‹ Le VaticanChapitre 68 sur 91 · JULES II ET MICHEL-ANGE · texte numérisé non relu

JULES II ET MICHEL-ANGE

el, seul, ayant pour compagne l'idée géante éclose de son (^ervoau, il s'enferma résolument sous la voûte de la Sixtine. Pendant quatre années, il travailla dans cette retraite sauvage, refusant toute visite, chassant le pape furieux ([ui menaçait de le précipiter de ses planches, poursuivant avec ardeur et fixant sa vision, l'ne fuis, ayant terminé la moitié de la voilte, il la découvrit, et l'émotion, la clameur (jui l'accueillirent hii réchaufièrent le cœur, ranimèrent à tout finir. Enfin, le jour de la Toussaint 1.j12, les échafauds étaient enlevés, et le vieux pape, bien près de mourir, chantait une messe triomphale sous la voûte de Michel-Ange.

La première impression est de stupeur et d'écrasement. A vingt-cinq mètres dans les airs tout un peuple de figures gigantesques, assises, couchées, marchant ou flottant, s'agitent dans un vent de passion et de tempête. Cependant on distingue tout de suite dans ce tumulte une ordonnance claire, une série de compartiments réguliers ijue relient, sans les dominer, des motifs d'architecture, corniches, pilastres et bas-reliefs; et peu à peu on se sent en i»résence d'un art nouveau et grandiose qui, sous le procédé très simple de la fresque, a réuni toutes les formes et toutes les expressions, architecture, sculptun^ peinture. Qu'en a-t-il fait? de la vie.

Un cadre immense s'ouvre au milieu de la voûte, présentant, dans un ciel profond, toute une suite de tableaux, des figures proches, d'autres lointaines, qui se meuvent et se mêlent. Le difilcile était de relier harmonieusement ce cadre central aux parois des tenètres. Au-dessus de ces fenêtres s'arrondissaient des frontons cintrés, surmontés de lunettes triangu-

laires, déterminées, dès l'époque de Sixte IV, par des bordures de stuc. Michel-Ange s'en empare; il y peint, dans an ton gris et comme voilé, des ligures alternantes et de petits groupes. Dans l'intervalle de ces frontons, il ménage les retombées de la voûte, en peignant des consoles sur lesquelles il assied des figures vivantes en des poses de statues. Des enfants à demi nus, soutenant des cartels, sont debout au pied des consoles, tandis qu'à droite et à gauche, enfermant les vivantes statues, de blancs pilastres imitent le marbre sculpté, et sont reliés entre eux par d'autres figures couchées, imitant des reliefs de bronze. Plus haut, enfin, assis au sommet de ces pilastres, autour de médaillons de bronze, et se détachant deux par deux sur le cadre des grandes compositions centrales, de jeunes hommes nus se tournent et se courbent dans toutes les attitudes. N'ayant rien à porter, ils planent, libres, au vent qui souflle ; et que sont-ils, sinon les forces mystérieuses de l'architecture épanouies en des chairs puissantes, en des gestes souples, où les infinies combinaisons de la nature sont résumées? Qu'expriment-ils, ces vivants symboles, sinon la force et la beauté du corps humain?

Tel est ce décor, qui s'enveloppe, à la distance où l'œil le saisit, d'une harmonie très douce de tons gris bleu et blonds et roux. Pénétrons dans son âme profonde. Les peintres de Sixte IV avaient représenté aux parois de la chapelle lœuvre de la Rédemption, résumée dans les figures de Moïse, de Jésus et de Pierre; Michel-Ange voulut exprimer à la voûte la préparation el l'attente de la Rédemption. Dans les tableaux du centre, il peignit la Création, le Péché

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originel et le Déluge; alentour il assit les Prophètes et les Sibylles; plus bas, au-dessus des fenêtres, il groupa les Précurseurs du Christ. Aux quatre angles, il plaça les Délivrances miraculeuses d'Israël : le Serpent d'airain, les victoires de David, de Judith et d'Esther.

Jéhovah est la grande figure qui domine tout, anime tout de son souille. Jamais encore l'art n'avait montré le Dieu de la Bible qu'en de rares et fugitives apparitions, et comme dissimulé derrière les acteurs humains. Le voici enveloppé des ondes de son manteau flottant, qui se meut dans l'espace, et répand l'étincelle de vie. Comme un puissant nageur, il divise de ses bras les nues obscures et lumineuses du chaos; il s'élance, suivi de génies beau.x et forts, fils de sa beauté et de sa force, qui le portent et sont portés par lui; de ses deux bras impérieusement tendus, il touche le soleil et la lune; et dans le même instant, dans le même tableau, il passe, il crée les plantes, il disparaît comme un éclair. D'un geste de bénédiction ^[m embrasse l'univers, il appelle la fécondité dans les eaux; puis la vague superbe et légère de son manteau qui abrite les forces de l'air se rapproche de la terre déserte et nue, où le premier homme vient de s'éveiller. L'homme soulève en une courbe admirable son corps aux muscles engourdis; il lève la tête, il étend la main, et le Seigneur passe, touchant du d<jigl cette main tendue, et la vie et la pensée sont entrées en ce beau corps. Michel-Ange, peintre et poète de l'invisible !

Le drame de l'humanité a commencé. Debout et s'enlourant des plis de son manteau. Dieu dresse la main. « Je le veux, lève-toi! » Lt du corps de l'homme

assoupi, dont elle continue les courbes harmonieuses, la femme s'est levée. Elle joint les mains, et son premier geste est une prière vers le Créateur à barbe blanche qui paternellement la regarde. Qu'elle est redoutable dans sa grâce, l'Eve dont les flancs puissants enfanteront l'humanité, lorsque, tentée et tentatrice, elle retourne sa tête élégante et fine vers le serpent enlacé au tronc de l'arbre! En même temp? que le péché, l'expiation s'accomplit : courbés sous la douleur et la honte, chassés par l'épée de l'archange, les premiers parents s'enfoncent au vaste désert. Parmi les derniers tableaux, composés comme des bas-reliefs, le Déluge étonne par le désordre savant et les attitudes infiniment variées des foules qu'il rassemble sous la menace des eaux gonflées.

Rédemption, c'est le cri des Prophètes et des Sibylles. Un même souille anime ces grandes figures méditatives, penchées au bord de l'avenir. Par la taille et par la pensée, comme elles dépassent ces faibles humains qu'elles voient s'agiter à leurs pieds, et courir avec trouble vers une fin dont elles seules ont la certitude! Car elles sont déjà sorties de l'humanité ; c'est dans l'éternité qu'elles siègent et qu'elles écoutent et qu'elles écrivent la parole prophétique que leur apporte le vent de l'infini. Des anges, blottis près d'elles dans un angle de leurs trônes, les observent et leur parlent, et suivent le vol de leur pensée, et attisent la flamme de leur lampe. Voici Jérémie qui, la main dans sa longue barbe, se penche, se penche encore vers l'abîme de tristesse. Oh, pauvre humanité, que de douleurs, et de trahisons, et d'infamies, lavées du sang de Dieu, et dont la tache reparait toujours! Vieille sibylle Persique, que déchif-

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fres-tu de tes yeux affaiblis dans ces fouilles que lu approches de ta face ridée? Ézéchiel, que t'ont dit les anges, pour que tu te retournes avec cet emportement dans la tempête de l'esprit divin? La belle Erythrée et sa charmante sœur la Delphique ont des visions plus calmes et plus heureuses ; Joël et Zacharie, ancêtres à la chevelure blanche, lisent toujours paisiblement. Mais Isaïe, quelle est donc cette question qui tout d'un coup plisse son front et sa bouche, tandis qu'il ferme brusquement son livre? Et la sibylle de Cumes, vieille géante aux muscles de taureau, que découvre-t-elle soudain aux pages qu'elle a ouvertes de ses deux mains crispées? Daniel et la Libyque ne s'effraient point; celui-ci, travailleur acharné, confronte les textes, inscrit sur une tablette la phrase inspirée du livre qu'un génie lui présente; celle-là, dans un souple effort, épanouit ses formes élégantes et jeunes, ses bras robustes, ses épaules nues, à transporter sur ses genoux le registre des prophéties.. lonas enfin, nu, échoué sur le rivage, rendu à l'existence, love les yeux vers le ciel où il aperçoit Celui qui dira : Je suis la Résurrection et la Vie.

Et quelle douleur muette, quelle attente résignée dans ces figures des Précurseurs du Christ groupées si habilement aux cintres des fenêtres! Ce sont les limbes, les lueurs crépusculaires, où des familles vivent d'espérance, engourdies dans un sommeil coupé de rêves, étendant leurs membres las, et parfois relevant la tête vers une étoile entrevue, une voix entendue dans la nuit. Les beaux enfants nus se réfugient au sein des mères, cherchent le geste tendre, la caresse qui les bercera. Ne seraiont-elles pas plus douloureuses encore, ces familles muettes, si elles

savaient les maux affreux qui vont assaillir Tltalie? Ne diraient-elles point, comme la Nuit que Michel- Ange sculptera au tombeau des Médicis : « Cher m'est le sommeil, et plus encore d'être de pierre, tant que dure la souffrance et la honte : ne pas voir, ne pas sentir, m'est grande fortune; aussi ne m'éveille point, je te prie! parle bas ».

Que cette grande âme d'artiste surhumain a donc profondément compris toutes les tristesses, toutes les tendresses de l'humanité 1 Comment nous arracher de cette voûte de la Sixtine? Oîi trouverons-nous ailleurs une telle âme? Est-ce que tout, après ceci, ne nous paraît point fade et misérable? Nous avons eu la vision de l'humanité idéalement belle et forte, telle qu'elle dut sortir des mains du Créateur, la vision d'une vie supérieure, où la beauté des corps pénétrés de passion pour la première fois nous émeut. La beauté du corps vivant, voilà ce que Michel-Ange a su exprimer de façon surnaturelle. Est-ce une œuvre chrétienne? Non; c'est une œuvre biblique, la Bible même, la traduction en des formes immortelles, incorruptibles, du livre qui résume l'humanité. C'est l'œuvre d'un homme qui ne ressemble pas aux autres hommes, d'un homme chaste et brûlé de passion, qui, enfermé quatre ans sous cette voûte immense, a eu commerce avec la seule Beauté, qui, méprisant les plaisirs et les honneurs, a aimé la Solitude, conversant avec les Prophètes, admettant à son intimité ces deux âmes sœurs de son âme, Dante etSavonarole. Et l'œuvre de Michel-Ange, devant ceux qui rêvent douloureusement d'un monde inaccessible de souveraine grandeur, se dressera toujours comme l'idéal entrevu de leurs troubles et de leurs désirs.

Au sortir de la Sixtine, si l'on entre dans les Chambres de Haphaël, on est surpris de ce soudain passage dans une atmosphère tout autre. Cette fièvre, ce bouillonnement d'une vie intense et nouvelle qui vous enveloppait, vous transportait en des mondes lointains, s'est calmée; la passion a fui. Une paix très grande, une sensation de beauté encore, mais d'une beauté tout humaine dans sa perfection, toute voisine de nous, s'impose aux nerfs détendus. On se baigne dans l'harmonie, on s'abandonne à un art sûr de lui-même, accompli dans la plénitude de ses principes, dans une sérénité (jue rien n'émeut, dans une possession absolue et tranquille des belles formes et des belles lignes. De Raphaël tout est facilement accessible, rien n'efTraic, rien n'inquiète; son art est si heureusement souple, il est savant avec tant de naturel et de grâce, qu'il satisfait d'instinct et plaît sans réflexion; il triomphe sans combattre, il s'épanouit comme une belle fleur. A peine Rome l'avaitelle vu, le jeune ami des antiques Muses, Rome l'accueillait et l'aimait. La faveur du pape, des banquiers et des seigneurs le recherchait sans lui laisser de repos; et, toujours souriant, il acceptait les multiples tâches qui sollicitaient sa gloire. Ne pouvant suflire aux exigences de cette gloire inouïe, peu à peu il laissait ses nombreux élèves achever les œuvres commencées, revêtir sa pensée harmonieuse de formes

élégantes et apprises; il s'habituait à donner des modèles; on lui demandait une fresque, et Ton avait un dessin, et la fresque née de ce dessin consen'ait le charme savant de cette imagination aimable. Dans l'excès même de cette facilité, il y avait un péril auquel le grand artiste n'a pu échapper entièrement; et l'on peut suivre dans ses œuvres romaines l'incessant progrès des formules, de l'habileté technique, de la virtuosité, qui peu à peu se juxtaposent à la franche inspiration et parfois la remplacent. Mais ses premières fresques du Vatican furent la perfection même , et Jules II, qui en s'attachant Bramante et Michel-Ange se préparait une éternel renom, ne tarda pas à comprendre quelle aide sa sublime ambition devait recevoir de Raphaël. 11 le prit et ne se le laissa pas enlever; il le conquit à son œuvre, il l'inspira, et l'on peut même dire qu'il le transforma, le grandissant et l'échauffant à la flamme de son propre génie. Pendant quatre années, le pape avait habité l'appartement Borgia. Las enfin, nous raconte son maître de cérémonies Paris de Grassis. de voir à toute heure l'image de son prédécesseur Alexandre VI, il se décida, au lieu de faire gratter les fresques et les stucs de Pinturicchio, ce que tant d'autres eussent ordonné sans scrupule, à transporter sa demeure un étage plus haut, dans l'appartement de Nicolas V. Cet appartement avait été décoré par quelques-uns des meilleurs maîtres de la première Renaissance, Gastagno, Buonfigli, Piero dei Franceschi. Jules II fit-il tout détruire, ou ne voulut-il pas plutôt terminer une œuvre incomplète? Du moins il respecta de ce grand décor la partie la plus pure et la plus charmante, et ce fut dans le petit oratoire de l'Angelico que chaque matin

désormais le pape soldat célébra sa messe. Dès loOS, toute une colonie de peintres s'était installée dans le vénérable appartement. Jules 11, comme autrefois Sixte IV pour sa chapelle, avait voulu réunir les talents les plus variés. Signorelli ot Pérugin, tous deux fort âgés, le Sodoma et le Bramantino, Balthazar Peruzzi, Lorenzo Lolto, le flamand Jean Ruyscb peignaient murailles et voûtes; et Raphaël, qui connaissait déjà la pratique de la fresque, travaillait aux côtés de Pérugin. Mais ses premiers essais montrèrent une telle maîtrise; que Jules 11, stimulé par Bramante, nhésita pas à congédier tous ses rivaux, et à confier à ce peintre de vingt-six ans 'c'était en 1509; l'immense travail de décoration des Chambres. Raphaël fut indulgent, dans la mesure du possible, aux œuvres qu'il lui fallait remplacer; il fit copier les portraits historiques dont Piero dei Franceschi avait animé ses compositions (ces portraits, dont toute trace a disparu, passèrent dans la collection de l'historien Paul Jove); il sauva tout un plafond de Pérugin, des fragments du Sodoma et de Peruzzi. Non plus seul, comme Michel-Ange dans sa farouche grandeur, mais entouré d'élèves auxquels il distribuait leur tâche, applaudi par une cour de visiteurs aimables, de savants, de prélats spirituels et mondains, il peignait avec joie, et ses peintures reflétaient cette joio d'une vie facile et belle. L'année même où Michel-Ange terminait la voûte de la Sixtine, Raphaël achevait de décorer la Chambre de la Signature.

Cette Chambre, qui porte le nom d'un grand tribunal de la Curie romaine, se présentait avec le jour défectueux de deux fenêtres en vis-à-vis. Le haut des

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murs s'arrondissait en calotte cintrée, appuyée aux quatre angles sur des pilastres peu saillants. Raphaël tira de cet emplacement le plus heureux parti, déployant aux quatre parois de vastes compositions qui s'encadrent sous les retombées de la voûte, et prolongent l'horizon à l'inflni. La voûte, au contraire, fut décorée, à l'imitation des salles Borgia, d'une série de médaillons qui s'enchâssent en des cadres d'arabesques, formant un vif contraste avec l'ampleur aérienne des murailles peintes. Une mosaïque de marbre, dans le stj^le des Cosmas, ornait le pavement dès l'époque de Nicolas V, et des lambris sculptés ou incrustés, que remplacèrent plus tard des peintures en camaïeu, se développaient à la base des fresques. Les embrasures peintes des fenêtres, les volets et les portes aux fines sculptures ajoutèrent une grâce nouvelle à cet ensemble puissant et doux, où la coloration claire des parois se mariait délicieusement aux joailleries somptueuses de la voûte. Il y a dans la Chambre de la Signature une plénitude d'harmonie que l'art ne surpassera jamais.

L'harmonie n'est pas moins saisissante dans le domaine des idées que dans celui des formes et des couleurs. La Chambre de la Signature exprime dans sa perfection l'œuvre même de la Renaissance : l'union de l'âme antique et de l'âme moderne, de la science et de la religion, du droit et de la poésie, leur communion dans la beauté. Le rêve d'un pape comme Nicolas V se fût miré avec complaisance dans les fresques de Raphaël; car ce qu'elles glorifient, ces belles fresques, c'est l'équilibre et le rythme des facultés humaines, en un mot c'est l'humanisme. Raphaël seul a-t-il conçu cette grandiose invention? ou

Jules II la lui a-t-il dictée? ou les conseils que lui devaient donner rArioste, Gastiglione, Bembo, Sadoiet, Inghiranii, Béroalde, n'ont-ils point déterminé le subtil détail de ces fresques? C"est une œuvre oîi ne suflQsait point le sentiment du peintre; il y fallait une collaboration de lettrés. En face l'une de l'autre, sur les parois principales, la Disjjute du Saint Sacrement et l'École d'Athènes opposent les saints, les prophètes, les martyrs, les docteurs, aux philosophes et aux savants; au-dessus et autour des fenêtres, la Jurisprudence présente ses légistes, le Parnasse rassemble les poètes et les muses. A la voûte planent la Théologie, la Science, la Justice, la Poésie. Le moyen âge aimait ces triomphes alh'goriques, où, comme dans les vers du Dante et de Pétrarque, de divines Ggures passaient sur des chars, entraînant à leur suite un cortège d'admirateurs ; ou encore, assises en des trônes royaux, octroyaient le don de leurs conseils aux fidèles réunis à leurs pieds; et la première Renaissance avait imité ces austères modèles. Depuis Giotto et Orcagna jusqu'à Pinturicchio et à Pérugin, l'allégorie avait fleuri sur le sol italien. Raphaël, qui avait «Hudié Pinturicchio dans l'appartement Borgia, et travaillt' sous la direction de Pérugin au Cambio de Pérouse, renouvela entièrement l'ordonnance de ces grands sujets. Au lieu de juxtaposer froidement de délicates ligures immobiles, il transporta les all('-gories à la voûte, et sur les murs groupa des personnages historiques en une vivante action.

La Dispute du Saint Sacrement représente le triomphe du Christ au ciel dans son corps glorieux, sur la terre dans l'Kucharistic. La composition se divise en deux zones, à l'exemple des mosaïques absidales

du moyen âge : dans le ciel, les élus siègent parmi les nues autour du Christ; sur la terre, les docteurs de la foi et les croyants se pressent vers l'autel où rayonne l'ostensoir. Du cintre supérieur descend une lumière d'or oii se jouent, comme des abeilles, les innombrables séraphins qui se perdent à l'infini dans les vapeurs étincelantes. Deux groupes d'anges, plus proches, vêtus de draperies flottantes — qu'ils sont purs, et légers, et joyeux! — volent vers le spectacle auguste qui attire tous les regards. Au centre d'une gloire rayonnante dont le disque, selon la tradition ombrienne, s'encadre de têtes ailées de chérubins, le Christ est assis, à demi enveloppé d'une draperie blanche comme la neige; il regarde avec amour ceux qu'il a rachetés, et leur montre les plaies de ses mains et de son flanc. Au-dessus de lui, le Père Éternel bénit le monde qu'il a créé; au-dessous, la colombe de l'Esprit Saint épand ses rayons, entre quatre anges qui, remplaçant les animaux symboliques, tiennent ouverts les livres des Évangiles. A droite du Christ est la Vierge qui l'adore tendrement; à gauche, saint Jean-Baptiste qui le montre de la main : Ecce agnus Dei; et tous trois siègent sur un trône de nuages dont la gloire lumineuse forme le dossier. Autour du trône aérien, les nuages mêlés de têtes de chérubins s'élargissent en un vaste hémicycle, où les élus sont assis; et l'innovation est singulière, car ce ne sont plus les apôtres, ni des saints, mais douze figures puissantes où s'incarnent l'Ancien et le Nouveau Testament. Voici, du côté gauche, saint Pierre et Adam, saint Jean et David, saint Etienne et saint Martin; du côté droit, saint Paul et Abraham, saint Jacques et Moïse, saint Laurent et Judas Machabée.

Tel est le spectacle du ciel. Sur la terre, un autel est dressé au haut de quelques marches; un ostensoir d'or y présente l'Hostie du salut. Et, assis alentour sur des trônes de marbre ou sur les degrés de Tautel, agenouillés ou debout et s'approchant avec un élan d'adoration du Sacrement de vie, papes et cardinaux et docteurs de l'Église forment un concile sublime; et l'on sent qu'un mystère s'accomplit. Près de l'autel, de sa main levée, un docteur inspiré montre d'où descend la divine lumière; et ce simple geste suffit pour relier le ciel à la terre. Ils sont là, aux côtés de l'autel, les grands docteurs de l'Église, Jérôme, Grégoire, Ambroise, Augustin; Scot et Thomas d'.\quin, Bonaventuro, Bernard, Anaclet et Innocent, Dante et Savonarole, prennent part ù la discussion. Dans un coin, accoudé à une balustrade, Bramante ('•tudie avec ardeur, et se retournant dun mouvement brusque vers le jeune duc de la Ilovère, gracieuse et douce Ogure qui veut l'entraîner vers l'autel, il semble lui répondre : « Que m'importe ta foi? laisse-moi à ma science. »

L'œuvre est saine et forte, merveilleusement équilibrée; peut-être manque-t-clle un peu de cette sincérité fervente et naïve que l'Angelico y eût mise; tous ces pieux acteurs sont trop beaux, et connaissent leur beauté; cola est vrai surtout des élus, dont l'âme lit' paraît point tout acquise aux splendeurs du ciel. Peut-être aussi l'amphithéâtre céleste, faute d'espace, se rapproche beaucoup de la terre, et pèse sur la foule trop pressée de ce vaste concile. Enfin le paysage, avec ses petits arbres et ses humbles maisons, semble mesquin, étroitement borné. Insignilianles critiques, si l'on songe à la majesté religieuse de

Tensemble, majesté accrue encore et portée au comble dans la fresque correspondante, l'École d'Athènes.

Là, tout est beauté pure et paisible, comme dans cette antiquité idéale que la Renaissance s'efforça de réaliser. Raphaël a oublié l'Ombrie, et les étranges figures de philosophes et de sibylles quil aidait Pérugin à tracer au Cambio de Pérouse; il s'est transporté, par delà les siècles, dans cette Grèce classique et harmonieuse, dont il était, sans la connaître, un fils bien-aimé. Il y a vu ces temples sereins dont parle Lucrèce, ces temples élevés par la doctrine des sages, et qu'enveloppe une lumière immuable ; il y a écouté ces dialogues austères qu'échangent Socrate, Platon, Xénophon, Aristote sous les portiques étincelants. Comment ce jeune Ombrien, ce peintre de Madones et de saints aux yeux candides et à la bouche naïve a-t-il accompli ce prodige, en quelques mois, de traduire dans une langue nouvelle, la plus originale et la seule universelle, les sublimes enseignements de l'antiquité, et de revêtir d'une forme immortelle la pensée de Platon? Il n'avait point lu Platon, mais il vivait parmi ses disciples. La traduction de Marsile Ficin avait initié aux méthodes socratiques les grands esprits de la Renaissance, et, de Florence à Rome, cet idéalisme éloquent, cette conception de la pure beauté supérieure à tout modèle avait enthousiasmé ces âmes de poètes et d'artistes. La vue des ruines grandioses de l'ancienne Rome précisa pour Raphaël ce rêve que tous voulaient revivre; et, s'aidant des conseils, peut-être même des dessins de Bramante, il construisit pour un peuple idéal le portique aux voûtes immenses, aux nombreuses statues de marbre, au

seuil duquel sont debout Apollon et Pallas. Sous les voûtes de ce temple — la vraie basilique de Bramante — s'avancent en discourant les deux maîtres de la philosophie, Platon pénétré de calme autorité sous sa barbe blanche et ses longs cheveux, portant le volume du Timée, et montrant du doigt le ciel, Aristote jeune et superbe d'élégance, s'appuyant sur l'Éthique avec un geste de logique inflexible. Ils passent devant leurs élèves respectueusement rangés, ils arrivent aux parvis dont ils vont descendre les marches. Près d'eux, de nobles jeunes gens, des vieillards aux tlraperies magnifiques se promènent et conversent ; et Socrate convainc Alcibiade par ses infaillibles déductions. Diogène le Cynique est couché sur les degrés du temple. Plus bas, près de nous, Epicure sourit à son rêve de volupté, Pythagore formule la loi des nombres, Heraclite s'abandonne à une grave méditation; et de ce côté, à notre droite, n'est-ce point encore Bramante, l'Archimède qui trace devant ces beaux enfants des ligures de géomtHrie? et n'estce point Castiglione, ce Ptolémée qui fait face à Zoroastre, et montre le globe céleste à Pinturicchio el à Raphaël? Où trouver des portraits mieux parlants, une vie plus intelligente, un sens plus intime de la sagesse antique, et que nous sommes loin, avec cette peinture idéale de la Renaissance humaniste, des allégories hiératiques et subtiles où le moyen âge symbolisait les sept Arts libéraux!

Voici cependant qu'intervient l'allégorie, mais de faron si discrète et ingt-nituise, (|ue l'art moderne n'a peut-être jamais connu de plus gracieux modèles. La Force, la Prudence el la Tempérance trônent aimablenienl sur un large banc de marbre, où gambadent de

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petits génies; plus bas, aux deux côtés de la fenêtre, le Droit civil et le Droit canon sont exprimés en deux compositions historiques : Justinien promulguant les Pandectes, Grégoire IX donnant les Décrétales. Jules II. vieilli, avec un sourire paternel dans sa barbe blanche, joue le rule de Grégoire IX; parmi les cardinaux qui Tassistent, nous reconnaissons Jean de Médicis et Alexandre Farnèse, qui seront les papes Léon X et Paul III. Et si nous songeons à la peinture de Melozzo dans la Bibliothèque Vaticane, dont on peut croire que cette fresque s'est inspirée, il nous faut reconnaître quels merveilleux progrès l'art de Raphaèl a su accomplir, non pas tant dans l'e.xpression et le caractère des figures (car en ce sens Melozzo était allé fort loim, que dans la naturelle harmonie, l'heureuse observation d'une scène vivante.

Il y a plus de souplesse encore dans la fresque du Parnasse, où le génie de Raphaël s'épanouit en toute liberté. Sur la montagne sacrée, que des lauriers ombragent et d'où jaillit une source limpide , les Poètes et les Muses sont réunis autour d'Apollon. Le dieu de l'harmonie prélude. Homère chante, et les conversations s'arrêtent; les poètes charmés se retournent et s'approchent, les Muses écoutent en souriant. Oh, les neuf sœurs délicieuses, et chastes et caressantes dans leur mol abandon 1 L'exquise réunion tout idéale, et si proche de nous cependant par le sentiment mondain, la grâce moderne de ces acteurs drapés dans leurs manteaux antiques 1 C'est, dans l'atmosphère sereine de la poétique montagne, un rendez- vous de beaux esprits et de femmes à la mode. Le dieu luimême, qui se sent en pleine cour du seizième siècle, a oublié sa lyre, et pris un violon. La charmante Im-

RAPHAËL GLORIFIE LA RENAISSANCE. -SO'.i

péria se nomme Saplio; elle a rassemblé, pri'S du trône de gazon où elle s'accoude, Anacréon, Alcéo. le grave Pétrarque. Dante, loujours farouche, se tient à l'écart. Arioste cause avec le jeune duc d'Urbin, et voici Tebaldeo, le cher ami de Raphaël, et Sannazar. qui observe avec respect Pindare, Horace et Virgile. Le Parnasse achève dans la joie de vivre et dans la délicate volupté le rêve de Ihumanisme, austèrement exprimé par l'École d'Athènes; en unissant la majesté (le la science à la séduction de la poésie, Raphaël a -u traduire immortellement la Rome heureuse de Jules II.

Quant à la voûte, nous savons qu'elle n'est pas entièrement de Raphaël. 11 a eu pitié, et nous le regrettons, du travail commencé par le Sodoma, de cette mythologie banale qui se détache, à la façon des fresques de Pinturicchio, sur un fond d'or et de stuc. Mais les m(''daillons qu'il y a enchâssés sont des merveilles de science aimable et noble : d'abord, au sommet des parois cintrées, quatre mi'daillons à fond d'or où sont assises sur les nues les figures de la Théologie, de la Science, de la Justice et de la Poésie, allégories idéales dont tout, attitude, costume, expression du regard, traduit le sens profond; puis, aux ({uatre angles retombants, quatre médaillons carrés dont les sujets correspondent aux allégories et les commentent : Adam et Eve. l'.Xstronomie, le Jugement de Sulomon, Apollon et Marsyas. Ces petits tableaux, d'une composition achevée, nous donnent le résumé d'un art si délicat. Même auprès de l'Eve puissante et sublime de Michel-Ange, comme elle paraît fraîche et virginale <t toute gracieuse, la petite Eve de Raphaël I Et r.\siionomie, ai»puyée d'une main sur le globe du monde.

qu'elle est jeune et radieuse dans l'envolement de ses draperies !

Les fresques de la Signature resteront à tout jamais, si différentes que puissent apparaître les recherches de Tart moderne, des modèles accomplis de la science du beau ; elles sont le code même de l'art classique. Noblesse des corps, souplesse des attitudes, lignes pures des draperies, tout devient jouissance exquise dans cette peinture harmonieuse et heureuse; Toeuvre de Raphai'l, comme l'œuvre dun Phidias, célèbre le triomphe de la beauté et de la raison humaines.

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