‹ Le VaticanChapitre 60 sur 91 · INNOCENT VIII, ALEXANDRE VI ET PIE III · texte numérisé non relu

INNOCENT VIII, ALEXANDRE VI ET PIE III

jusqu'au délire la curiosité des Romains. Le l'i avril 1483, des maçons qui travaillaient près de la voie Appienne, dans les terres du couvent de Sainte- Marie Nouvelle, mirent au jour un sarcophafre de marbre scellé de plomb qui renfermait le corps merveilleusement conservé dune jeune fille nommée Julia. Le tombeau fut transporté au palais des Conservateurs, et le jjruit s'en étant répandu dans Rome, on accourut de partout pour admirer ce jeune corps demeuré frais et souple dans son enveloppe d'aromates. Et comme il fallait bien que la légende populaire fît revivre sous un nom déjà familier cette belle inconnue qui devenait l'objet d'un culte, on raconta que c'était la fille de Cicéron. Ce n'était pas la fille de Cicéron; c'était lAntiquité elle-même, rajeunie et transfigurée par des yeux d'idéalistes, l'Antiquité qui souriait à la Rome nouvelle. Le pape s'épouvanta que l'on courût en pèlerinage au cadavre d'une païenne, mieux qu'aux reliques des martyrs; de nuit, il fît enlever le corps, que l'on ensevelit mystérieusement hors des portes de la Ville.

Innocent VIII par plus d'un côté rappelle le souvenir de Paul II. Il a la passion des joyaux, en achète et les revend pour en acheter encore. Au Vatican, il continue les constructions de Paul II, et jusqu'en ces derniers temps on a facilement confondu l'œuvre des deux papes. Ce grand corps de bâtiment où est englobée la porto du palais, Yanla Uvjiarunt supra portain polalii, qui se rattache à la loge de la Bénédiction, c'est Paul II (|ui l'a édifié; il y a mis ses armes; Innocent VIII a restauré l;i porte, et continué celle large faeade par un édifice (jui s'y rattache à angle droit, regardant dun côté le parvis de la basilique,

de l'autre la cour d'entrée du palais. On reconnaît la façade de Paul II sur la gravure publiée en 1493 par Schedel, mais dessinée d'après des documents antérieurs. On n'y voit pas encore, non pins que sur un plan conservé à Mantoue, le premier étage de la loge de la Bénédiction, qui fut construit en 1470. Mais il serait peu sage d'accorder à ces plans une absolue confiance ; ils no nous renseignent bien que sur la disposition générale des monuments. Voici, tout en haut et à droite de la gravure de Schedel, un bâtiment carré, à deux étages, et couronné de créneaux, dressé sur une hauteur assez abrupte ; c'est le Belvédère, la villa d'été des papes, dont on fait honneur ù Nicolas V et à Innocent YIII. Faut-il admettre que Nicolas V construisit une première villa du Belvédère, qu'Innocent VIII aurait complétée, ou même refaite entièrement? Du moins nous savons qu'Innocent dépensa jusqu'à soixante mille ducats pour ce petit palais, dont Jacques de Pietrasanta fut l'architecte. Ses fenêtres s'ouvraient sur l'admirable paysage de Rome et de la Campagne, du Soracte jusqu'aux monts Albains; une muraille crénelée, coupée de bastions, le reliait à la tour de Nicolas V: des arbres, une source jaillissante y entretenaient la fraîcheur.

Ce fut aussi une villa de plaisance que cette villa Magliana, construite à cinq milles de Rome, sur la voie de Porto, dans les miasmes dangereux du bas Tibre. Depuis Innocent VIII, les papes ladoptèrent comme rendez-vous de chasse et de fête, l'agrandirent, l'enrichirent de fresques; maintenant ruinée, elle n'est plus qu'une grande ferme, qui a conservé de la villa primitive le fossé qui l'entoure, les cré-

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neaux qui la dominent, et, au-dessus des fenêtres, le nom d'Innocont.

Parler des peintures ordonnées par Innocent VIII, c'est dresser un inventaire de chefs-d'œuvre disparus. Le fécond et délicat Pinturicchio s'était établi à Rome sous le règne de Sixte IV; il travaillait pour les Délia Rovere, et avait peint, en 1485, à Sainte-Marie du Peuple, une série d'exquises compositions, lorsque Innocent VIII Tallira au N'atican. Il lui fit décorer ses appartements du Belvédère de vues animées des grandes villes italiennes, Gènes, Venise, Milan, Florence, Rome et Naples, et d'une série de fresques qui ont été détruites lors de la fondation du musée Pio- Clémentin (on voit encore dans ce musée quelques débris de figures, petits génies, arabesques et armoiries, où se joue la fantaisie ailée de Pinturicchio). Il lui demanda d'autres peintures pour les salles qu'il venait de faire construire du côté de Saint-Pierre; il lui demanda encore un retable pour la chapelle qu'il dédiait à la sainte Lance, la grande relique abandonnée par Bajazet.

L'œuvre de Mantngnaeut le même sort que celle de Pinturicchio ; elle fut sai-riliée, il n'y a guère plus de cent ans, par Pie VI, qui ne songea point à sauver un fragment de ces fresques, un seul fragment que nous étudierions avec passion aujourd'hui! Kn 1 W8, Innocent avait écrit au marquis Gonzague, à Mantoue, pour le supplier de lui céder quelque temps son artiste favori : Mantegna passa deux ans à Rome, et peignit à fresque toute la ehapelle du Belvédère. On y voyait, d'après la description de Chattard, qui date du siècle dernier, l'histoire de saint Jean-Baptiste et l'enfance du Christ, et des ligures d'apôtres, de saints

et de Vertus. Au-dessus du maitre-autel, nous raconte Yasari, était représenté le Baptême du Christ, avec un grand nombre de figures en des attitudes très vivantes. Parmi ceux qui se déshabillaient pour être baptisés à leur tour, on en voyait un qui faisait un effort très violent pour retirer ses chausses collées aux jambes par la sueur : fantaisie qui émerveillait tous ceux qui visitaient cette chapelle. « Et Ton dit que ce pape, pour les nombreuses occupations qu'il avait, ne donnait pas d'argent à Mantegna aussi souvent qu'il en aurait eu besoin, et que pour cela peignant en ce travail quelques Vertus en camaïeu, il y fit entre autres rÉconomie. Et donc un jour le pape étant allé voir l'ouvrage, demanda à André quelle figure était celle-là; à quoi répondit André : c'est l'Économie. Et le pontife répliqua : « Si tu veux ^v quelle soit en bonne compagnie, mets à côté d'elle « la Patience. » Le peintre comprit ce que parla voulait dire le Saint Père, et plus jamais ne souffla mot. » Il n'est rien demeuré non plus des travaux qu'Innocent fit exécuter à Saint-Pierre. Sur la place, à l'endroit où se dresse aujourd'hui l'obélisque de Sixte- Quint, il érigea une fontaine de marbre à double A-asque, ornée de bas-reliefs; dans la basilique même, il abrita d'un tabernacle somptueux la relique de la sainte Lance. C'est prés de ce tabernacle qu'il voulut être enseveli, et il ordonna à Antonio Pollajuolo de fondre en bronze son tombeau, comme il faisait en ce temps-là celui de Si.xte IV. Le tombeau de Sixte (placé dans la chapelle du Saint-Sacrement) est, pour la patine et la minutie du travail, un des bronzes les plus parfaits que l'on puisse voir. Le pape gisant repose sur un large socle aux parois évasées, d'où

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