L'ŒUVRE DES DOUZIEME ET TREIZIEME SIÈCLES
vaste composition, détruite avec la loge pontificale par Sixte-Quint, il ne subsiste qu'un morceau cruellement restauré, fixé à l'un des pilastres de la basilique du Latran. Un dessin du dix-septième siècle, conservé à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan, reproduit l'ensemble de la composition, que complétaient deux autres fresques, le Baptême de Constantin et la Dédicace de la basilique.
Bonifaco VIII, malgré son grand âge, montra en toutes choses une incessante activité. Prince magnifique, et fort occupé de sa gloire, il ressemble à ces papes du quinzième et du seizième siècle, dont lambition servit si bien les arts. A Orvieto, où il séjourna longtemps, il construisit le charmant palais apostolique, et poussa rapidement les travaux de la cathédrale. Anagni, cette petite ville si intéressante, déjà riche des dons d'Innocent 111, lui dut des largesses sans nombre; n'était-elle point la patrie des Caetani? Architecture, sculpture, peinture, orfèvrerie, broderie, il encouragea tous les arts; et partout, au Latran, au Vatican, à Florence, à Bologne, à Orvieto, à Anagni, des statues de marbre ou de bronze éternisèrent les traits du fastueux et bienfaisant souverain. Elles subsistent encore, ces étranges statues, où le fier ennemi de Philippe le Bel, malgré le reproche d'idolâtrie qu'on lui jetait à la face, s'impose à la postérité. Et la plus belle de toutes le représente gisant, les mains croisées, la tiare en tète, dormant de l'éternel sommeil dans l'obscurité des cryptes Vatican es.
L'ère glorieuse se termine brusquement. Les humiliations de Bonifaco VIII, sa triste mort arrêtent ce beau développement de tous les arts; et déjà
Benoît XI quitte Rome pour aller mourir à Pérouse. Giovanni Pisano lui sculpta, pour l'église de Saint- Dominique, cette tombe charmante où deux anges, avec une piété attentive, soulèvent les courtines du lit où repose sa dépouille mortelle, tandis que, plus haut, sous un dais fleuronné, il s'agenouille dévotement aux pieds de la Vierge et de Tenfant Jésus, à qui le présentent les saints patrons de la vieille cité ombrienne. C'est à Florence que le quatorzième siècle, sous la vive impulsion de Giotto, épanouira ses chefs-d'œuvre. Rome, découronnée par Avignon, semble tout d'un coup s'écrouler et s'anéantir. L'année même du départ de Clément V. en 1308, un incendie effroyable faillit ruiner la basilique du Latran, et ce fut pour les Romains un présage des calamités qui allaient assaillir la Ville, pendant l'exil de ses papes.
Au bord du lleuve rapide et jaune aux reflets bleus, sous la lumière d'argent qui enveloppe la campagne vêtue d'oliviers des collines de Saint- Remy jusqu'à la masse robuste du Ventoux, Avignon dresse ses remparts, ses tours et les fauves murailles crénelées du palais des papes. La ville qui. entre les années ISOri et 1878. substitua Rome et fut la citadelle de l'Église, rappelle encore au visiteur la majesté d'autrefois. L'énormité de ce palais, ou plutôt de cette forteresse qui étend sur quinze mille mètres
carrés de roc ses puissantes constructions, ressuscite à nos yeux tout un siècle.
Clément V, qui choisit Avignon pour résidence, y vécut modestement, dans la crainte des agitations italiennes, prêt à fuir, et ne songeant point à se créer un domaine royal. Mais Jean XXII s'assit résolument dans la ville dont il était évêque avant d'être élu pape. Son palais épiscopal, voisin de la vieille église métropolitaine, Notre-Dame des Doms, s'agrandit en palais pontifical; d'épaisses murailles en défendirent l'accès. Ce pape déploya un faste intelligent et pieux, recevant les rois, envoyant des ambassades, édifiant, outre son palais, des châteaux dont les noms seuls subsistent, stimulant les études savantes, canonisant saint Thomas d'Acjuin, mettant en réserve pour ses successeurs un trésor considérable. Il mourut chargé d'années. On l'ensevelit, vêtu de ses plus riches ornements pontificaux, dans le charmant mausolée gothique, pareil à un reliquaire gigantesque, tout fleuri de pinacles et de clochetons, que l'on peut voir aujourd'hui, bien mutilé, dans une chapelle de la cathédrale.
Benoît XII créa sur un plan nouveau le palais que nous connaissons. 11 ordonna d'abord à ses architectes, Pierre Poisson et Pierre Oubrier, de jeter bas It'S solides murailles de son prédécesseur, pour les remplacer par un vaste bâtiment contenant un cloître, autour duquel il dressa quatre tours; l'une, Trouillas, large de vingt mètres (;t haute de quatre-vingts, domine toujours de son front pesant les mâchicoulis (lu palais. Il fit mieux en appelant de Sienne l'ami de Pétrarque, le délicieux peintre Simone Martini, dont la plupart des œuvres avignonnaises ont malheureu-
sèment disparu, mais dont l'esprit devait inspirer, sur les rives du Rhône et au delà, toute une école nouvelle.
Les splendeurs d'Avignon furent brèves, et peutêtre excessives; Clément VI, protecteur des lettres et des arts, porta jusqu'à un point inouï le luxe et les raffinements mondains. Il doubla, ne voulant point les détruire, les constructions de Benoît XII, les recouvrant d'une façade monumentale, et leur annexant du côté du midi le magnifique palais du Consistoire, dont l'architecte fut Jean de Louvière. Sur le roc nu du château-fort, des terrasses surgirent, plantées d'arbres rares, dont les ombrages fleuris embaumèrent les propos galants des dames et des seigneurs.
La résidence française des papes,. « la plus forte et la plus belle maison du monde ». ainsi que l'appelle Froissart, était désormais achevée. En vingt ans à peine, les architectes du Comtat Venaissin (car tous, et Pierre Poisson et Jean de Louvière et Raymond Guiband, étaient fils de notre Midij menèrent à terme ce monument complexe où l'art gothique, encore rude et barbare , semble inspiré des églises-forteresses qui se dressaient deux siècles auparavant sur les rivages de Provence, prêtes à soutenir l'assaut des pirates sarrasins. Point d'ornements sculptés : à l'intérieur même du palais on n'aperçoit que des consoles ou des modillons à figures mesquines, à feuillages grossièrement ouvrés. C'est que le moellon épais et grisâtre des carrières de Villeneuve dont ces murailles sont formées ne se prête pas au décor; les arêtes s'y émoussent; avec une pareille matière, il faut construire un édifice qui résiste et s'impose par la masse.
L'ensemble est extraordinaire. Sept tours, au faite rasé, dominent les vastes murs doublés de contreforts gothiques, sur lesquels s'appuient, mais en laissant un vide pour le jet des projectiles, des mâchicoulis à créneaux. La façade de Clément \l, trrs sobre, s'harmonise avec ces murailles austères. La porte ogivale, que surmontent les armes du pape, est dominée, de droite et de gauche, par les encorbellements qui soutenaient deux tourelles, détruites au siècle dernier. Précédée d'un perron qui a remplacé la poterne fortifiée du dix-septième siècle, cette porte donne sur un vestibulf que ferment de lourds vantaux de chêne bardés de fer; au delà s'ouvre la cour d'honneur, vaste quadrilatère aux murs inégalement percés de fenêtres de tous styles, dont les dernières ont une vulgarité hideuse. A l'intérieur de ces sombres bâtiments, tout un dédale de couloirs et d'escaliers, de salles hautes et basses, de passages secrets et de souterrains s'enchevêtre. Tant de restaurations ont transformé et déformé ce palais, qu'il est bien difficile au visiteur de se faire quelque idée de son antique magnificence : il admire la sveltesse élégante de cette i^alerie du Conclave, si étroite et si longue sous sa voûte aiguë aux nervures saillantes; il admire encore, malgré d'affreux dégâts, cette chapelle basse du Consistoire, longue de plus de cinquante mètres, dont les piliers puissants soutiennent une seconde chapelle à nef unique, montant à vingt mètres de hauteur. Ces salles autrefois si richement ornées, et qui abritèrent de splendides fêtes religieuses, sont nues désormais et ravagées. Seule, la salle du Saint-Ollice a conservé dans un recoin de ses voûtes de nobles figures de prophètes peintes
sur un fond éclatant d'outi-emer; et deux petites chapelles superposées de la tour Saint-Jean montrent des fresques oii a survécu , sous la main d'artistes parfois médiocres, l'inspiration délicate et tendre de Simone Martini.
Le faste de Clément YI fut continué , mais de manière discrète, par l'austère Innocent YI, qui, s'il n'accrut que de deux tours le palais de son prédécesseur, put du moins, sur l'autre rive du Rhône, dans cette Yilleneuve qui regarde fièrement Avignon, fonder la belle Chartreuse du Val de Bénédiction, où il voulut que son corps reposât. Aujourd'hui la Chartreuse est devenue misérable ferme; ses chapelles s'écroulent, ses cloîtres sont peuplés d'enfants déguenillés, et ses cellules changées en étables. Le palais des papes reçut peu d'embellissements d'Urbain Y et de Grégoire XI, que Rome préoccupait; mais les antipapes y donnèrent des fêtes magnifiques à nombre de souverains et d'illustres personnages. Puis vinrent les restaurations et les remaniements, par les soins des légats et vice-légats qui s'y succédèrent jusqu'en 1791. La Révolution en commença la ruine méthodique; et rien n'est plus lamentable que de voir aujourd'hui ce noble édifice, une des gloires monumentales de la France, transformé en caserne. Les chapelles, coupées en étages, sont des dortoirs; les revêtements de marbre des escaliers ont disparu ; les immenses murailles sont percées de fenêtres à volets verts. Mais ce qui fut la grandeur d'Avignon n'intéresse plus cette étude; le 17 janvier 1377, Grégoire XI était rentré à Rome , abandonnant à tout jamais le Yatican des bords du Rhône, la forteresse gigantesque qui semblait devoir être l'éternel abri de la Papauté.