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CHAPITRE II La Renaissance du quinzième siècle

Du jour OÙ le concile de Constance proclama pape le cardinal diacre Othon Golonna, sous le nom de Martin V, la Renaissance fut inaugurée. Ce renouvellement du monde occidental, qui devait avoir des conséquences si graves et durables, a son point de départ dans Florence, et dans Rome un centre d'action. Florence donne des artistes, et Rome donne des modèles. A un art jeune et sincère, impatient de créer, Rome révèle l'antiquité dont Pétrarque déplorait la mort, cette antiquité enfouie à tout jamais, semblait-il, sous les ruines entassées par des siècles de barbarie, et qui peu à peu germe et pousse quelques fleurs. Elle grandit bientôt, elle s'épanouit à l'aise, encore discrète et respectant la tradition du moyen âge, jusqu'à ce qu'elle envahisse tout, imposant ses monuments et ses livres à l'universelle admiration, étouffant ce qui lui résiste, façonnant les

esprits à son idéal. Dès l'abord, les papes furent les [ilus ardents promoteurs de la Renaissance ; ils n'en virent pas les dangers. Trop de reproches, et de justes reproches, ont frappe'- les papes du quinzième siècle, pour que nous n'insistions pas sur ce qu'ils eurent, dans leur faiblesse, de sage et de grand. Trop absorbés par leur royauté nouvelle, ils délaissèrent parfois r%lise pour le monde; ils furent humanistes, artistes et grands seigneurs, tout en demeurant les vicaires du Christ. Reconnaissons du moins que ces papes, dont le caractère sacré pâlit sous le rayonnement de la gloire mondaine, ont compris noblement leur rôle de souverains. Ces encouragements donnés aux lettres et aux arts, ce faste inouï, ces prodigalités destinées à glorifier une seule personne, un seul orgueil, un orgueil effréné, ont ouvert à l'humanité un patrimoine nouveau, qu'elle ne soupçonnait point.

Martin V avait passé toute une année à Florence. 11 y avait admiré le rajeunissement délicieux de tous les arts, s'inspirant à la fois de la nature et de l'antiquité ; il apportait à Rome le souvenir du printemps qui embaume la colline de Fiesole. Entré dans Rome, il ne vit que décombres et immondices; il comprit que sa première œuvre ne serait pas de construire, mais de déblayer et d'assainir. Aussi commença-t-il par créer une police et une voirie qui reeurent les pouvoirs les plus étendus; les recommandations minutieuses de la bulle du 30 mars 1i:25, qui rétablit l'onice des mnr/istri viarnm (les surveillants des rues), donnent une idée étrange de la saleté où grouillait la pauvre population. Il poursuivit les voleurs qui infestaient la Campagne, détroussant et assassinant les pèlerins; grâce à son énergie, les Romains goûtèrent

une sécurité qui leur était inconnue depuis plus de deux siècles.

En même temps, il s'occupait des églises, dont pas une n'était intacte ; et, sans s'arrêter aux difficultés d'argent, demandant ici et là, faisant quêter par ses évèques, il releva les édifices paroissiaux, laissant aux cardinaux le soin de leurs églises titulaires. Il restaura la toiture de Saint-Pierre; sous les arcades du portique il fit exécuter, ou peut-être seulement réparer des peintures représentant l'histoire des deux grands apôtres. Au palais pontifical il n'ordonna que les travaux indispensables; mais il fit reconstruire, au pied du Quirinal, l'église des Saints-Apôtres, et s'installa bientôt dans le palais voisin, qu'il préférait au Vatican. Le palais de. Latran demeurait abandonné; mais la vénérable basilique, la cathédrale de Rome, la mère et la reine de toutes les églises, dut à ce pape qu'on accusait d'avarice de renaître noblement de ses ruines. Ses élégantes colonnes antiques, abattues ou rongées par l'incendie de 1361 (sept seulement, sur trente, étaient demeurées entières), furent relevées, complétées par des revêtements de terre cuite et de stuc! Un bref du 1" juillet 1425 ordonna la réfection du pavement, dont les beaux entrelacs de mosaïque, selon le style des Cosmas, furent réparés avec des marbres, des porphyres, des granits pris aux églises abandonnées. Le toit à charpente apparente fut soigneusement rétabli, et sur les blanches parois de la nef Martin V fit commenter la vie de saint Jean-Baptiste par deux admirables peintres, (lentile da Fabriano et Pisanello. Gentile le peignit entouré de ses cardinaux, e1 Masaccio, qui fut également appelé à décorer le Latran, par une flatterie

délicate, donna ses traits au pape Libère dans un

petit tableau où il racontait la gracieuse légende de

Sainte-Marie Majeure.

Le régne de Martin V fut trop bref. Sobre et austère dans sa vie privée, il n'épargnait aucune dépense s'il s'agissait d'une œuvre d'art : il allouait par an trois cents florins d'or à (ïentile; il commandait à (îhiberti, qu'il avait connu à Florence, une tiare d'or ciselé où parmi les rinceaux de feuillage voletaient des figurines d'anges, et une agrafe de chape rehaussée de pierreries, d'où se détachait un Christ bénissant. Il s'adressait encore à des artistes ilorentins pour l'exécution de travaux moindres d'orfèvrerie, tels qui' roses d'or, épées d'honneur à distribuer aux fêtes de Pâques et de Noël, anneaux cardinalices, vases sacrés, d'argent et d'or avec émaux, à donner aux basiliques; il demandait aux bodeurs, prour sa milice, des gonfalons aux armes de l'Église et à ses propres armes ; pour sa chapelle, des dalmatiques, des bannières, des mitres; il faisait acheter des velours, dos soies et des brocarts, et jusqu'à des tapisseries de Flandre ; le duc de Bouri^ogne Philippe le Bon lui offrait, en 1-4:J3, six pièces « faites et ouvrées bien richement de plusieurs histoires de Notre-Dame ».

Eugène IV continua l'œuvre de Martin V. Il donna sa faveur au Pisanello, ((ui terminait, dans la basilique du Latran, les peintures commencées par dentile. Klles devaient être si Unes et si précieuses, ces fresques travaillées comme une orfèvrerie par les plus consciencieux des artistes! Quelles pensives et calmes figures y paraissaient parmi les broderies des riches vêlements, et dans la fraichc verdure des paysages! Cette vie du Précurseur, qui inaugurait la Renaissance

romaine, cette œuvre forte et charmante que Fra Angelico et Gozzoli étudièrent, et dont Rogier van der Weyden, venu en pèlerin pour le Jubilé de 1450, remporta en Flandre un souvenir émerveillé, hélas! elle ne dura point; peinte sur des murailles imparfaitement sèches, elle s'en alla par écailles sous Taction de l'humidité; avant la fm du quinzième siècle, il restait bien peu du grand travail de celui qu'Eugène IV appelait son peintre ordinaire, « dileclus filius Pisanellus pictor familiaris noster ».

Les restaurations d'églises et de palais étaient poussées activement par le pape lorsque éclatèrent les troubles devant lesquels il dut fuir. Son exil dura neuf ans, un temps assez long pour plonger à nouveau Rome, ou peu s'en fallait, dans la barbarie d'où Martin V l'avait tirée. Doux exil que le séjour d'un pape intelligent et lettré dans cette riche et généreuse Florence, qui allait une seconde fois, et non la dernière, offrir à la triste Rome l'aide de ses architectes, de ses sculpteurs et de ses peintres! Eugène IV sut apprécier et mettre à profit l'habileté des artistes florentins. Pour présider les fêtes qui célébrèrent l'union des deux Églises, il portait une tiare d'or d'un poids énorme, couverte de rubis, de saphirs, d'émeraudes et de perles, où Ghiberti était parvenu à surpasser les magnificences qu'il avait déjà créées pour Martin V. Au devant, il avait ciselé l'image du Christ trônant parmi les anges ; au dos, l'image de la Vierge Reine; puis, sur les côtés, des médaillons avec les bustes des quatre Évangélistes, et, à la base, une guirlande de petits anges aux ailes éployées.

Pourquoi Ghiberti ne put-il donner à la basilique de Saint-Pierre des portes de bronze comme celles

(ju'il fondait en ce temps-là pour le baptistère do Florence? Le temple du prince des apôtres méritait mieux que les lourdes portes prétentieuses, où — était-ce à l'insu du pape? — la Renaissance païenne a maladroitement inscrit ses premières erreurs. A défaut de Ohibcrti, jalousement retenu par ses compatriotes, Eugène IV choisit le sculpteur Antonio Filarete, auquel, s'il faut en croire Vasari, se serait adjoint ce Simone qui, en 1433, fondait pour Saint- Jean de Latran la dalle funéraire de Martin V. Filarete , plus ingénieux théoricien que bon ouvrier, produisit en cinq années, avet un effort considérable, une œuvre dont l'ensemble est médiocre. Les deux vantaux de cette vastf porte, qui fut mise en place le 120 juin 1445, présentent d'abord quatre grands compartiments, d'où ressortent les figures assez rudes du Christ et de la Vierge, de saint Paul aux pieds duquel est le vase d'élection, et de saint Pierre qui tend les clefs de l'Eglise au pape agenouillé. Les deux compartiments inférieurs, plus petits, représentent la Décollation de saint Paul et le Crucifiement de saint Pierre. Puis, entre ces cadres, des bandes étroites de bas-reliefs glorifient l'œuvre du pape : voici le départ deTempereur Jean Paléologue, son arrivée à Ferrare, le Concile, le couronnement de l'empereur Sigismond. Mais <e (jui peut surprendre à bon droit qui examine attentivement cette porte, ce n'est pas la vanité magnifique qui veut s'y éterniser, c'est le manque de sens moral que trahit l'ornement. Dans les rinceaux de feuillage qui forment cadre, une foule de petits sujets apparaissent, qu'on ne s'attendait guère à rencontrer : la mythologie et l'histoire romaine, les fables d'Esope et la Bible s'y coudoient

avec une naïveté singulière ; il faut bien dire, à la vérité, que ce ne sont là que des éléments minuscules du décor. Paul V la restaura en 1620, et l'on distingue encore par endroits les traces de l'émail bleu sombre employé, à la mode siennoise, pour soutenir de ses reflets la patine verte du bronze.

Des portes en bois, sculptées par le dominicain Fra Antonio de Yiterbe, et relevées de couleurs, complétaient la façade de Saint-Pierre, où elles racontaient également la gloire d'Eugène IV. Saint- Pierre se relevait de ses ruines; le toit en était réparé à nouveau, la 'sacristie accrue, et, si les troubles de Rome n'avaient interrompu les travaux commencés, que de délicats monuments y auraient pu surgir! C'est en 1432 que le grand Donatello sculptait un tabernacle pour la vieille basilique, et s'occupait au décor de la fête donnée pour le couronnement de Sigismond. Le pape restaurait la chaire pontificale, qui pendant son exil avait été dépouillée de ses marbres précieux des chanoines du Latran — ils l'expièrent par le dernier supplice — avaient bien eu l'audace de dérober une partie des joyaux qui ornaient les reliquaires des deux grands apôtres!). Au palais du Vatican, il construisait une chapelle dont, peu de temps avant de mourir, il confiait la décoration à Fra Angelico. C'était un homme de goût que ce pape, ([ui se faisait peindre par Jean Fouquet, et savait arracher FAngelico à son cher couvent de Saint-Marc. 11 mourut le 2."J février J ï'û, et sa tombe, sculptée par Isaïe de Pise, fut placée dans la basilique de Saint-Pierre, qu'il avait ouverte à la Renaissance.

Le pieux et savant Thomas de Sarzane, qui prit sur

10 trône pontiflcal le nom de Nicolas V, avait longtemps vécu ù Florence dans la compagnie des artistes et des érudits qu'attirait la cour romaine ; bibliophile passionné, intelligent des choses d'art, il s'était fait apprécier de tous, et un vrai cri d'enthousiasme, sorti du cœur même de la Renaissance, salua son exaltation. Il allait donc pouvoir se satisfaire, lui qui disait naïvement à ses amis : w Si j'avais de l'argent, je le dépenserais tout en livres et en monuments! »

11 tint parole ; dans son règne trop bref de huit années, il dépassa par l'ampleur inouïe de ses plans tout ce que les imaginations les plus ardentes avaient pu concevoir.

Rome se sentait revivre avec joio; elle était prête aux innovations. Martin V et Eugène IV avaient déblayé le sol où l'on pouvait édifier désormais. L'argent ne manquait point; et d'ailleurs le Jubilé de iOI allait remplir le trésor pontifical. Nicolas V voulut égaler la Rome papale à la Rome des empereurs; il la voulut reine du monde. lioma capul mundi rcfjil orbis frena roliindi — il fallait que cette fière devise inscrite, deux siècles auparavant, par Louis de Bavière en exergue de sa bulle d'or, fût enfin pleinement réalisée : Rome rentre de la Renaissance, et mère de toute civilisation I Seul peutêtre des papes du (piinzième siècle, Nicolas V fui

poussé à ce puissant dessein par aulre chose que l'immensité d'un orgueil cherchant à se combler, le désir effréné d'une gloire qui se veut immortelle; il regarda plus loin et plus haut. A la fin de son règne, devant les cardinaux assemblés autour de son lit de mort, il résumait éloquemment ses espérances, et traçait la voie de l'avenir. Il avait compris la forte influence de la grandeur matérielle sur l'imagination populaire; il sentait la science insuffisante à soutenir la foi, sans l'appui des magnificences extérieures. « Écoutez, écoutez, vous dis-je, vénérables frères, les raisons, et considérez les causes qui Nous ont amené à construire de si vastes édifices. Nous voulons que Vos Éminences sachent et entendent qu'il a existé deux causes principales de Nos constructions. Car que l'autorité de l'Église Romaine soit absolue et souveraine, ceux-là seuls le comprennent qui ont appris par l'étude des lettres son origine et ses développements. Mais toute la foule ignorante des lettres, et sans aucune instruction, bien qu'elle entende souvent dire aux doctes quels sont ces progrès, et donne son assentiment à leur érudition comme véritable et sûre, toutefois si elle n'est émue par la vue de belles choses, son assentiment, appuyé sur de faibles bases, peu à peu s'ébranle si bien par l'action du temps, que d'ordinaire il tombe à néant. Mais lorsque cette foi populaire, fondée sur les rapports des savants, se corrobore de jour en jour et se confirme par de vastes édifices qui deviennent des monuments durables et des témoignages pour ainsi dire éternels, comme l'œuvre même de Dieu, elle se transmet sans interruption de ceux qui contemplent ces admirables constructions à leurs descendants, et, par ce moyen

conservée et accrue, elle se pénètre d'une merveilleuse dévotion...

« Par ces causes, non par ambition, non pour la pompe, ni pour la vaine gloire, ni pour la renommée, ni pour la propagation lointaine de Notre nom, mais pour mieux accroître Tautorité de l'Église Romaine, et plus amplement honorer le Siège Apostolique auprès de tous les peuples chrétiens, et plus sûrement éviter les persécutions coutumières, Nous avions conçu en notre âme et pensée de tels et si grands édifices... Aussi, pour que de ce dénombrement de Nos travaux, qui nous écarte quelque peu de Notre principal objet, nous tirions un fruit certain et solide. Nous exhortons en Dieu Vos Eminences à vouloir poursuivre et achever et parfaire ces œuvres commencées de Nos constructions, en sorte que Nos successeurs, entièrement délivrés des troubles extérieurs, et des persécutions domestiques, puissent et sachent, comme de vrais pasteurs des âmes, nourrir plus soigneusement et librement de mets salubres le troupeau que Dieu tout-puissant leur confie, et, le nourrissant ainsi, le conduire dans la voie du salut éternel ».

C'est en ces termes, un peu amplifiés sans doute par son biographe Manetti, que Nicolas Y en appelait au jugement de la postérité, et rien ne nous permet de suspecter la sincérité de ce discours. Son œuvre, s'il l'eût pu réaliser entièrement, eût glorifié à tout jamais la Papauté, mais d'une gloire vraiment haute et pure; car, dans toutes les splendeurs i»rojctées, un goût très sûr et très délicat aurait porté l'harmonie. Était-elle chimérique, celte idée d'une Rome chrétienne ayant pour centre la tombe de saint Pierre et

le trône des papes, comme autrefois le palais des Césars dominait toute la Rome païenne? Y fallait-il donc — un historien moderne l'imagine — la vie de vingt papes et les trésors de Rhampsinit? Il n'y fallait qu'une vingtaine d'années, et la direction d'un architecte de génie. Nicolas V eut pour architectes Bernardo Rossellino de Florence, et Léon Baptiste Alberti, ce précurseur déjà si raffiné de l'universel Vinci ; seules, les années manquèrent.

On a fort exagéré, semble-t-il, les projets du pape, en acceptant mot pour mot les phrases ampoulées du bon Manetti. Nicolas Y n'a jamais songé à reconstruire Rome entière sur un plan nouveau ; il a voulu en restaurer les monuments ruinés, en assainir les habitations, y assurer la paix par la protection de murailles nouvelles, y multiplier les moyens de communication. Mais il réservait ses efforts pour la cité Léonine, où devaient surgir, selon ses plans, des monuments uniques au monde.

A l'entrée, c'est-à-dire au débouché du pont Saint- Ange, et au pied même du Château, une place s'ouvrait, d'où partaient en éventail, vers la colline du Vatican, trois larges voies rectilignes encadrées de portiques, comme le sont aujourd'hui encore les rues de Bologne. Sous ces portiques, qui étaient un abri contre le soleil et la pluie, les boutiques des artisans et commerçants de toute sorte trouvaient place ; audessus s'étageaient, largement baignées d'air et de lumière, les habitations réservées à la cour pontificale. Ces trois rues aboutissaient à une palce plus grande que la première, mesurant deux cents coudées de long et cent de large, et bornée, au fond par la basilique de Saint- Pierre, à droite par un portique

d'acci'S au palais pontifical, à gauche par los habitations du clergé. Au centro, les statues de bronze des quatre Évangôlistes devaient dresser dans les airs l'obélisque de Néron, surmonté d'une statue du Christ présentant de la main droite une croix d'or. Un escalier de marbres précieux conduisait à une plate-forme flanquée de deux hauts campaniles; au delà s'élevait le portique de la vieille basilique, maintenu, semble-t-il, dans sa forme première, avec son atrium à colonnes et la fontaine de la Pigna.

Le plan même du nouveau Saint-Pierre respectait, en les agrandissant, les dispositions primitives. On y retrouvait la basilique à cinq nefs, en forme de croix latine, avec de nombreuses chapelles latérales; audessus du maitre-autel, une coupole haute de cent coudées s'arrondissait, couronnée d'une voûte plus petite formant lanterne; c'était, transportée à Rome, la coupole de Brunelleschi. De larges fenêtres, comme dans la cathédrale de Florence, et des rosaces ornées de vitraux tamisaient un jour coloré sur le pavement de marbres multicolores. Chose à noter, les tombes de prélats et de papes devaient être reportées au dehors, pour ne point profaner par la présence de cadavres la majesté du temple saint. Quelques années plus tard, ces prescriptions étaient ouljliées, et la tombe même de Nicolas V se dressait dans une des basses nefs.

Quant au palais des papes, il devait être d'extérieur sévère, une sorte de citadelle qui eût rappelé, par ses murs crénelés et ses tours, le palais d'Avignon. Mais à l'intérieur eût abondé tout le confort et le luxe dont la Renaissance était capable, l'ne porte triomphale introduisait en des cours plantées d'arbres rares et

arrosées d'eaux vives, que séparaient plusieurs bâtiments. C'était d'abord un beau théâtre dont la voûte arrondie reposait sur des colonnes de marbre ; puis, à droite, la salle du conclave et du couronnement, accompagnée de deux salles plus petites, et du trésor apostolique. Au-dessus de cette salle, la grande galerie de la Bénédiction ouvrait ses fenêtres vers le Château Saint- Ange; et, sur la gauche, une grande chapelle à voùle cintrée fce sera la chapelle Sixtine) était précédée d'un vestibule. En remontant vers l'extrémité du palais, on rencontrait le large bâtiment de la Bibliothèque, éclairé de fenêtres sur ses deux faces; plus loin, une autre cour, puis les cuisines et les écuries. Les appartements du pape et du camérier apostolique bordaient la première cour. Au rez-dechaussée, nous dit Manetti, on voyait les appartements d'été; au premier étage, ceux d'hiver; au second, ceux de printemps et d'automne.

En vérité, ce plan ne surprend point par son énormité, et l'on y reconnaît avec plaisir le dessin discret et sobre d'Alberti. Ce théoricien érudit, dont nous pouvons apprécier le goût dans ses œuvres florentines, était incapable des conceptions immenses d'un Bramante. En réduisant à leurs justes termes les pompeuses descriptions de Manetti, il nous reste l'image d'une cité papale d'aspect fier et délicat, mais d'une cité réalisable.

De ce plan d'Alberti, que demeura-t-il? D'abord, les fondations d'une abside pour le nouveau Saint- Pierre. Ce ne fut pas sans de longues hésitations, sans une émotion très vive, que le pape se décida à porter la pioche dans les murs vénérables qui s'étaient levés du sol à la première aube du chris-

tianisme. Cette émotion, tous la partageaient alors, et des protestations se firent entendre. Mais, répondait-on, la vieille basilique menaçait ruine, et le mal était sans remède. Il ne s'agissait plus, cette fois, de réparer la toiture ou le pavement. Sous l'action lente du temps, les murailles hautes de la nef avaient fléchi; au témoignage (d'Alborti devons-nous le croire?), la paroi méridionale surplombait à l'extérieur de près d'un mètre, et avait entraîné vers l'intérieur la paroi septentrionale. On ne pouvait songer à redresser des nmrailles qui avaient pour unique appui la colonnade de la nef centrale ; la moindre secousse les devait abattre. 11 fallait donc reconstruire, et sans tarder. L'architecte de Nicolas V, pour jeter les fondations du nouveau chœur, se vit forcé d'abattre la chapelle funéraire d'Ânicius Probus, adossée à l'abside ancienne. Mais, quand mourut le pape, le mur du chœur n'était pas encore monté bien haut, et les travaux en restèrent là, jusqu'à ce que Jules II les reprit, sur un plan cette fois véritablement colossal. Au palais Vatican il n'en alla point de même. Toute une partie des bâtiments que le visiteur aperçoit aujourd'hui à sa gauche en entrant dans la cour de Saint-Damase, datent de Nicolas \. Derrière les Loges de Bramante, les Stanze, que Raphaï-l devait couvrir de ses fresques, ont servi d'appartement au pape. Les grandes surfaces planes de leurs murs, leurs voûtes darôte surbaissées, coupées de parties en plein cintre, se prêtaient merveilleusement à la fresque. Aussi bien les célèbres peintures de Raphaël en ont remplacé d'autres, exécutées sous Nicolas V. Les Chambres furent peintes, à l'origine, par Buon* figli de Pérouse, un dos maîtres du Pr-rugin, Barto-

lommeo de Foligno, Simone de Yiterbe, Andréa del Castagne et Piero dei Franceschi. Ce dernier avait décoré la salle où Ton voit aujourd'hui le Miracle de Bolsène de compositions historiques remplies de portraits contemporains, parmi lesquels on remarquait Charles Vil de France, le cardinal Bessarion, le prince de Salerne, Nicolas Fortebraccio. Mais le peintre pr('^féré de Nicolas V, celui dont l'œuvre mystique demeurée intacte parmi les transformations du Vatican nous fait bénir la mémoire du pape son protecteur, fut le tendre dominicain du couvent de Saint-Marc, Fra Giovanni de Fiesole.

Qui, même au sortir des Chambres de Raphaël, tout pénétré d'impressions paisibles et fortes, ne s'est rafraîchi délicieusement jusqu'au fond de l'âme dans la pureté joyeuse du petit oratoire de Nicolas V? Innocence et sainteté y sourient parmi les roses et l'outremer. Deux étages de fresques superposées et parallèles représentent sur les trois murs de la chapelle (le quatrième est percé d'une fenêtre) la vocation, l'ajjostolat et le martyre des deux saints Etienne ■et Laurent, pareils dans la vie et dans la mort, compagnons dans la tombe, et invoqués ensemble par les fidèles. Cette dernière œuvre du grand peintre — il avait plus de soixante ans — est peut-être de toutes la plus parfaite. Il n'a rien perdu de la candeur ex- (juise, de la sérénité des fresques de Saint-Marc, mais il les a fortifiées par une exécution plus sûre et plus égale. Il a pu admirer, au Carminé de Florence, les peintures de Masaccio; et il semble qu'il y ait dans ces dernières fresques un souvenir de ce style si noble, avec une tendresse, une suavité que Masaccio n'a point connues. Il y a même une foule de

ravissants détails, de petites flgures ingénues dcnfants, des poses délicates et familières de jeunes femmes (jui traliisscnt un autre pinceau. L'élève préféré' du doux moine, le charmant conteur Benozzo Gozzoli, dont les -premières œuvres, à Montefalco, rajipellent de si près le style et le sentiment du maître, a aidé lAngclico dans son travail. C'est à lui • jue sont dues les unes bordures à reliefs de stuc, où i)armi di's feuillages et des fleurs de toute sorte s'épanouissent de larges roses, et ces guirlandes qui s'appuient tour à tour sur une jolie tête d'enfant ou sur un niédaillim portant la tiare et les deux clefs de Nicolas Y. C'est à lui encore que l'on aimerait attribuer, en partie au moins, deux des scènes les plus exquises : la Prédication de saint Etienne, et la Distribution des aumônes de saint Laurent. Sur un fond d'architecture que l'on croirait pris à une place de i-'lorencc, se détachent des ûgures d'hommes attentifs, debout, et de femmes assises à terre, qui é'coutent, avec des gestes et des regards fervents, la démonstration très méthodique et assurée que leur expose saint Etienne. Et, dans le compartiment carré qui surmonte la petite porte (les six tableaux de l'histoire de saint Etienne sont distribués dans les trois lunettes cintrées terminant les murailles), au seuil d'une basilique à colonnes élégantes, saint Laurent, vêtu d'une dalmati(jue où sont brodées les flammes de la charité et le nom de Jésus-Christ, une bourse î\ la main, distribue les pièces d'argent aux boiteux, estropiés et aveugles, aux vieillards, aux veuves et aux orphelins qui sapprochent résignés et respectueux. .Mais que de grandeur et de piété profonde dans les scènes tracées par la main de l'Angelicol Dans ccllr

première fresque où saint Pierre, en présence du collège des apôtres, confère le diaconat à saint Etienne; dans la suivante, où le saint distribue les aumônes; dans le noble discours du jeune confesseur de la foi, debout, si calme, devant les prêtres irrités; dans son martyre et dans sa mort, où les belles lignes du paysage sont baignées de lumière! L'histoire de saint Laurent n'est pas moins admirable, et Ton peut remarquer avec étonnement comme le pieux artiste a su exprimer une seconde fois, sans se répéter aucunement, des motifs analogues. Il n"a pas craint d'introduire des portraits dans ses compositions, et il l'a fait avec un tact et une discrétion que les grands peintres de la Renaissance seront loin d'imiter. Sixte II, sous les traits de Nicolas Y, remet au nouveau diacre le calice et la patène, et ce visage bien reconnaissable du pape humaniste, coiffé de la tiare à triple couronne, respire une telle bonté, qu'on laisse avec plaisir à Nicolas V l'auréole de Sixte II. Et comment louer l'infinie pureté de cette figure du jeune diacre agenouillé aux pieds du pape, la noblesse des trois prêtres revêtus de chapes brodées qui l'assistent, des diacres et des clercs qui vont lui présenter le livre et l'encensoir? Le tableau des adieux de saint Sixte et de saint Laurent a été fort abîmé par des retouches modernes. Les deux derniers, qui ont pour sujet la condamnation et le supplice du saint, nous intéressent par l'introduction de motifs d'architecture antiques : Fra Angelico lui-même ne pouvait négliger absolument cette antiquité à laquelle tous les humanistes du temps sacrifiaient avec ferveur; il a couronné le tribunal où siège Décius d'un bas-relief montrant l'aigle romaine aux ailes éployées parmi des

rinceaux de feuillage, et, dans le mur de la terrasse llourie d'où Tempereur et sa cour assistent au supplice, il a percé des niches où se dressent des statues antiques en de nobles altitudes. Mais que ces petits détails paraissent insignifiants, si Ion s'attache à la seule figure du saint, debout dans sa longue dalmatique, les mains liées au dos, devant Tempereur ([ui lui montre les fouets et le peigne de fer! Calme et lière assurance, résignation mêlée d'ardeur, lout est exprimé dans ce profil si pur; c'est l'image idéale du confesseur de la foi.

A la voûte, dans le ciel d'outremer semé d'étoiles d'or, les quatre Évangélistes, assis sur les nues, écrivent et méditent. Le long des pilastres feints qui montent aux quatre angles de la chapelle, debout sous des baldaquins golliiques, les grands docteurs de l'Église continuent leur enseignement : saint Léon et saint Grégoire, saint Ambroise et saint Augustin, saint Jean Chrysostome et saint .\lhanase, saint Thomas dAquin et saint Bonaventure ont cet aspect sévère, bienveillant, tendre ou majestueux qui traduit à des ypux attentifs le sens profond de leurs écrits.

Cet oratoire, ou, pour parler de façon plus précise, ce cabinet de travail [studio) du pape, ne fut pas l'unique salle qu'eut à décorer Fra Angelico. Lorsque Nicolas V entra au Vatican, il trouva If peintre doiainicain déjà occupé à décorer la chapelle du Saint- Sacrement, qu'Eugène IV venait de faire construire; il n'eut qu'à approuver et continuer les ordres donnés par son prédécesseur. Dans cette chapelle, raconte Vasari, Fra Angelico avait peint à frescjue plusieurs histoires de la vie de Notre-ï^eigneur, et il y avait introduit des portraits fort vivants <le personnages

illustres : d"abord Nicolas Y, puis l'empereur Frédéric, rarchevéque de Florence saint Antonin, Bioudo de Forli et Fernand d'Aragon. Mais ici se pose une question fort embarrassante. Les documents où figurent, pour les années 1447 et 1449, des extraits de la comptabilité du A'atican relatifs à Fra Giovanni et à ses élèves, nous apprennent que le peintre travaillait dans « la chapelle de saint Pierre ». Faut-il entendre quil s'agit dune chapelle ouverte dans la basilique de Saint-Pierre, ou, plus simplement, que la chapelle qu'on appela aussi du Saint-Sacrement était ornée de fresques de la vie de saint Pierre (et, par conséquent, de la vie de Jésus-Christ)? Vasari est sans doute un témoin dont on peut suspecter en bien des cas la véracité, sinon la bonne foi; mais comment ne pas le croire, lorsqu'il nous parle de cette chapelle du Saint- Sacrement qu'il avait pu luimême étudier? Au temps où il écrivait ses Vies des artistes, le crime était tout récent; c'était pour construire la salle Royale que le pape Paul III, vers le milieu du seizième siècle, faisait jeter bas une chapelle de l'Angelico, sans en rien sauver, sans en jsarder une copie, un simple dessin! Quand Jules 11 supprimait, aux murs des Chambres, le décor de Nicolas y. il avait cette excuse, de donner un champ ouvert au génie de Raphaël. Est-il croyable qu'en plein seizième siècle un pape, ami de Michel-Ange et protecteur des arts, ait osé pareille barbarie !

Fra Angelico mourut en 1455. Le pape humaniste voulut composer lui-même Tépitaphe latine du pieux moine; et il le fît parler en distiques dont aujourd'hui Léon XIII, héritier de Nicolas V, goûte assurément lérudition élégante et gracieuse :

yon mihi sil landi qn<>d n-mn velvl allier Apclb^x, Si'd quod lucra tuis omnia, Chrislc, daham.

Altéra nam terris opéra extant, altéra cœlo. Urbs me lohannem Flos tulil Elruriac.

•' Que ce ne soit pas ma gloire d'avoir égalé Apello, mais d'avoir donné tous mes gains, Christ, à tes enfants; ainsi mes œuvres appartiennent à la terre et au ciel. Mon nom est Jean; la ville où je naquis est la Fleur de l'Étrurie ».

Aux peintures dont le Vatican nouveau se couvrait peu à peu vinrent s'ajouter de nombreuses verrières, magnifiquement coloriées; les fenêtres de la basilique en furent également pourvues. Des boiseries sculptées, des marqueteries ornèrent les murs des appartements, remplis de meubles somptueux el d'étoffes précieuses. Orfèvres et brodeurs ne chômèrent point sous ce règne; à Venise, à Florence, à R<jme, le pape demandait des vases et des ornements sacrés en profusion; et ce prince dos bibliophiles faisait frapper ses armes sur les reliures de velours à fermoirs do vermeil, à émaux translucides, dont il enveloppait ses chers manuscrits. Les symboliques roses d'or et les épées d'honneur se distribuaient toujours à de hauts personnages; l'atelier monétaire, construit par Eugène IV, recevait d'importants accroissements. De riches tapisseries flamandes ou florentines étaient rassemblées au Vatican ; c'est pour le pape (juun artiste français établi à Sienne, maître .lacquct d'Arras, tissait une série de tentures illustrant l'histoire de saint Pierre; bientôt môme dans l'enceinte du Vatiean s'installait le premier atelier de tapisseries romaines, dirigé encore par un français,

Réginald de Maincourt. Toute une colonie de brodeurs étrangers avait franchi les Alpes, et travaillait pour le service du pape ou des grandes basiliques.

Et pendant que la cité Léonine, le Borgo, s'animait et se rajeunissait, Rome aussi continuait à renaître. 11 restait bien des églises ù restaurer, bien des monuments à sauver. Le Panthéon avait été dégagé par Eugène lY des masures qui pullulaient sur ses larges lianes; Nicolas V en répare la toiture. Il aménage des chambres au Château Saint- Ange, et déblaie le pont, qu'il munit de deux chapelles. Au Capitole il termine le palais sénatorial, et crée le palais des Conservateurs. Il fait reconstruire par Alberti et Rossellino la célèbre fontaine de Trevi. Surtout il fait exécuter autour de la ville des travaux de défense considérables, murailles majestueuses et forteresses qui dominent la Campagne de toutes parts; il enveloppe cette Campagne d'un réseau de citadelles. Mais comment se peut -il que ce chercheur infatigable d'antiques manuscrits ait si cruellement sacrifié aux besoins de l'architecture nouvelle les monuments de l'architecture antique? Le Colisée, qui depuis longtemps était pour les Romains une carrière de travertin et de marbre, le grand Cirque, les ruines de l'Aventin et du Forum fournirent à ses constructions d'inépuisables matériaux. N'insistons pas sur cette faiblesse — que l'on a peut-être exagérée — du pape à qui nous devons la Bibliothèque Yatieane, du protecteur si intelligent des lettres et des arts. Protecteur trop fastueux, a-t-on dit, Nicolas V a ouvert la voie où la Renaissance devait se précipiter en aveugle; mais pouvons-nous vraiment à ce pape de goût exquis et

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