffe pas l'initiative de l'individu; elle en protège l'exercice, et elle en surveille les abus, qui nuiraient aux initiatives voisines. De cette suprématie constante de la loi résulte l'ordre, santé du corps social. La loi elle-même, à son tour, doit accepter, si l'on ose dire, la suprématie de la justice ; et la régularité correcte que maintient là police des États ne mérite vraiment le nom d'ordre,
que si rien dans cet état de choses n'est contraire à l'équité. Une fausse acception delà liberté fourvoyait le monde contemporain : pour les enfants de 1789, la liberté, c'était l'absence de toute règle — ils disaient plus volontiers, de tout joug — et désespérant d'atteindre à cet idéal incompatible avec le maintien de la société, ils rêvaient, tout au moins, de réduire l'autorité au minimum; ils la traitaient toujours en importune, souvent en ennemie; ils s'efforçaient de l'affaiblir et de la désarmer. Le pape Léon XIII retrouva les titres de l'État. A l'heure oii les « libéraux » ne mentionnaient les droits de l'État que pour en accabler l'Église, celle-ci, par une piquante revanche, rappela les multiples prérogatives du pouvoir public, dont la négation faisait précisément le fond des doctrines libérales.
Dans le domaine social, surtout, ce phénomène eut des conséquences frappantes. Liberté du travail, liberté du contrat, laissez faire, laissez passer : telle était, depuis cent ans, la maxime usuelle. On avait une absolue conûance dans le libre jeu des initiatives individuelles, et par surcroît une police pour protéger, au jour le jour, le résultat de ce jeu : la charte de 1789 était sauve et la société semblait tranquille. De cette superlicielle tranquillité surgit un jour la question sociale. La métaphysique politique n'y fournissait aucune réponse ; à ceux qui découvraient cette (juestion, l'État moderne, s'il voulait demeurer strictement fidèle à ses maximes originelles, ne pouvait opposer que des fusils. Léon XIII a fait intervenir la vieille Eglise.
LÉglise, elle, ne se guindé pas jusqu'à la contemplation d'un homme abstrait en qui la profession
d'ouvrier n'est qu'une modalité indigne d'occuper le législateur; condescendante comme son Fondateur, et d'ailleurs soucieuse de la vérité, elle abaisse ses regards et constate, autour d'elle, la « misère imméritée » des travailleurs. Cette misère résulte d'une erreur et d'une lacune.
L'ouvrier, souvent, reçoit un salaire insuffisant ou subit un nombre exagéré d'heures de travail; la conscience des honnêtes gens allègue, pour se décharger de ces abus, que l'ouvrier, signant le contrat de travail, les a lui-même consentis ; ainsi la volonté commune du patron et de l'ouvrier créerait la justice. Voilà l'erreur. Et en voici la réfutation. Tout homme a le droit de vivre. Si son travail ne suffit point à le nourrir, ou s'il doit accepter des conditions préjudiciables à sa vie, le contrat, qui lui a été extorqué au moment où il avait faim, est injuste; la décision de deux individus ne saurait prévaloir contre la loi divine qui impose à l'homme le devoir de conserver l'existence, non plus que les décisions prises par des rois ou par des majorités parlementaires ne peuvent prévaloir contre la justice. Penser autrement, c'est transporter l'erreur libérale dans le domaine économique; pourchassée par Pie IX sur le domaine politique, elle s'abritait dans ce suprême retranchement; Léon XIII l'en a débusquée.
Il ne crut pas avoir fait tout son devoir en réfutant le sophisme dont on couvrait la misère des ouvriers ; il voulut aviser à l'amélioration de leur sort. Dans le monde du travail, d'un bout à l'autre de l'univers, tout se tient et tout s'enchaîne. Observez un corps de métier dans l'enceinte d'une ville : entre ceux qui l'exercent, il y a à la fois rivalité et solidarité; ils sont
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concurrents et ils sont confrères; ils luttent entre eux et ils ont des intérêts communs; par la force des choses, ils ont une multitude de rapports. Ce microcosme est l'image du monde économique : une grève ou une diminution des prix, peut influor sur les marchés du reste de l'univers.
A aucune époque la liaison des phénomènes économiques entre eux ne fut plus impérieuse et plus inévitable : or, dès le début de cette époque, le monde du travail fut désorganisé, les associations entre ouvriers dissoutes, et l'État abdiqua son ancienne tutelle pour « laisser faire ». C'est au moment où la vie économique est devenue plus complexe que l'Etat a permis qu'elle fût plus anarchique. Léon XIII a déflni le remède : l'organisation du monde du travail.
Un corps professionnel forme uru^ petite société dans la grande; les Constituants méconnurent les droits, l'existence même de cette petite société; Léon XIll, par l'encyclique Jieritm novarum, a manifesté le vœu qu'elle s'ordonnât et qu'un fonctionnement régulier lui fût reconnu par l'État; de même que tous los citoyens participent au gouvernement du pays, ainsi tous les travailleurs doivent être réellementassociés à la vie du métier. Jusqu'à ce que cette organisation soit achevée, les pouvoirs publics ont lo devoir d'empêcher les abus dont souffre le travailleur. Pour le présent, l'Etat, en vertu de ses fonctions d'ordre, doit, par une législation sociale, prêter secours aux faibles contre la tyrannie des forts, dans cette lutte pour la vie, que certains philosophes essaient de justiûer, et que les masses maudissent. Pour l'avenir, il doit accorder aux ou-
vriers et aux employeurs la liberté de s'organiser, et substituer ainsi à l'impitoyable struggle for life, qui dément les doctrines et les espérances du Christ, l'harmonie de tous en vue du bien commun.
Organisation du métier, intervention de l'État : ce double programme, depuis vingt ans, a conquis les ouvriers des deux mondes. Mais ils l'associaient à de fausses opinions philosophiques, à la négation de Dieu, de la famille, de la propriété. Ils niaient Dieu, et ne voulaient voir, dans ses prêtres, que des docteurs de résignation, non des maîtres de justice. Ils inclinaient vers des théories subversives de la famille, achevant ainsi l'œuvre commencée par l'état social actuel, qui trop souvent ne permet à l'ouvrier, ni de posséder un foyer, ni surtout d'en jouir. Enfin, ils démolissaient la notion de propriété; méconnaissant les devoirs du propriétaire, beaucoup de riches avaient commencé de la ruiner; les pauvres achevaient en méconnaissant les droits corrélatifs de ces devoirs. Au-dessus de ce chaos, l'action du Pape émergea. D'une main sûre, il sépara les besoins légitimes des rêves erronés : c'est en satisfaisant ceux-là qu'il voulut dissiper ceux-ci. Il invita les prêtres à aller au peuple, les patrons à respecter la famille ouvrière, les propriétaires à réfléchir que « les biens sont communs à tous quant à l'usage ». Dieu, la famille, la propriété, apparurent sous un jour nouveau; le socialisme athée, assez puissant actuellement pour prétendre à la conquête des foules, redoute Léon XIII plus qu'il ne redoute aucun État libéral. L'État centenaire qui répétait le mot de fraternité sans y insinuer aucun contenu avait failli à ses promesses; il suffisait que l'Église séculaire dé-
gageât de l'idée de charité toutes les vertus qu'elle recèle, et l'obligation de la justice aussi bien que celle de l'aumône, pour qu'elle parlât le même langage que les masses, au cœur desquelles s'élabore la civilisation de demain. Dès le temps de Pie IX, M^'' de Ketteler, archevêque de Mayence, précurseur de ces apparentes nouveautés qui sont en fait des résurrections, avait pressenti la revanche que l'I^glise, évincée du terrain politique par le libéralisme, pouvait trouver dans le domaine économique. Léon XIII a réalisé ces prévisions.
En 1880, les instances des cardinaux Gibbons et Manning en faveur des Chevaliers du Travail, puissante organisation ouvrière des Ëtats-Unis, attesté-' rent au Saint-Siège lurgence du problème social. En 1887 et 1889, deux pèlerinages d'ouvriers français, que guidaient M. Ilarmel et le comte Albert de Mun et qu'amenait aux pieds du pape le cardinal Langénieux, pénétrèrent dans la Basilique Vaticane par la porte centrale, qui jadis ne s'ouvrait qu'aux souverains; et le pape recueillit leurs doléances. En 189.'}, les délégués du quatrième fitat suisse étaient rassemblés en congrt's à Bienne : il y avait là des socialistes, des protestants, peu de catholiques; cette assemblée nullement triée, expression véridique et intégrale de la démocratie ouvrière suisse, invita « les organisa- " tiens ouvrières catholiques à déployer une propa- « gande internationale en faveur de la réalisation « des principes énoncés par Léon XIII dans son En- " cyclique », Ainsi les masses ouvrières, prises dans leur ensemble, cessent de considérer l'Église comme une institution de police chargée d'imposer aux petits, au nom de Dieu, les caprices des grands; entre les
doctrines sociales de Léon XIII et les aspirations du quatrième État, il y a concordance. Une lettre au docteur Decurtins a constaté cette concordance , en même temps qu'elle complétait TEncyclique Reruni nocarum en allirmant la nécessité d'une législation internationale du travail.
En 1894, enfin, l'éloge donné par le Saint-Père aux instructions sociales de M^'' Doutreloux, évéque de Liège, fut un encouragement décisif pour les démocrates chrétiens de Belgique qui se dévouent à l'organisation des travailleurs. C'est on Belgique, surtout, que les catholiques ont commencé de lutter, dès le lendemain de l'Encyclique, pour que la multitude des ouvriers ne fût pas « abandonnée, sans défense, à une exploitation qui transforme en fortune pour quelques-uns la misère du grand nombre ». Cette définition du régime capitaliste actuel est du pape Léon XIII.
Par là, l'Église a repris pied dans la société contemporaine ; la Somme de saint Thomas, que conservaient jadis les armoires des séminaires, est aujourd'hui citée dans les meetings où la démocratie cherche ses voies; les maximes de la théologie morale suppléent à l'insuffisance des codes pour la protection des faibles ; les Etats qui niaient à la fois les droits du travail et les droits de Dieu entendent le Vicaire de Dieu proclamer les droits du travail, et parfois ils semblent craindre, comme l'Italie royale en octobre 1891, que la voix du travail ne proclame trop impérieusement les droits du Vicaire de Dieu.
L'observation, certes, est peu flatteuse pour notre orgueil, elle s'imjjose cependant. Pour corriger la civilisation de la vieille Europe, Léon XIII, en défini-
tive, distribue, au sujet de la dignité humaine et des devoirs respectifs de la Société envers tous les hommes, de tous les hommes envers la Société, les mêmes enseignements qu'il fait propager en Afrique pour y créer la civilisation. Les serfs de l'industrie moderne et les esclaves de la traite musulmane peuvent alléguer pour leur défense, toutes proportions gardées, la même doctrine : la lettre de 1H87 aux évêques brésiliens sur l'esclavage, et l'encyclique de 1891 sur la condition des ouvriers, s'insjfiirent des mêmes maximes; elles peuvent être opposées comme remède et comme condamnalion aussi bien à la barbarie qui ignore ses devoirs qu'à la société raffinée qui les a oublii'îs; et telle est leur eflicacité, que sur un ordre commun de Léon XIIL à la même heure de l'histoire, vous les voyez prêchées par un Lavigerie à ceux qui n'ont jamais connu le christianisme, et par un Manning à ceux qui s'en disaient blasés.
YIII
second résultat du pontificat de léon xiii : l'Éducation politique des catholiques.
Entre Léon XIII docteur et Léon XIII réformateur social, nous avons marqué la filiation. En notre siècle d'individualisme, il a remis en honneur la conception chrétienne de la société civile; voilà le résumé tle son règne; et son action politique comme son action sociale est un perpétuel corollaire de cet enseignement doctrinal. Les admirateurs du pape célèbrent sa communion avec les peuples; les ennemis du
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pape l'accusent de complaisance pour les gouvernements. Voilà deux constatations inverses; la première exprime une vérité, la seconde travestit une autre vérité. Oui, Léon XIII a l'amitié des gouvernements, mais la conduite qu'il observe à leur égard n'est point faite d'expédients, de combinaisons agencées au jour le jour et d'habiletés opportunistes; le pape docteur, encore, explique le pape politique.
L'idée d'autorité périclitait : d'une part, les principes révolutionnaires ne maintenaient aucun fondement sur lequel elle pût s'étayer; d'autre part, les catholiques, persécutés en beaucoup de pays, s'habituaient à traiter l'État en ennemi. Léon XIII, en même temps qu'il rappelait les prérogatives de Tautorité, a fait l'éducation politique des fidèles : pour les luttes qu'ils soutiennent en faveur des intérêts religieux, il leur a défini certaines règles. Elles se peuvent ramener à quatre. La première est celle-ci : Une cause juste ne doit point être défendue par des moyens injustes ; c'est pourquoi le pape condamna, en Irlande, le « plan de campagne » et « le boycottage » ; le but ne justifie pas les moyens. Voici la seconde, que nous extrayons d'une lettre de Léon XIII au cardinal Guibert, écrite en 1880 : u Dans les choses qui ne sont pas injustes, il faut obéir à ceux qui gouvernent pour conserver l'ordre, où réside le fondement de la sécurité publique » : cette maxime, qu'on retrouve dans l'Encyclique aux Polonais, de 1894, condamne l'opposition systématique. En 188:2, s'adressant aux évéques espagnols, il leur disait : « H faut fuir la fausse opinion de ceux qui unissent la religion avec un parti politique et la confondent avec lui au point de déclarer que ceux qui appartiennent à un autre
SECOND RÉSULTAT Dl PONTIFICAT DE LÉON XIII. 2/il'
parti ont à peu près renié le nom catholique. C'est là faire entrer à tort les factions politiques dans Tauj^uste champ de la religion ». Les catholiques de France, en 180:2, entendirent le même langage; le pape no veut pas quo les intérêts de l'Église soient solidarisés avec les intérêts dun parti : toile est sa troisième maxime. Enfin, dans les pays où les catholiques élèvent contre le i^ouvernement les plus sérieux, griefs, du moins doivent-ils distinguer entre la constitution et le gouvernement ot s'abstenir d'attaquer la forme même du pouvoir lorsqu'il suffit d'en changer les détenteurs : voilà le quatrième article du catéchisme politiquo proposé par Léon XIll aux fidèles. Ces déclarations qui ont si vigoureusement influé sur les destinées de notre République, ne sont point des arrêtés de circonstance, mais l'expression d'une doctrine et la conséquence logique de lidée d'ordre social.
Auprès du Président de la République Française comme auprès de l'Empereur d'Allemagne, auprès de l'Empereur de Chine comme du Sultan, Léon XIII proteste avec insistance que FÉgliso romaine ne mérite point de porter ombrage aux pouvoirs civils, puisque,, au contraire, elle établit doctrinalement les fondements do leur autorité. Dès le mois de mars 1883, il écrivait à M. (irêvy : « Nous ne nous sommes jamais écarté des règles les plus strictes de la modération et de la délicatesse, afin de ne pas diminuer le prestige de Fauturilé civilo ». Cette phrase n'est pas d'un diplomate disciple de Machiavel, mais d'un théologien disciple do saint Thomas.
C'est ainsi que Léon XIII, dès le début de son pontilicat, par la vertu même des doctrines sociales du I. u
christianisme, intégralement exposées, mit un terme à beaucoup de malentendus. En apprenant aux catholiques à distinguer la résistance à l'injustice et la révolte contre le pouvoir, et en rappelant à des groupements politiques, qui se disaient catholiques et se flattaient d'être viables, que la défense des intérêts religieux exclut une opposition systématique, il dissipa certaines préventions des gouvernements contre l'Église. Le Czar, le Sultan, encore qu'ils soient des chefs religieux, sont sans inquiétude lorsque le pape écrit aux catholiques de leurs États, ils savent que le respect de l'autorité civile sera recommandé par la parole pontificale; ils ont confiance en Léon XIII. Transportez-vous à l'autre bout de l'Europe, en Belgique : pour appuyer leurs revendications légitimes, les ouvriers consultent et citent l'Encyclique sur la question sociale; elle contient leur programme de vie; c'est à elle qu'ils empruntent les considérants de leur requête : ils ont confiance en Léon XIII. En présence de ce pape qui rassure à la fois les autocrates de l'Europe orientale et les démocraties de l'Europe occidentale, les observateurs superficiels s'étonnent; ils prêtent à sa politique une infinie complexité. En lisant ses encycliques doctrinales, on en peut comprendre et apprécier la lucide simplicité.
Il serait possible, aussi, en étudiant les lettres de Léon XIII sur le Rosaire et le Tiers Ordre, de retrouver, dans son mysticisme, ce même caractère doctrinal; elles ne sont pas, simplement, les épanchemenis d'une piété qui raconte ses célestes jouissances; le pape y démontre, par des arguments, la valeur de ces religieuses pratiques pour l'amélioration de l'individu et leur utilité pour la société.
LES DEUX JUBILES DE LEON XIIL :>43
LES IiEUX JUBILÉS DE LÉON XIII. PERSPECTIVES d'uMON : UN SEUL TKOUl'EAU ET UN SEUL PASTEUR.
Lo jubilé sacerdotal en 1887, le jubilé épiscopal on IHij.'J, attirèrent à Rome les délégations spontanées de la société laïque. Ces solennités ont la même importance historique que celles qui, sous Pie IX, groupaient autour du pape les représentants de la société religieuse. De loin, Léon XIII reçut les compliments des souverains; face à face, il vit l'affectueuse dévotion des peuples, et Rome recouvra l'éclat d'une capitale internationale. Depuis le moyen âge, pareil spectacle ne s'était vu; devant cette puissance pontificale qui a ses racines en haut, qui n'est point créée par ses sujets, et ne peut être détruite par eux, les masses de toutes nations, fatiguées chez elles de cette instabilité politique dont jadis elles étaient fières, s'inclinaient avec un religieux étonnement; en dépit de leur éducation, qui les avait accoutumées à l'idée du relatif en politique, elles saluaient avec soulagement, dans le pape Léon XIII, une suprématie incontestabb." qui n'avait jamais laissé discuter ses titres, une incarnation vivante de l'absolu.
l'our subir impunément de pareils triomphes, il faut être pape, ne jamais effacer, de l'horizon qu'on contemple, les ambitions universelles du Christ, et mesurer sans cesse la distance entre l'actuelle réalitr* et ce lointain idéal. A moment même où les foules
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sébranlaient pour apercevoir, quelques minutes durant, un blanc profil de vieillard, Léon XIII, objet de cette religieuse curiosité, reportait sa pensée sur les foules qui manquaient à l'appel, sur les innombrables catholiques dans l'âme desquels le christianisme a cessé de vivre, sur les peuples qu'il n"a jamais conquis, et sur les communautés chrétiennes, enfin, qui, se détachant à travers les âges, ont perdu l'un des bienfaits promis par le Christ, celui de l'unité. Derrière ce tableau vivant de la Basilique Vaticane, toute fourmillante des têtes humaines, il entrevoyait la carte du monde, sur laquelle les possessions- de l'Église romaine apparaissent comme des îlots; il adressait une muette bénédiction aux peuples absents du rendez-vous; et comme le Christ voulut être lapiMre de tous les hommes, ainsi son successeur aspirait, d'une soif ardente, immédiate, à la paternité de tous les hommes. On peut dire qu'en 1893 le pontificat de ce pape octogénaire entra dans une phase nouvelle : avec un zèle à la fois ardent et discret, avec une tendresse passionnée dont l'expression n'est jamais impérieuse, il convie désormais les frères séparés à reconnaître en lai un père. En 1893. il fit porter en Orient, par le cardinal Langénieux, des paroles de paix : entre les deux Églises, la croyance à l'Eucharistie est un ineffaçable trait d'union; le Congrès de Jérusalem eut pour but et pour elfet de mettre ce trait en lumière. Pour la première fois depuis les Croisades, un légat du pape fut reçu en Palestine; il venait pour trouver des sujets de rapprochements, non pour chercher des sujets de division; le discours d'ouverture fut un éloge de l'Orient; le Con^rrès lui-même fut un hommage rendu à 10-