CHAPITRE PRECHER Rome au moyen âge
La première Rome chrétienne fut la Rome souterraine, la cité silencieuse des morts, ensevelis dans la paix du Soigneur. Dans ces catacombes que les visiteurs de la Rome moderne parcourent gravement émus, stupéfaits du dédale immense de ces couloirs obscurs percés de t*jmbes, les fidèles des premiers siècles ont reposé fratenn-llemenl. Humbles artisans dont la pit'rro sépulcrale représente les outils, riches dont le nom est inscrit sans faste auprès de celui des artisans, prêtres, évêques dont les naïves peintures (|ui ornent ces crj-ptes disent la foi et les espérances, le peuple du Christ, de jour en jour plus nombreux, abrita, dans les années de trouble, sa vie religieuse sous le respect dos morts. Pendant que la grande cité païenne, oii alUuaient les richesses du monde, accumulait autour d'idoles inertes les bronzes et les marbres et l'or, ces humbles prières, sorties du voisinage
des tombes, ébranlaient les temples des dieux, préparaient le triomphe du Dieu vivant. Le triomphe est venu, et la face de Rome a changé. Ces richesses, prodiguées à glorifier toutes les passions, servent maintenant à la gloire du Christ; cet art, qui était une école d'immoralité, se purifie, et trouve dans sa pureté nouvelle une vigueur, une grandeur simple et noble qu'il n "avait pas connue encore. Les chapelles et les cryptes où les premiers fidèles ont célébré les saints mystères ne suffisent plus à la solennité du culte. L'empereur et le clergé appellent les artistes au travail : architectes et sculpteurs, peintres et mosaïstes sont accueillis avec enthousiasme, affranchis des charges publiques. Partout s'élèvent de somptueuses basiliques, enracinées au sol des Catacombes, et dressant leur maître -autel sur la tombe vénérée des martyrs.
Que sont les premières églises ù demi légendaires, fondées dans Rome par les papes du second et du troisième siècle, Sainte-Pudentienne, Sainte-Cécile, Sainte-Prisca, auprès de ces temples grandioses qui, pareils d'architecture aux basiliques civiles de l'antiquité, abritent les saints mystères dans l'abside auguste où vient se terminer la longue colonnade des nefs? Constantin cède au pape Sylvestre l'antique demeure des Laterdni, transformée en palais pontifical; et c'est à côté de ce palais, qui sera jusqu'à la fin du moyen âge la principale résidence des papes, que surgit l'église cathédrale de Rome, l'église mère ou basilique constantinienne, dédiée au Christ Sauveur, avant de prendre au dixième siècle le nom de saint Jean-Baptiste. Pendant les fêtes de la dédicace apparut dans les nues, au-dessus du inaitre-autel, la
ligure du Rédempteur cnvoloppéc de lumineux rayons; figure majestueuse et douce, dont la mosaïque absidale du grandiose édiOce devait perpétuer les traits. Il n'est rien demeuré de la basilique primitive, abîmée par un tremblement de terre à la fin du neuvième siècle, reconstruite au commencement du dixième; et de la basilique du moyen âge il est demeuré bien peu de chose. Mais que de merveilles d'art furent accumulées dans ce temple d'extérieur sobre et austère, la complaisante ('numération du Liber Ponlificalis nous l'apprend; énumération où tout est spécifié : la qualité du métal, le nombre des pierres précieuses, la dimension et le poids des sculptures. Le baldaquin du maître -autel, donné par l'empereur, était une pièce d'orfèvrerie colossale, où des figures d'argent, hautes de cinq pieds, avec des gemmes dans les yeux, représentaient le Sauveur entouré des apôtres et des anges. La voûte intérieure de ce baldaquin d'argent était en or très pur; un lampadaire d'or, pesant cinquante livres, y pendait à des chaînes qui pesaient vin^t-cinq livres. Les sept autels de la basilique étaient également d'argent, et l'on comptait un nombre prodigieux de vases liturgiques dont plusieurs incrustés de gemmes.
Le baptistère du lialran, édifice octogone isolé de la basilique, reçoit les mêmes dons généreux. La piscine de porphyre est entièrement recouverte d'une enveloppe d'argent: au milieu se dresse une colonne de porphyre |)ortant une lampe d'or, où, i)endant les fêtes de Pâques, on brûle deux cents livres de baume. Sur le rebord de la piscine est un agneau d'or dont la bouche jette de l'eau; à sa droite, on voit l'image d'argent du Sauveur haute de cinq pieds et pesant
cent septante livres; à sa gauche, l'image pareille de saint Jean-Baptiste, tenant un titre avec l'inscription : Ecce ngnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi; enfin sept figures de cerfs en argent jettent également de l'eau dans la vasque baptismale.
Mais, quelle que fut la beauté de la basilique constantinienne, elle ne pouvait être vénérée des fidèles à régal du nouveau temple construit par saint Sylvestre au pied de la colline vaticane. Là était le vrai centre de la chrétienté, le tombeau de saint Pierre. D'après une légende, la basilique du Vatican aurait été édifiée sur l'emplacement d'un temple d'Apollon. En réalité, il y eut tout près de là un temple célèbre, consacré à Cybèle, et qui resta ouvert jusqu'aux dernières années du quatrième siècle ; mais ce fut sur le terrain du cirque de Néron, trempé du sang d'une infinité de chrétiens, et où saint Pierre luimême avait été crucifié, que l'église qui résume toutes les gloires de la chrétienté dressa ses premières murailles. Un escalier de marbre et de porphyre donnait accès à une large plate-forme, dallée de marbre, que terminait un vestibule soutenu de colonnes, le narlliec. Il introduisait dans Yatrium ou parvis, grande cour de forme rectangulaire, entourée de portiques, premier modèle des cloîtres du moyen âge, où se rassemblaient les catéchumènes et les pénitents autour de la fontaine des purifications. Dans cette cour splendide, écrit saint Paulin de Noie, « est le puits où se conserve l'eau du salut, dont nous trempons notre main et notre bouche, et sur lequel s'élève en voûte recourbée une coupole de bronze massif, soutenue de quatre colonnes au sens mystique. Et l'entrée de l'église est parée de tant de ma-
gnificence, pour que le sentiment du beau dont les yeux se pénètrent au dehors prépare l'esprit aux saints mystères qui s'accomplissent au dedans ». La façade, percée do fenêtres, était décorée d'une mosaïque, refaite, au treizième siècle, par lo pape Grégoire IX, probablement d'après la composition première. On y voyait le Christ sur un trône entre la Vierge et saint Pierre, et les symboles des Évangélisies, puis les Évangélistes eux-mêmes tenant leurs livres, enOn les vieillards de l'Apocalypse levant leurs couronnes vers le Christ. Au faîte du toit se dressait une croix d'or. Soulevant les voiles de pourpre qui fermaient les cinq portes, on apercevait la forêt des colonnes de marbre et de granit dont les fûts droits et lisses, couronnés de chapiteaux feuillus, se succédaient sans fin parmi les nefs étroites; et cet espace immense, peuplé de colonnes blanches et verdâtres et rouges, était baigné d'une lumière d'azur et d'or, que reflétaient harmonieusement les mosaïques et les fresques des murailles. Sur les parois de la nef majeure, percée de petites fenêtres, les fresques représentaient, en séries de tableaux parallèles, les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament; puis, dans le voisinage de l'abside, un arc triomphal, resplendissant de mosaïques, reliait et terminait ces parois de la nef. Ils ne célèbrent plus, ces arcs triomphaux du christianisme, la gloire périssable et les guerres des em[M'rt.'urs, les défilés de captifs, les acclamations brutales des soldats; mais ils portent fièrement l'image et le nom du Christ libérateur, audevant duquel les apôtres, les saints, les martyrs tendent leurs couronnes et leurs palmes. Sur l'arc de la basilique Vaticane, on admirait, aux côtés du
LE V\TICA>. 15
Christ, les figures de saint Pierre et de l'empereur se détachant sur le profond azur, et on lisait la dédicace de Constantin vainqueur au Chef qui lui avait donné la victoire :
Quod duce te mundus surrexit in astra trmmphans , Uanc Constantinus Victor tibi condidit aulam.
La voûte de l'abside montrait le Christ assis sur un trône entre saint Pierre et saint Paul. Des palmiers encadraient cette vision céleste; aux pieds du Christ jaillissaient les quatre fleuves des Évangiles, où les cerfs couraient s'abreuver. Dans une zone inférieure, l'Agneau de Dieu était debout sur la montagne de Sion, et vers lui s'avançaient les agneaux fidèles, sortis de Bethléem et de Jérusalem. Au fond de cette abside, sur les degrés de porphyre rouge du presbyterium, se dressait la chaire de saint Pierre, siège des premiers papes; devant la chaire, et dominant la nef, abrité par un ciboriicm aux colonnes de porphyre, l'autel d'argent, incrusté d'or et de gemmes au nombre de quatre cents, et pesant trois cent cinquante livres, au-dessous duquel reposait la tombe de l'Apôtre, entourée d'une magnificence royale.
Le chœur était précédé d'an portique soutenu de colonnes d'albâtrejoriental d'une forme singulière et charmante. On les appelait tritinc.T , parce qu'au milieu de leurs torsades couraient des rameaux de vigne oii se jouaient des amours; une tradition rapportait qu'elles avaient appartenu au temple de Salomon. Ce furent ces colonnes qui servirent de modèle à Bernin lorsqu'il dressa dans la basilique moderne son gigantesque baldaquin de bronze. Il n'y en eut dabord que six, les six autres ayant été apportées
LK SIIXLI-: DK CONSTANTIN. 255
par Grt'-goirc III ; huit sont aujourd'hui placées, deux par deux, aux côtés des niches ouvertes dans les grands piliers de la coupole; deux autres encadrent un des autels de la chapelle du Saint-Sacrement; une onzième est dans la première chapelle de droite, non loin de la Pietà de Michel-Ange. Eugène IV la fit entourer, en 1 438, d'une grille en fer l'orgé, dressée <ur un soubassement de marbre, dont l'inscription nous apprend que Jésus s'appuyait à cette colonne, quand il prêchait dans le temple de Jérusalem, et que de ce divin contact elle a gardé la vertu de chasser les démons et les esprits immondes, et de faire de très nombreux miracles.
Le portique franchi, on était devant la Confession, chapelle à voûte basse, ornée de mosaïques d'or, où l'on pénétrait de plain-pied. '< Celui qui désire prier, nous apprend Grégoire de Tours, écarte les grilles qui enveloppent la chapelle, et s'avance au-dessus du tombeau; et ouvrant une très petite fenêtre et y introduisant la tête, il demande ce qui lui est nécessaire '). Cette petite fenêtre, fenestellii. Confcssionis (comme on en voit encore au pied du maître-autel des basiliques primitives), était l'orifice d'un puits étroit et long communiquant avec la chambre funéraire, la memoria du premier apôtre.
La chambre, toute revêtue d'or, enfermait un sarcophage de bronze portant une croix d'or massif niellée de lettres d'argent oii se lisaient les noms de Constantin et d'Hélène Profondément enfoncée dans le sol de la basilique, elle fut sans doute, à l'époque de paix et de triomphe, accessible aux fidèles qui venaient baiser la tombe sainte; mais bientôt, les barbares menaçant Home, il fallut la soustraire à leur
cupidité; les escaliers en furent murés, et le puits fermé de deux grilles horizontales, appelées catarache. Dès lors, on sollicita comme une suprême faveur (et les empereurs byzantins eux-mêmes n'obtinrent pas davantage de descendre jusqu'à la deuxième grille des linges, des médailles, des objets pieux que l'on tenait ensuite comme reliques de l'apôtre. Mais cette faveur même devint impossible, quand le puits fut entièrement fermé, peut-être au neuvième siècle, lors de l'invasion sarrasine. Cette fermeture ne fut rompue qu'en 1394, par les travaux de la basilique moderne; et le pape Clément Vlll, conduit par larchitecte Giacomo délia Porta, put apercevoir la croix d'or du tombeau, crucem auream sepulcro impositam. Pourquoi fit-il combler le puits? 11 y a trois siècles que les décombres emplissent la chambre souterraine ; pouvons-nous espérer qu'un jour la tombe sainte sera rendue à l'amour des fidèles?
Que de richesses, et quelles pures et délicates richesses, dans cette première basilique Vaticane, parmi les ornements sacrés, calices dor étincelants de pierreries, vases, tours et colombes eucharistiques, candélabres de bronze niellés d'argent, couronnes d'or avec leurs lampes toujours allumées suspendues devant la Confession, et voiles et tapis brodés d'or et de soie flottant aux portes et le long des nefs! Où retrouver, dans la pompe colossale du temple moderne, ces austères merveilles de l'art chrétien naissant?
La plupart des grandes basiliques romaines, des Sept églises toujours visitées par les pèlerins, ont une origine constantinienne; mais il reste peu de chose des édifices primitifs. La basilique dédiée à
saint Paul sur la voie d'Ostie fut refaite dès la fin du quatrième siècle. Sainte- Croix de Jérusalem fut d'abord une chapelle du palais Sessorien, où demeura sainte Hélène, dévote gardienne de la vraie Croix. L'église de Sainte-Agnès, restaurée à diverses reprises, a encore le charme et la simplicité des premitTs temps; tout auprès s'élève lo ct'lè])re mausolée des princesses Constance et Constantine, transformé en baptistère, et décoré de mosaïques où nous pouvons, malgré leurs dégâts, retrouver la fraîche tradition antique dans un décor plein d'esprit et de grâce. L'église constantinienne de Saint-Laurent (le chœur de l'église actuelle) avait une crypte somptueuse, où le tombeau du martyr, parmi les candélabres et les couronnes de lumière, étincelait derrière une grille d'argent décorée de bas-reliefs. Sur la voie Labicane était la petite basilique des Saints Marcellin et Pierre, voisine du mausolée à coupole où le corps de sainte Hélène reposa dans un sarcophage de porphyre.
Cependant Constantin avait quitté Rome pour Byzance, et l'empire d'Orient devait attirer peu à peu les trésors d'Italie. Dépouillée de bien des chefsd'œuvre, qui allèrent emplir les musées de la capitale nouvelle, Rome demeure encore, jusqu'à la lin du quatrième siècle, le centre du monde civilisé ; elle pouvait, sans s'appauvrir, faire la richesse d'une rivale. L'impulsion donnée par l'empereur continue après son départ, et les papes la dirigent. Marc dédie une basilique k son saint patron, Jules construit celles des Saints-;V.pôtres et de Sainte-Marie du Transtévère; Libère, dans son pontificat très agité, no peut élever qu'une petite église, qui devient au siècle
suivant Sainte-Marie Majeure. On en connaît la jolie légende. Une nuit d'août, la Vierge Marie apparut à un riche patricien, et lui ordonna de construire une église à l'endroit où, le matin venu, il verrait de la neige tombée. Le patricien consulte le pape, qui avait eu la même vision; et voici qu'on leur annonce un étrange événement, qu'il est tombé de la neige sur les hauteurs de l'Esquilin. Ils y courent, et Libère sur le champ immaculé trace le dessin d'une église, dont le patricien fit les frais.
Le plus grand pape de ce quatrième siècle, où le triomphe de la foi chrétienne entraîna le renouveau de l'art, fut Damase. Ingénieux et subtil écrivain, ami de la beauté et de la sainteté, il apparait en cette Renaissance constantinienne comme un Nicolas V à l'aube des temps modernes. Il édifie des églises, il rassemble une bibliothèque, il restaure les tombes des martyrs. Il creuse dans le cimetière Vatican, pénétré d'infiltrations de sources, un canal qui dérive les eaux vers Saint-Pierre, où elles vont alimenter la piscine baptismale. Cette piscine, il l'établit à l'extrémité droite du transept, dans une chapelle dont les mosaïques représentent des scènes champêtres, le Bon Pasteur au milieu de son troupeau, et des scènes maritimes, un vaisseau battu par la tempête. Il élève près du théâtre de Pompée, et sur l'emplacement de sa maison paternelle, la basilique de Saint-Laurent (enclavée par Bramante dans le palais de la Chancellerie); et il y installe les archives de l'Église romaine. Mais surtout il songe aux Catacombes, où le culte rendu aux martyrs attirait de jour en jour un nombre croissant de fidèles.
Ce culte des martyrs détruisait peu à peu leurs
cimetières. Pour découvrir les tombes glorieuses dissimulées au temps des persécutions, on ravageait les couloirs et les cryptes,, et le dommage était accru par l'indiscrète dévotion do nombreux ûdôles qui voulaient se ménager une sépulture dans le voisinage des saints. Damase ne put le souffrir. Recherchant avec ardeur les tombes saintes, il les entoura d'un pieux et délicat respect. Il les orna de peintures nouvelles, de marbres précieux, de riches colonnes; il uuvril de larges escaliers, des puits d'aération et déclairage, et sur le seuil des cryptes restaurées il plaça les inscriptions quil composait en l'honneur des martyrs. Ces petits poèmes, gravc'S sur le marbre en lettres souples et majestueuses, dont le type est demeuré unique, sont à la fois des monuments de littérature et d'art. Deux inscriptions, les plus connues des visiteurs de la Rome souterraine, furent placées dans le célèbre caveau du cimetière de Calliste, restauré par ses soins, et où, par une touchante modestie, aussi bien que pour prêcher d'exemple, il no voulut pas être enseveli auprès des papes ses prédécesseurs. « J'ai craint », écrivait-il, « de troubler les cendres des saints ».
Sirice, qui remplace Damase et dont le règne termine le quatrième .siècle, vit s'élever la nouvelle basilique de Saint-Paul. La construction en fut entreprise par le préfet Salluste, l'an 38G, sur l'ordre (les empereurs Valent inien, Théodosc et Arcadius. Ce fut, avant la création du Saint-Pierre moderne, la plus grande basilique de la chrétienté; elle subsista presfjue intacte jusqu'au terrible incendie de 1823. Orientée à l'opposé de l'église constanlinienne, elle ouvrait ses cinq nefs du côté du Tibre, sur un por-
tique à colonnes de granit. La tombe de l'apôtre, qui repose dans la Confession de la basilique nouvelle, est un sarcophage de marbre de l'aspect le plus simple, portant, en caractères du quatrième siècle, la dédicace : u A Paul apôtre et martyr ». Autour de la nef primitive étaient peints les portraits des papes ; et la mosaïque de l'arc triomphal, achevée au siècle suivant, représentait le buste majestueux du Christ sortant des nues, adoré par saint Pierre et saint Paul, et par les vieillards de l'Apocalj-pse.
La restauration moderne a transformé affreusement cette vaste décoration; mais pour apprécier à quelle perfection l'art chrétien put atteindre dès l'abord, il nous reste la mosaïque absidale de Sainte-Pudentienne. L'église, construite dans la maison du sénateur Pudens, dont la tradition faisait l'hôte et l'ami de saint Pierre, fut agrandie et décorée sous le pontificat de Sirice; et son abside, bien que cruellement rognée au seizième siècle, retouchée en certaines figures, a conservé la noblesse harmonieuse et saine d'une fresque de Raphaël. Au pied de la Croix dressée dans l'azur où planent les symboles des Évarigélistes, le Christ est assis sur un trône splendide. Il tient un livre où est inscrit le nom de la nouvelle église, et bénit les fidèles, tandis que les apôtres assemblés le regardent ou conversent entre eux, et que les filles de Pudens, Praxède et Pudentienne, lui présentent leurs couronnes. Au fond, un portique grandiose, des tours et des palais nous conservent une image fidèle de Jérusalem, toile que les pèlerins du quatrième siècle l'ont vue et décrite. Combien elle nous émeut encore, cette austère composition d'un maître inconnu! (juelle puissance d'attitudes, de draperies^
LES INVASIONS. m
de coloris! quelle fleur de simplicité chaste et de profonde expression, inconnue, même en ses chefsd'œuvre, à l'antiquité païenne 1
Rome, en cette fin du ({uatrième siècle où l'on sentait approcher les menaces de mort, fut belle d'une beauté plus touchante. Les merveilles antiques étaient debout, les temples peu à peu désertés gardaient en leur grâce impérissable les idoles désormais innocentes; tout un peuple de statues habitait les places publiques, les rues, les thermes, les palais; et, dans ce musée prodigieux dune civilisation abolie, la jeune Église rayonnante de pureté et de joie élevait des sanctuaires purs et joyeux comme elle au Rédempteur qui conquérait le monde.
En quelques années un grand changement s'est lait. Rome appauvrie, épuisée par la fuite d'Honorius, qui avait emporté à Ravenne les splendeurs de l'Empire, voyait avec épouvante se rapprocher les hordes barbares, dont le torrent, jaillissant des Alpes, couvrait au loin l'Italie. Marie les guidait. Une première fois, il se contenta d'une rançon pour laquelle on fondit les divinités d'or et d'argent debout encore sur leurs autels; une seconde fois, il fut détourn»' vers Ravenne; mais il revint, et les Golhs cauipt'-s autour (le la Ville regardèrent d'un œil avide ces murailles où rOrient et l'Occident avaient entassé leurs trésors. Le 2i août ilO, ils entrèrent. Trois jours furent
donnés au massacre et au pillage; mais quand les Romains enfin libres se hasardèrent à compter leurs ruines, ils virent les églises intactes : saint Pierre et saint Paul les avaient défendues, et du haut des mosaïques absidales au sombre et profond azur, le Christ bienveillant continuait à bénir ses fidèles.
Rome peu à peu se reprit à vivre. Elle s'abandonnait avec confiance à ses papes, qui seuls désormais, avec l'aide des lointains empereurs, avaient mission de la relever et de l'embellir. A l'entrée de la basilique de Sainte-Sabine, une inscription en lettres d'or glorifiait le pape Célestin son fondateur; et des portes de bois sculpté racontaient avec éloquence les miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament. Sixte III renouvelait les grandeurs de la Rome constantinienne. Il érigeait, sur l'emplacement de la petite église de Libère, une basilique somptueuse et cHarmante à la Reine du ciel, dont le concile d'Éphèse venait de proclamer comme article de foi la maternité virginale. La basilique de Sainte-Marie Majeure, dont les beautés intérieures sont demeurées à demi intactes, montre, au-dessus de la puissante colonnade de sa nef, toute une série de petits tableaux, en mosaïque où est narré le passage des Hébreux du pays des idolâtres à la Terre promise ; préface agréable et un peu prolixe des compositions de l'arc triomphal, qui représentent, d'après les textes canoniques et d'après les apocryphes, l'histoire de Jésus enfant. Les retouches, qui n'ont pas épargné la nef, ont respecté cet arc, où brille la dédicace primitive : « Sixte, évéque, au peuple de Dieu ». L'abside, refaite au treizième siècle, a conservé de son premier décor des rinceaux de feuillage du plus pur style antique. A
Saint-Pierre, Sixte orne la Confession d'un revêtement d'argent; il y fait placer par Valentinien un autel d'or relevé de pierreries, où Ton voit, comme sur la lace des sarcophages, le Sauveur et les douze apôtres debout sous les arcades d'un portique crénelé. Au Latran, il érige un tabernacle d'argent à la place du tabernacle d"or que les Golhs avaient volé; il enveloppe la vasque du baptistère de huit colonnes de porphyre. 11 construit à coté de l'église primitive • ie Saint-Laurent une basilique plus grande, la nef de l'église actuelle; il construit encore un monastère pour assurer l'entretien des Catacombes.
Saint Jérôme s'élevait avec énergie contre ce luxe de l'Église, qui voulait reproduire à Rome les magnificences du temple de Salomon, et sa voix éloquente rappelait la menace déjà oubliée de l'invasion barbare. .Mais les barbares avançaient de nouveau, et c'étaient celte fois les hordes sauvages d'Attila, les Huns, que combattaient à leur tour les Goths civilist's, défenseurs de l'Italie. Le pape L(''on et la protection des apôtres écartaient le péril; et, d'après une symbolique légende, le pape reconnaissant aurait alors fait fondre le célèbre bronze du Jupiter capitolin, transformé en saint Pierre. Quelle que soit son origine — et de récents historiens d'art voudraient l'attribuer au treizième siècle, — elle égale les plus belles œuvres de l'antiquité, cette statue de l'apôtre majestueusement assis dans sa chaire de marbre sculpté, ilrapé en consul dans une toge aux plis sévères, et bénissant les fidèles dont les baisers peu à peu ont usé son pied de bronze; elle nous donne, avec la médaille M)uvent reproduite que possède la Bibliothèque Vaticane, relligic désormais classique <\u prince des
apôtres. Devenue un objet d'universelle vénération, elle échappera aux insultes, aux pillages qui de siècle en siècle vont désoler la triste Rome, et dans l'énorme basilique moderne elle trônera royalement comme l'éternei symbole de la Papauté.
Léon le Grand ne put arrêter les Vandales comme il avait arrêté les Huns. Genséric pendant quatorze jours saccagea Rome, et ses vaisseaux emportèrent à Carthage les dépouilles opimes que les Goths avaient oubliées. Mais les églises, appauvries sans doute, n'étaient point ruinées, et le pape, avant de mourir, avait la consolation de contempler Saint-Jean, Saint- Pierre et Saint-Paul restaurés par ses soins, et resplendissants sous l'éclat nouveau de leurs mosaïques. L'empereur Majorien, en même temps, protégeait par un édit les monuments antiques contre la rapacité des Romains, qui ne craignaient point de construire leurs maisons avec les débris des temples, et de faire de la chaux avec les marbres couverts d'inscriptions. Le pape llilaire continue l'œuvre de Léon. Il donne aux grandes basiliques une quantité prodigieuse de vases d'or et d'argent; il construit, derrière l'abside du Latran, les trois oratoires de Saint-Jean- Baptiste, de Saint-Jean l'Évangéliste, et de la Sainte- Croix; il les orne de portes d'argent et de mosaïques, dont il subsiste encore une voûte exquise, où, sur un fond d'or, l'Agneau nimbé apparaît dans une couronne formée d'emblèmes des quatre saisons : fleurs, épis, raisins, lauriers. Des guirlandes encadrent le motif central, et des festons de feuillage rayonnent vers les quatre angles, tandis que des groupes d'oiseaux, qui rappellent la meilleure antiquité, se répondent, deux par deux, autour de ce fin
LES I^VASIO^■S. 265
décor. Quelle vitalitf'; n'y avait-il pas dans ce jeune art chrétien, qui luttait avec un tel offort contre la barbarie envahissante! En i72, Rome tombait une troisif^me fois aux mains des barbares, et Ricimer abandonnait à ses Germains les trésors du pape Hilaire. Peu après, le nom même de l'Empire Romain était aboli, et la vénérable cité s'ensevelissait profondémont dans l'oubli de ses anciennes gloires. Théodoric essaya de la ranimer. Il sauva une fois de plus ces monuments antiques que les invasions avaient laissés debout; et, tandis qu'il faisait restaurer les aqueducs et les égouts, et les immenses murailles do la ville, le pape Symmaque embellissait les églises, et les comblait de ses dons. Symmaque entreprit à Saint-Pierre d'importants travaux. L'atrium qui précédait la basilique, et qu'enveloppait déjà la colonnade du quadriportique, fut décoré dun placage de marbres de couleur, et d'une frise de mosaïques représentant des agneaux, des croix et des palmes. Au centre, sous un élégant ciborium soutenu par des colonnettes, fut placée une énorme pomme de pin en bronze, la Pir/ua, que l'on voit aujourd'hui dans une cour du Vatican. Cette fontaine, provenant de quelque antique monument, remplaça sans doute la vasque primitive; du sommet et des écailles jaillissait l'eau destinée aux ablutions. L'escalier de marbre qui descendait vers la place fut restauré, et une autre fontaine édifiée au milieu de cette place. C'est peut-être dès ce temps-là que l'on vit sur la façade de la basilique, au haut de la porte majeure, une statue de marbre de saint Pierre que Paul V Ut transporter dans les cryptes Vaticanes : statue de rhéteur ou de philosophe antique, dont la
tête et les mains furent refaites, adaptées à Tidéal nouveau.
A droite et à gauche de latrium, Symmaque construisit ce que le Liber Pontificalis appelle episcopia, c'est-à-dire évidemment le palais papal et sps annexes; chassé du Latran par une émeute, il fallait bien que le pape installât auprès de Saint-Pierre sa résidence et celle de sa cour; et si peu d'années qu"ait duré cette installation nouvelle, il n'en est pas moins vrai que nous pouvons avec certitude attribuer à Symmaque l'origine du palais Vatican. Le baptistère de Saint-Pierre , construit par Damase , était situé dans la basilique même; il fut complété par trois oratoires analogues à ceux du Latran. A gauche de la basilique, sur les ruines du cirque de Néron, il y avait deux mausolées de forme ronde, dont l'un abritait les tombes de la famille théodosienne ; l'autre, encore inoccupé, devint un oratoire de Saint-André, qui subsista jusqu'à la fm du dernier siècle (ce fut Pie VI qui le détruisit pour édifiet la nouvelle sacristie de Saint-Pierre).
■ Il serait oiseux d'énumérer les églises que Symmaque put restaurer ou construire ; les remaniements postérieurs y ont peu à peu couvert le travail primitif. Mais il nous reste d'un de ses successeurs, le pape Félix IV, un des monuments les plus intéressants de la vieille Rome chrétienne, cette basilique des Saints Cosme et Damien, salle des archives et du cadastre de Rome dédiée jadis par Vespasien, et que Félix ouvrit au culte en lui adjoignant une abside. Au fond de cette abside, le Sauveur se dresse sur la montagne d'oii jaillit le Jourdain. Il étend la main, d'un geste autoritaire, pour proclamer son Évangile,
ot, s'avaiiçanl du milieu des palmiers célestes, saint l'ierre et saint Paul lui présentent les médecins martyrs de la Médie, Cosme et Daniien, que suivent saint rhéodore et le pape Félix : visages austères, corps vigoureux et rudes, à la ressemblance des barbares romanisés qui pendant tout un siècle ont peuplé l'Italie.
Cependant ils ont quitté Home, ces barbares, après une effroyable lutte, où les (îrecs de Bélisaire précipitaient sur leurs assaillants les statues de marbre debout autour du mausolée d'Hadrien comme les fleurons d'une couronne immense; première ruine du monument superbe, bientôt forteresse des papes, au sommet duquel saint Grégoire vit un jour, dans l'éclat du soleil, palpiter les ailes de l'archange. C'était en 590; Rome, dévastée encore par Totila, menacée par les Lombards, changée en désert, paraissait l'ombre d'un grand nom; la pensée et la vie avaient fui vers les monastères lointains; la peste, parmi les ruines, guettait ce peuple d'affamés, et de toute la ville montait un dernier gémissement, tandis que le clergé, précédé de son pape, déroulait par les rues semées de cadavres une procession suppliante. Comme il approchait de Saint-Pierre et franchissait le pont d'Hadrien, Grégoire leva les yeux vers le mausolt-e formidable; il fléchit les genoux : l'archange du Seigneur, vêtu de lumière, se dressait sur la cime, et remettait au fourreau une épée de llamme, l'épée des colères célestes.
Le grand souvenir de saint Grégoire est inscrit ailleurs que sur des édilices. Il laissa les temples anti(}ues s'écrouler, et ne put restaurer les aqueducs rompus, qui depuis lors sillonnent la campagne de
leurs arches inutiles et admirables. Pelage, son prédécesseur, qui fit exécuter dans l'église de Saint- Laurent d'importants travaux de restauration (la mosaïque de l'arc absidal, demeurée presque intacte, le représente auprès du Christ), avait également restauré la Confession de Saint-Pierre, et placé dans la basilique un nouvel ambon. Grégoire voulut lui donner un tabernacle d'argent, et fît venir de Calabre des poutres pour la toiture. Dans son couvent de Saint-André sur le Cœlius, des artistes byzantins avaient peint son portrait, couronné du nimbe carré qui nappartenait qu'aux vivants; et l'on reconnaissait en d'autres fresques son père et sa mère dont le visage qui souriait sous les cheveux blancs semblait exprimer la joie infinie d'avoir donné au monde un tel fils.
Boniface IV eut la gloire d'ouvrir au culte chrétien le Panthéon, qu'il dédia à la Vierge Marie et à tous les martyrs; des Catacombes il tira un nombre prodigieux de corps saints, qui furent ensevelis sous la Confession de la nouvelle église. Cependant Rome oubliait les maux passés; le trésor de l'Église, enrichi à nouveau, allait permettre aux papes d'orner avec quelque faste la tombe de saint Pierre. Honorius étonna les Romains par ses grandes entreprises. Il renouvela tout le mobilier de la basilique Vaticane; il enveloppa la Confession d'un revêtement d'argent massif; il recouvrit la maîtresse porte de pesantes lames d'argent, et fit ciseler sur les battants les images de saint Pierre et de saint Paul, dans un cadre de lames d'or incrustées de pierreries. Enfin, pour renouveler la toiture, il dépouilla la basilique de Maxence de ses tuiles de bronze doré, que Tempe-
reurHéraclius lui abandonnait. Près de Saint-Pierre, il construisait l'oraloire de Saint-Apollinaire. Il restaurait un grand nombre d'églises, parmi lesquelles la basilique de Sainte-Agnès, dont il ornait la Confession d'un tabernacle d'argent, et l'abside d'une mosaï(iue à fond dor oii l'on voit la sainte, vêtue en impératrice, avec l'épée de son martyre à ses pieds, entre les papes Honorius et Symmaque.
Jean IV édiûait auprès du baptistère du Latran un quatrième oratoire, dédié à saint Yenance, dont la mosaïque absidale réunissait, comme dans la grande basilique, des figures de saints autour du buste du Christ émergeant des nues. Théodore I*''" donnait une mosaïque mesquine à Saint-Etienne le Rond, qu'avait fondé Simplice; et de nouveau s'éteignait cette flamme de vie qui avait paru se ranimer au milieu des ruines. Lorsque l'empereur byzantin Constant 11, venu en Italie pour combattre l'invasion lombarde, visita Rome tremblante de le recevoir, il regarda d'un o'il indifférent les magnifiques vestiges de l'antiquité, le Colisée encore intact, et les temples debout sur le Forum; il cherchait avec une convoitise impudente ce qu'il lui restait bien à piller dans la Yille. La sainteté récente du Panthéon ne le protégea point contre l'impérial voleur, qui lui enleva sa toiture dorée ; et des statues en bronze chevauchant sur les places désertes il ne respecta que le seul Marc- Auréle. Rome, plus triste que jamais, bientôt encore désolée par la peste (c'est alors que fut érigé, dans Saint-Pierre aux Liens, un autel à saint Sébastien libérateur), devait rester jusqu'à l'arrivée des Carolingiens dans la misère et dans la torpeur. A peine '•ut-ellc un sursaut de joie, lorsque aux premières
années du huitième siècle le pape Jean IV transporta solennellement une relique inestimable, le voile de Véronique, dans l'oratoire qu"il avait fait construire à Saint-Pierre, tout à l'entrée de- l'extrême nef de droite. Cet oratoire, détruit par Paul V lorsqu'il acheva la basilique moderne, était entièrement revêtu de mosaïques, dont il ne reste plus que des fragments dispersés. La Vierge diadémée, en costume d'impératrice byzantine, était debout dans une abside appuyée à deux colonnes de marbre; à ses pieds s'agenouillait le pape, qui lui présentait sa chapelle. La décoration des murs comprenait deux grands cycles de tableaux consacrés à la vie du Christ et à celle des apùtres Pierre et Paul. Les notes et les dessins laissés par l'archiviste Grimaldi, au commencement du dix-septième siècle, nous permettent seuls de reconstituer ce vaste ensemble; deux mosaïques entre plusieurs autres, conservées, la première, limage de la Vierge, à Saint-Marc de Florence, la seconde, un fragment de l'Adoration des Mages, à Sainte-Marie in Cosmedin de Rome, nous permettent également d'en apprécier l'exécution; et il faut bien dire que dans le fragment de Sainte-Marie in Cosmedin, qui n'a pas été retouché, on rencontre avec surprise un dessin assez correct et une harmonie très délicate de coloris. Jean VII lit également orner de peintures l'église de Sainte-Marie l'Ancienne (^tout récemment retrouvée sous les décombres de Sainte- Marie Libératrice), et près de là, au pied du Palatin, il construisit un palais épiscopal. où il finit sa vie.