LA RENAISSANCE CAROLINGIENNE. LES SIECLES DE FER
L'art chi»'tien, affaibli sous les coups répétés des barbares, eut, au commencement du huitième siècle, à subir une attaque autrement redoutable. 11 ne s'agissait cette fois de rien moins que de sa vie, car Byzance voulait le supprimer au nom même de la religion. L'édit fameux de Léon llsaurien, qui proscrivait le culte des images, provoqua une lutte acharnée de l'Orient à l'Occident. Grégoire II se leva fièrement contre les Iconoclastes. Il défendit, au ris- (jue de sa vie, le cher patrimoine de TÉglise, ces fresques, ces mosaïques, ces statues qui enseignent aux illettrés ce que les livres ne leur peuvent apprendre, ce catéchisme en images offert aux yeux des petits enfants. Il repoussa t'-nergiquement le reproche d'idolâtrie, et, tandis que les sectaires d'Orient s'acharnaient avec une rage féroce à brûler et briser les Madones, à outrager les Crucifix dont les plaies saignaient de nouveau, il piècha la croisade pour le salut de l'art, au nom de la statue de saint Pierre. Les partisans des images répandaient sous son nom des lettres éloquentes à l'empereur. « Tout l'Occident », y était-il dit, « api)orte le tribut de sa vénération au prince sacré des apôtres; et nous afiirmons que si tu essaies de faire abattre son image, nous serons innocents du sang répandu, qui retombera sur ta tête ».
Home et les provinces, jusqu'à la lointaine "Venise, se groupaient autour de l'apiUre et de son défenseur;
et saint Pierre, vainqueur de Byzance, voyait en même temps un roi lombard s'agenouiller à ses pieds, et lui faire humblement hommage de son épée et de sa couronne. Le concile tenu en 731 dans la basilique Yaticane excommunia les Iconoclastes, et l'art devint le serviteur docile de l'Église. Que d'oeuvres fortes et charmantes eût pu produire cet art tout consacré au Christ, s'il y eût eu encore des artistes, et non plus seulement des ouvriers! Le zèle du clergé, la protection des papes ne pouvaient suppléer l'ignorance toujours croissante des lois élémentaires, et le mépris des monuments antiques, modèles incomparables dont on pillait les débris.
On construisait, on sculptait, on peignait, et il semblait qu'il y eût un renouveau de la civilisation chrétienne. Des navires venus d'Orient amenaient à Rome des moines mosaïstes et enlumineurs de manuscrits, de riches chrétiens qui fuyaient la persécution, portant avec eux les Madones vénérables peintes, disait-on, de la main de saint Luc, les Crucifix de métal incrustés de joyaux, les autels d'or et de mosaïque. Rome était le refuge de l'art, et le pape Grégoire III s'efforçait de la restaurer avec magnificence. Il puisait au trésor de l'Église pour relever les murailles d'Aurélien: il fondait des basiliques et des couvents, il enrichissait Saint-Pierre. L'exarque Eutychius lui ayant envoyé six colonnes torses d'albâtre semblables à celles que possédait déjà la basilique Vaticane, il les disposa au devant du portique de la Confession, trois à droite et trois à gauche, et les surmonta d'un entablement revêtu d'argent, où l'on voyait d'une part l'image du Sauveur avec les apôtres, et d'autre part l'image de la Mère de Dieu entourée
des Vierges saintes; et sur cet entablement des candélabres d'argent furent dressés. Ce pape construisit également, à l'extrémité gauche de la nef principale de Saint-Pierre, et à la base même de Tare triomphal, un oratoire extrêmement riche où il enferma une quantité de reliques des apôtres et des saints.
Zacharie lit don aux principales basiliques d'un grand nombre de ces draps do soie historiés que l'on suspendait entre les colonnes des nefs, ou dont on couvrait les autels; à Saint-Pierre notamment le drap du maître-autel avait une broderie d'or et de soie, rehaussée de gemmes, représentant la Naissance de Jésus-Christ; d'autres voiles étaient brodés, à la mode byzantine, d'ornements géométriques en or. En même temps il restaurait le palais de Latran, abandonné par Jean VII ; il élevait devant la iaçade un portique et une tour fermée de portes d'airain que dominait la figure du Sauveur, et à l'étage supérieur de cette tour, que l'on appela plus tard le palais du pape Zacharie, il disposait un large trlrluiiuni où des peintures, qu'expliquaient des légendes rythmées, représentaient tous les pays du monde.
Pour repousser les Lombards, déjà maîtres de Ravenne, Etienne II recourait à la jeune dynastie carolingienne, qu'il consacrait solennellement; mais, en To.'i, l'ennemi était aux portes de Rome. La Campagne fut ravagée; les Catacombes, dévastées avec méthode, perdirent d'innombrables reliques qu'emportèrent les Lombards, lorsque la menace d'intervention des Francs leur eut fait lever le siège. Knfin libre, Etienne II s'occupa de construire. Il restaura la basilique de Saint-Laurent, fonda des refuges pour les pèlerins, accrut le nombre des édifices qui for-
maient déjà comme uno petite cité autour de la basilique Vaticane; c'étaient des chapelles, des oratoires et des mausolées, le palais pontifical elle presbytère, des demeures pour les chanoines et les chantres, des couvents d'hommes et de femmes, et, tout autour des résidences ecclésiastiques, les maisons des artisans qui y trouvaient leur gagne-pain. Devant l'atrium de Saint-Pierre, le pape éleva le premier clocher que l'on eût vu à Rome, une de ces tours quadrangulaires percées de petites fenêtres à colonnes appliquées, dont la Ville moderne possède encore de si intéressants exemplaires. Sur la gauche de la basilique, il dédiait à sainte Pétronille le mausolée de la famille Théodosienne, pareil au temple rond de Saint-André, et cette chapelle de la iîlle de l'apùtre fut placée sous le patronage des rois de France, fille de l'Église. Paul I" en termina le décor. Il compléta aussi l'entrée de l'atrium . oi^i était situé le petit oratoire de la A'ierge au Clocher, Sania Maria in Turri, par une vaste mosaïque où trônait le Christ dans une gloire circulaire portée par quatre anges; d'autres anges volaient à droite et à gauche, et quatre vieillards, d'après la description de Grimaldi ^n'étaient-ce pas les Évangélistes?!, présentaient leurs couronnes au Christ. Au bas, on lisait cette invocation : « Christ, à toi soit l'honneur de l'œuvre ordonnée par Paul — Chrisie. tibi sit honor Pauhis qiiod décorât opus ^>. Ce fut ce même pape qui, pour éviter de nouvelles profanations des Catacombes, en retira les corps saints épargnés par les Lombards, et les distribua aux églises et aux monastères des plus lointains pays ; Pascal F"", au siècle suivant, acheva de dépouiller la Rome souterraine.
Los longs règnes d'Adrien I" et de Léon III sonl remplis par li' nom do Charlomag-no. Lo premier empereur dOccidont se fit gloire de protéger les lettres et les arts ; mais do tant de richesses accumulées à Rome par les papes et par lui, il ne nous reste guère qu'une des<-ription. Peu à peu, malgré de mesquines restaurations, Saint- Pierre succombait au délabrement; il ne fallait pas moins, pour arracher le grandiose édifice à la ruine menaçante, (jue les efforts unis du pape et de l'empereur. Le portique qui du fleuve menait à la basilique (des portiques de ce genre précédaient les basiliques de Saint-Paul et de Saint-Laurent) fut refait avec des milliers de dalles de travertin provenant sans doute d'édifices antiques. Le grand escalier et la colonnade de l'atrium furent remis à neuf, et l'atrium formé par des portes de bronze enlevées à quelque temple de Pérouse. La toiture fut appuyée d'une charpente nouvelle, et scellée de plomb. La grande mosaïque absidale, dont une partie s'était détachée, fut restaurée d'après le dessin primitif. La Confession, fermée d'uno grille d'or, fut dallée intérieurement de lames d'argent pur, et ses parois revêtues de lames d'or où étaient gravées des scènes sacrées; l'autel eut un revêtement d'or repoussé au marteau, où l'on voyait peut-être en bas-relief deux scènes que reproduira bientôt, au Latran, la mosaïque du triclimiim : le Christ confiant ;i saint Pierre son troupeau , saint Pierre remettant au pape le pallium et à li-mporeur l'élondard. Sur les grilles qui fermaient le ehieur il plaça, en deux groupes, six images peintes sur des lames de vermeil, qui complotaient l'iconostase de Cirégoire 111 : d'abord le Sauveur entre les archanges
Michel et Gabriel, puis la Vierge entre saint André et saint Jean TÉvangéliste. Mais ce qui, sous le règne d'Adrien, témoigne par-dessus tout de la splendeur de Saint-Pierre et des principales basiliques, c'est la quantité prodigieuse de voiles et de tapis inventoriés par le Liber Pontificalis. Ces draps historiés, ces chasubles étincelantes de pierreries (l'une d'elles représentait la Délivrance de l'apôtre, et peut-être dans leur nombre figurait la précieuse dalmatique conservée au Trésor), cette richesse des tissus s'ajoutant à la beauté des marbres et des mosaïques devait laisser aux fidèles une émotion profonde, accrue encore par l'effet merveilleux des treize cent soixantecinq lampes de Timmense croix d'argent suspendue dans le chœur, que l'on allumait quatre fois l'année, à Noël, à Pâques, à la Saint-Pierre et pour la fête du pape.
Au temple rond de Saint-André, Adrien donna un tabernacle d'argent; à Saint- Paul, il fit daller de marbre l'atrium; au Latran, il répara le portique du palais. Il restaura les églises de Saint- Jean devant la Porte Latine et de Sainte-Marie in Cosmedin, de Saint- Laurent hors les Murs et de Saint- Laurent in Damaso, do Saint -Félix, des Saints- Apôtres, et une infinité d'autres qu'il serait trop long d'énumérer. A chacune des églises titulaires il donna vingt tapis d'Orient. C'était Byzance qui fournissait tout le luxe de Rome; c'étaient des artisans grecs, en nombre considérable, qui peignaient, sculptaient, ciselaient et brodaient tant d'ornements sacrés, qui apportaient à Rome leur technique prodigieusement habile, et leur science exquise de la décoration.
Léon 111 voulut que l'art consacrât l'union des
deux pouvoirs ecclésiastique ef civil. Dans la basilique de Sainte-Suzanne, agrandie par ses soins, il flt exécut(»r une mosaïque absidale où , parmi d'autres Ggures, Cliarlemagne et lui, portant le nimbe carré, étaient debout sur deux collines. Le pape, tête nue, avec la tonsure monastique, tenait sur ses mains voilées le modèle de l'église; l'empereur, diadème en tête, épée au côté, portait sur les épaules un manteau de pourpre à frange d'or. Au Latran, le même sujet fut glorifié par une composition plus savante. Léon III lit construire dans le palais deux triclinin ou salles à manger, dont l'une, plus grande, remplacé»' plus tard par la salle du Concile, était dallée de marbre, et ornée de colonnes sculptées; lautre, détruite sous Clément XII, également dallée de marbre, avait en son milieu une vasque do porphyre pleine d'eau jaillissante ; dans les murs de droite et de gauche étaient ménagées des niches peintes, au nombre de dix, où l'on voyait les apôtres prêchant aux nations ; au fond, une grande abside de mosaïque montrait le Christ debout sur la montagne sainte, tenant un livre ouvert où on lisait : Pax vohis, et envoyant ses apôtres évangéliser le monde. Sur l'arc do la tribune, deux groupes, à droite et à gauche, se détachaient du fond d'or. C'était d'abord le Christ, aux pieds duquel s'agenouillaient saint Sylvestre et Constantin. 11 donnait au pape les clefs, à l'cmporcur l'étendard. Et c'était, de l'autre côté, saint l^ierrc donnant à Léon III l'étole pontificale, et de nouveau l'étendard à Charlomagne. Au-dessous de ce dernier groupe, on lisait : « Saint Pierre, donne la vie au pape Léon, et la victoire au roi Charlc )>.
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Léon III surpassa, s'il est possible, l'activité artistique d'Adrien. Il semble, à en croire les anciens récits, que la date solennelle du couronnement de Charlemagne dans la resplendissante basilique Vaticane inaugure une Renaissance non moins glorieuse que celle de Constantin; mais cette Renaissance fut brève. Aucun édifice de grande importance ne fui construit; la liste interminable des travaux d'art de Léon III n'est guère autre chose qu'une liste de restaurations ; où construire une basilique nouvelle dans cette Rome toute remplie d'églises, d'oratoires, de couvents? Mais dans ces édifices charmants et disparates, faits de débris des monuments antiques, il fallait constamment relever et consolider. Au Latran, outre les tricUma, Léon édifiait un oratoire en l'honneur de saint Michel archange; à Saint-Pierre, il restaurait la chapelle des fonts et l'oratoire de la Sainte- Croix ; il apportait encore à la Confession un dallage d'or, des statuettes d'or et d'argent d'anges et d'apôtres, et deux cartels d'argent où était gravé, en latin et en grec, le Symbole de Nicée. Dans le palais pontifical de Symmaque, il construisait un large Iriclinium; dans la Naumachie de Domitien et dans le Cirque de Néron, il installait un hôpital et des bains pour les pèlerins de Saint-Pierre. Les vases et les tissus précieux qu'il donne aux églises sont innombrables. Il encourage l'orfèvrerie, la miniature, la mosaïque; il donne pour quelques années encore une vie splendide à cette Rome peuplée d'églises où les campaniles de brique aux colonnettcs de marbre commencent de toutes parts à s'élever vers le ciel.
Pascal I" s'est assuré de survivre en reconstruisant les trois églises de Sainte-Cécile, de Sainte-
Praxède et de Sainte-Marie in Domnica, dont les mosaïques nous sont parvenues presque intactes. Dans chacune d'elles est placé son portrait; et les mosaïstes du neuvième siècle étaient de si pauvres dessinateurs, que ces trois portraits ne se ressemblent»aucun(^ment. Et cependant, malgré la barbarie du dessin, la gaucherie des attitudes, la maigreur douloureuse des figures, rharmoni(> barbare de ce lumineux décor laisse une impression profonde. A Sainte-Praxéde, surtout, il y a une réelle beauté et une certaine grandeur imposante dans ce vaste ciel d'or de l'abside, de l'arc triomphal, de la chapelle de Saint-Zénon, où se meuvent d'innombrables figures. .\u fond de l'abside, c'est la grandiose composition des Saints Cosme et Damien que nous retrouvons, avec le seul changement des deux martyrs titulaires, remplacés par sainte Fraxède et sainte Pudentienne. Les visions de l'Apocalypse enveloppent cette abside : l'Agneau repose sur un trône d'or, entre les sept flambeaux, les anges et les symboles des Évangélistes, et les vingt-quatre vieillards lui tendent leurs couronnes. Et, sur l'arc triomphal, la Jérusalem céleste apparaît, ceinte de murs étincelants, où l'on voit le Christ, la Vierge et les apôtres, tandis qu'aux portes, gardées par des anges, se presse la foule des élus, vêtus de blanc et des palmes en main. L'abside de Sainte-Cécile reproduit celle de Sainte-Praxèdc; mais, à Sainte-Marie in Domnica, Pascal s'est fait représenter à genoux devant la Vierge Reine, enlouréi\ au lieu dos apôtres ou des martyrs, de blanches légions d'anges qui se pressent dans la lumière d'or.
La llenaissance carolingienne a fait son œuvre. La dernière mosaïque absidab^ antérieure à l'an mil, celle
de Saint-Marc, maladroite copie de l'abside de Sainte- Praxéde, sera bientôt exécutée par les soins de Grégoire IV. Le luxe nest pas tari; mais il n'y a plus d'artistes. Ces richesses que Charlemagne et les papes ont accumulées dans Saint-Pierre vont être pillées par des ennemis plus farouches encore que les 'Vandales ou les Huns. Les Sarrasins, déjà établis en Sicile, font voile vers Rome, qu'ils surprennent au mois d'août de l'année 846. Le quartier du Vatican, mal défendu, tombe en leur pouvoir; et cette basilique de Saint-Pierre, où depuis cinq cents ans les rois, les empereurs, les peuples lointains se sont agenouillés, sur le seuil de laquelle une religieuse terreur arrêtait les barbares, ce sanctuaire du monde est la proie des plus féroces pillards africains. Ce grand musée de l'art chrétien d'Occident fut saccagé en quelques jours. Les croix, les statues, les autels d'or et d'argent, la porte de la basilique et l'autel de la Confession, les vases et les tapis, les pierreries inestimables, tout fut arraché, brisé; et savons-nous même si la tombe de l'apùtre leur échappa?
L'annonce de cette profanation inouïe frappa la chrétienté de terreur. Rome même, grâce aux murs d'Aurélien, était restée indemne; mais la basilique de Saint-Paul, elle aussi, avait subi le ravage. Léon IV eut mission d'effacer tant de désastres. La victoire d'Ostie le délivra des Sarrasins, et il arrêta par sa bénédiction l'incendie qui dévorait le quartier du Vatican, et menaçait d'achever la ruine de la malheureuse basilique. Avant tout, il s'agissait de prévenir une nouvelle surprise de l'ennemi, et de mettre Saint- Pierre à l'abri d'un coup de main. Les murs d'Aurélien s'arrêtaient au Tibre; il fallait envelopper l'autre
rive, (lu château Saint-Ange jusqu'au sommet de la colline Vaticane, d'une enceinte non moins robuste; le travail et la dépense, tout énormes qu'ils fussent, n'edrayèrenl point le papo, qui appela Lothaire à son aide. Toutes les provinces, tous les patrimoines ecclésiastiques, tous les couvents furent mis à contribution. En quatre années, de 8i8 à 8.^)2, un arc majestueux de murailles hautes de quarante pieds et flanquées de vingt-quatre tours enferma la petite cité Vaticane, la cité Léonine, comme l'appelèrent les inscriptions placées au-dessus de ses trois portes.
Le pape, grand bâtisseur de murailles, releva Porto, à. l'embouchure du Tibre, et, près de Civita Vecchia, voulut fonder une petite ville que fièrement il nomma Leopolis, mais elle ne dura guère. Il puisa largement au trésor de l'Église pour rendre à Saint- Pierre son antique beauté; et, à lire la minutieuse chronique du Liber Pontificalis, on pourrait croire que rien n'est survenu depuis les règnes d'Adrien P"" et de Léon III; même abondance d'or, d'argent et de pierreries; même splendeur de vases, de statues, de tapis et de voiles. Le nouveau revêtement du maîtreautel est d'or émaillé, avec les ligures du pape et de Lothaire; le nouveau cibonum est d'argent orné do lis d'or; les draps de soie brodés d'or sont couverts de dessins de plantes et d'animaux, d'arabesques byzantines. Sans doute, il y a là, parmi toutes ces merveilles soigneusement cataloguées, des œuvres d'art plus anciennes, que l'on a pu, à l'approche des Sarrasins, mettre en sûreté, emporter au Latran; et les marchands romains ont dû racheter bien des perles et des pierreries aux pillards installés sur la côte de Salerne. Il n'en est pas moins vrai que Léon IV, pour
avoir fortifié le Vatican et restauré les basiliques romaines, a permis encore une fois à la grande cité de relever fièrement la tête. Mais avec lui s'éteint ce dernier reflet de la Renaissance carolingienne. Nicolas I"ne s'occupe plus que de la réforme des études; encore ne réussit-il pas à secouer l'ignorance profonde où Rome s'est engourdie. Jean YllI lutte énergiquement contre un retour offensif des Sarrasins, et, à l'exemple de Léon lY, il entoure de murs la basilique de Saint-Paul et la petite cité développée alentour, qu'il nomme Giovannipolis. Formose restaure la nef de Saint-Pierre; il y fait peindre, ou plutôt renou-: vêler un cycle important de fresques (peut-être d'origine constantinienne), toute une Bible en images, à l'exemple de ces manuscrits illustrés de miniatures où éclata le luxe des empereurs carolingiens.
La fin du neuvième siècle fut borrible; l'année même du synode monstrueux où comparut le cadavre de Formose, la basilique du Latran s'écroula. Sept années durant, ses ruines couvrirent le sol; et la populace romaine, tout occupée de massacres et de pillages, se glissa impunément dans ces vastes ruines pour y dérober les antiques richesses de la première église de Constantin. Serge III la reconstruisit, en se conformant au plan primitif et en respectant les parties, telles que l'abside, qui devaient être demeurées debout. Il y plaça ces jolies colonnes de granit, de porphyre et de vert antique que nous cachent les lourds pilastres de stuc de la basilique moderne. Une fois encore le Liber Ponlificalis énumcre des autels, des croix d'or et d'argent, des calices et des patènes, des lampadaires, dos draps brodés. C'est la dernière grande œuvre d'art que verra Rome pen-
danl cet « âge de for », comme écrit Grégoire VII, où l'Église eut de si beaux triomphes au milieu de luttes si atroces. Et cependant la Rome du onzième siècle, la Ville douloureuse à demi détruite par les assauts de Henri IV et Its incendies de Robert Guiscard, cette carrière de ruines sculptées, où l'on vient de très loin piller les colonnes de marbre et de porphyre qui orneront les églises de cités étrangères, cette enceinte inmiense et presque déserte où surgissent des monuments colossau.x enveloppés de lierre, et des arcs de triomphe changés en forteresses, Rome trouve encore des peintres pour célébrer les fêtes de la religion. La basilique de Saint-Clémenl, à demi enfoncée dans le sol, et qui bientôt ne sera plus que la crypte d'une église nouvelle, reçoit encore des fresques qui s'ajoutent au décor des siècles précédents. Déjà, auprès de scènes de l'Evangile, on voyait représentées sur ces vénérables murailles les imatges des saints Cyrille et Méthode, les apôtres des Slaves; maintenant de généreux donateurs y font peindre, en manière d'ex-voto, les miracles di* saint Clément et la légende de saint Alexis. C'est toute une période obscure de l'art chrétien que révèlent aux visiteurs modernes ces œuvres primitives, qui se rattachent aux dernières fresques des Catacombes et annoncent les efforts des précurseurs de Giotto.
La sculpture semblait morte. Les superbes portes (le bronze aujourd'hui conservées dans la sacristie de Saint-Paul furent fondues à Byzance. en 1070, et niellées d'argent par un orfèvre grec, qui y retraça les récits de la Bible. Pour ensevelir les morts illustres, on empruntait les tombes antiques : Othon II, au parvis de Saint-Pierre, reposa justpi'au teujps de
Paul y dans la tombe d'un consul ; et dans rombre des cryptes Vaticanes un vieux sarcophage chrétien abrite encore le sommeil de Grésroire V.
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L fEUVRE DES DOUZIEME ET TREIZIEME SIECLES.
Une forêt de tours jetait son ombre menaçante sur Rome, dont les nobles se disputaient le terrain semé de ruines si serrées et inextricables, qu'elles arrêtaient les processions pontificales. De quelque part que l'on se tournât, on se heurtait à une forteresse. Au commencement du douzième siècle, les Pierleoni canipent au théâtre de Marcellus, et tiennent l'île du Tibre; Urbain II, dont ils ont été les banquiers, leur a confié la garde du Château Saint- Ange, où les Orsini les remplacent bientôt. Ce sont les Orsini qui, pendant le treizième siècle, dominent le Vatican, où Nicolas III transporte sa résidence; ils occupent le pont Saint-Ange, et jusqu'au théâtre de Pompée. Les Frangipani se sont établis sur le Cœlius et le Palatin; le Colisée, dont un tremblement de terre, en 1231, jette bas un énorme pan, devient un de leurs châteaux-forts. Les Savelli ont un palais sur TAventin, où Honorius III, un Savelli, cède aux Dominicains le couvent de Sainte-Sabine; Honorius IV fortiflera ce palais et s'y installera. Les Conti, avec l'argent d'Innocent III, érigent au Forum de Nerva la célèbre tour que Pétrarque déclarera unique au monde; et, sur le Forum de Trajan, se dresse la tour des Milices, que le peuple appellera tour de Néron. Les Colonna
L'0:UVRE DES DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES. îiô
possèdent le vaste désert qui s'étend de la porte du Peuple jusqu'au Capitule; à la fin du treizième siècle, les Caetani, bientôt maîtres de la tour des Milices, s'installent hors de Rome, avec l'aide de Boniface VIII, et font du tombeau de Cecilia Metella, sur la voie Appienne, une aire d'oiseaux de proie d'oii ils s'élanceront impunément à la curée.
Que devient l'art dans ces tempêtes d'où l'Kglise sort, au treizième siècle, plus grande et plus rayonnante que jamais? Peu à peu le vieux sol romain recouvre les chefs-d'œuvre de l'antiquité ; des cirques, des théâtres, des arcs de triomphe ont été concédés aux familles puissantes et aux monastères ; mais le Sénat et les papes pourvoient à leur conservation. Le Sénat décrète la peine de mort contre quiconque tentera d'endommager la colonne de Trajan qui appartenait aux religieuses de Saint-Cyriaque), et une inscription placée dans le cloître de Saint- Sylvestre in capitn menace d'anathème l'abbé et les moines, s'ils abandonnent à d'autres la propriété de la colonne .\ntonine, comme on appelait dès lors la colonne de Marc-Aurèle. Ce respect de la grandeur de Home se traduisait de façon singulière dans l'architecture civile. On peut voir encore, sur la rive gauche du Tibre, tout près du ponte Rolto et du petit temple qui a pris le nom de Sainte-Marie l'Égyptienne, une maison du onzième ou du douzième siècle, solidement bàlie de briques, avec de grossiers pilastres soutenant une corniche où se confondent des bas-reliefs antiques assemblés comme au hasard. On la nomme dans le peuple maison de Pilate ou de Itienzi. C'était le palais d'un Nicolas Crescenzio, qui a I)ensé s'immortaliser par l'inscription magnifique
dont il a orné sa muraille. « Nicolas, maître de cette demeure, n'ignore point que la gloire du monde est sans valeur. Mais, s'il l'a construite, ce n'est pas tant une vaine gloire qui Ta poussé, que le désir de renouveler l'antique beauté de Rome... » S'il nous fallait juger l'art du douzième siècle par ce monument d'une barbarie prétentieuse, nous le tiendrions en piètre estime; mais voici que dans les églises et dans les couvents se préparent des œuvres fortes et délicates, qui porteront dans la Rome du moyen âge un charme inattendu.
C'est au douzième siècle qu'apparait l'art nouveau de ces marbriers romains, les marmorari, puissantes familles de sculpteurs mosaïstes, véritables dynasties d'artistes dont les plus connus, les Gosmas, fleurirent au siècle suivant. On a réuni sous le nom des Cosmas toutes ces incrustations de marbres de couleur combinées avec la mosaïque et les bas-reliefs, qui ont égayé délicieusement les vieilles basiliques de Rome, de rOmbrie, de l'Italie du Sud.
Ce style romain, ojdus romanum, avait une origini' très ancienne. L'art païen et le premier art chrétien savaient incruster de marbres de couleur les parois des palais et des temples. Le luxe barbare delà décadence continua ces traditions, qui ne se perdirent jamais entièrement. Même aux approches de l'an mil, on essayait parfois encore d'appliquer aux pavements des églises et aux murs des campaniles quelques fragments de ces marbres antiques dont les couleurs assorties faisaient une tache vive sur des surfaces unies et sombres. Mais ce qui n'était alors qu'une fantaisie devint un art très vivace, qui eut ses principes et ses formules. Ces marmorari sont à la fois