LA SUITE DES CHAMBRES. LES TAPISSERIES ET LES LOGES
Il fallait à un pape avide de gloire et de grandeur autre chose que des allégories impersonnelles, toutes sublimes qu'elles fussent. Jules II voulait que Raphaël immortalisât ses victoires. Il venait d'ouvrir au Latran un concile qui se prolongea cinq années; il en espérait une réforme durable, et de nouvelles armes pour la Papauté raffermie. Ce fut donc le rôle souverain de la Papauté, incarnée en sa personne, régente des empires et des esprits, qu'il chargea Raphaël de célébrer. Le thème eût été beau, et vraiment digne d'un tel pape et d"un tel peintre, de retracer les conquêtes de l'Église depuis le siècle de Constantin. Quelles incomparables pages d'histoire à illustrer, aux lieux mêmes où cette histoire s'élabore I .Mais, si ce plan
d'une majesté simple fut entrevu un instant, ni lo pape ni 1(? peintiv ne s'y arrêtèrent. Ayant décoré la Chambre de la Signature d'allégories philosophiques, llaphaël composa, pour la Chambre nouvelle qui lui était livrée, dos allégories historiques. Le récit biblique du Châtiment d'Héliodore permettait une transparente allusion à la retraite des Français hors de l'État Pontifical, et le souvenir du Miracle de Bolsène rappelait la réforme intérieure do l'Église, inaugurée par le nouveau concile. La Rencontre de saint Léon et d'Attila, et la Délivrance de saint Pierre, qui complètent le décor de cette Chambre, continuent, sous l'inspiration de Léon X, le système d'allégories adopté par Jules If; et s'il est vrai que le choix de pareilles scènes témoignait dune logique assez médiocre', il faut convenir qu'il offrait une richesse toute nouvelle de motifs pittoresques et dramatiques.
La salle qui s'appellera désormais Chambre de l'Héliodore avait été décorée sous Nicolas V par Piero dei Franceschi. Avant de détruire les compositions du vieux maître, Ua[thar'l en lit copier quelques tètes par ses élèves; il voulut aussi conserver les arabesques tracées à la voûte par Peruzzi, le peintre architecte de Sienne. La disposition du décor fut conçue dans les mêmes termes que pour la Chambre précédente. Sur les grandes parois, l'Héliodore et l'Attila se répondent. L'Héliodore est un miracle d'art dramatique, oii tout, en un mémo instant, se compose et s'expli- (jue avec une clarté, une onergio saisissantes. Nous sommes au parvis du Temple, dont la nef s'enfonce dans la pénombre, découvrant l'autel, ([u'éclaire le chandelier à sept branches. Le grand prêtre, tiare en tête, est agenouillé et supiilie le Seigneur; Héliodoro
et son escorte s'enfuient chargés de butin. Mais voici, comme en un éclair, qu'un cheval blanc, portant un cavalier terrible aux armes d'or, a jailli du ciel, et deux jeunes hommes pleins de force et de beauté, tenant des verges, s'élancent à son flanc; Héliodore est renversé au sol, et le cheval le frappe de ses pieds ; avec un hurlement d'épouvante, ses gardes s'enfuient, laissant échapper le butin; tandis que, de lautre extrémité du parvis, auprès des femmes et des enfants qui s'effraient et s'émerveillent, s'avance un groupe majestueux de porteurs qui soutiennent sur leurs épaules le fauteuil où le pape, puissamment assis, s'appuie de ses deux mains, regardant d'un œil calme et assuré la défaite de l'ennemi.
Le peintre des Muses et des Grâces qui a su raconter un drame surnaturel avec cette intensité de vie et d'éclat (car le coloris même de cette page extraordinaire est d'une chaleur toute vénitienne), n'est pas moins grand, avec une noblesse et une sérénité très religieuses, dans la fresque où il raconte le Miracle de Bolsène. Le sentiment ici est plus sincère et plus clairement exprimé que dans la Dispute du Saint Sacrement. On sait l'histoire de ce prêtre qui avait douté de la présence réelle dans l'Eucharistie; au moment de la consécration, l'hostie qu'il élevait se tacha de sang, et il reconnut son Dieu. Raphaël a traduit l'effet du miracle par les gestes et les visages des assistants, qui regardent paisiblement, qui s'étonnent, qui s'effraient, qui adorent. Jules II, agenouillé près de l'autel, observe, les mains jointes, dans une attitude de force et de sécurité. En composant cette fresque autour d'une fenêtre placée hors du centre de la paroi, Raphaël a
réalisé un prodige déquilibre. Au sommel do la fenêtre, il a placé l'autel, dont la masse blanche, continuée par les ouvertures lumineuses de la nef. rclablit pour le regard la symétrie rompue ; le prêtre et le pape se font face, et, au bas des marches de laulel, le groupe délicieux des femmes et des enfants répond au groupe superbe et coloré des Suisses, pour la première fois vêtus du costume composé, selon la tradition, par Michel-.\nge.
Un premier projet, que nous révèle un dessin conservé au -Louvre, <-ouipletait par une vision biblique les allégories belliqueuses de Jules II. Au lieu de celte Messe de Bolsène si calme et si émouvante, on eût vu les terreurs de l'Apocalypse déchaînées, lÉternel remettant aux anges les clairons du Jugement. L'Atlila enGn, qui continuait cette œuvre de colère, •'■lait commencé, lorsque Jules II mourut, en i.'illi.
•Ce fut pour Raphaël un moment de graves inquiétudes : retrouverait -il auprès du nouveau pape la faveur dont Jules II l'avait comblé? Mais ce nouveau pape était un Médicis, un amateur de vie aimable, de lu.\e, desprit et dart; il connaissait Raphaël, il vivait entouré d'amis de Raphaël; et le grand peintre était assez habile courtisan pour qu'au bout de peu de temps Léon X remit à sa direction suprême et à son ingéniosité toujours en éveil non seulement la décoration du Vatican, et les travaux de Saint-Pierre, mais l'ordonnance des fêtes, la surveillance des fouilles, et jusqu'à des fantaisies fugitives et d'infimes besognes d'art. Tandis que Michel-Ange vivait loin de Rome dans une sorte d'exil, Raphaël jouissait d'une faveur qu'on peut juger excessive, puisque
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son génie déjà mûr en fut amoindri, perdit de sa force et de sa sincérité.
La Chambre de l'Héliodore fut terminée toutefois avec l'heureuse verve des premières compositions. Léon X, non moins avide de gloire et plus étroitement personnel que son prédécesseur, considéra le décor à exécuter comme une apothéose anticipée de son règne. Il reprit volontiers le thème choisi par Jules II, mais en s'attachant uniquement, parmi les héros de l'histoire religieuse, aux papes qui avaient porté son nom, et qu'il voulait voir représentés sous ses traits. La Rencontre de saint Léon et d'Attila est d'une belle invention : saint Pierre et saint Paul planent dans les airs et précèdent le pape qui s'avance paisiblement avec son cortège, tandis qu'au milieu des chevaux qui se cabrent le chef barbare s'arrête devant la merveilleuse vision dont il est seul témoin. A vrai dire, tous ces Huns ressemblent à des figurants de théâtre, et cette fresque, de coloris peu agréable, serait évidemment très inférieure aux précédentes, n'était le groupe magnifique oii nous retrouvons Léon X tel que le peuple romain le rencontrait par les rues, monté sur sa mule blanche et accompagné de ses cardinaux.
L'Attila rappelle la victoire du pape sur Louis XII, et la Délivrance de saint Pierre son évasion du milieu des troupes françaises, lorsqu'il n'était encore que le cardinal Jean de Médicis. Cette fresque est célèbre par un tour de force de technique, le jeu des deux lumières différentes : ici la lune qui éclaire les gardes assoupis, et là l'éclat surnaturel qui émane du corps de l'ange, d'abord à l'intérieur du cachot où il vient réveiller l'apôtre, puis au dehors, lorsqu'il l'entraine
par la main, comme en une vision de rêve. Mais on peut remarquer que Raphaël, si soigneux à lordinaire de Tunité de composition, n'a pas craint de juxtaposer deux moments distincts dune même action, et d'y reproduire deux fois les mêmes Ogures.
Toute une série de cariatides en grisaille, d'un ample et beau dessin (elles représentent les forces civilisatrices des États;, soutiennent do leurs bras levés les tableaux des parois. A la voûte déjà ornée des spirituelles arabesques de Peruzzi, Raphaël ordonna quatre scènes bibliques : l'Apparition de Dieu à Noé, le Sacrifice d'Abraham, le Songe, de Jacob, le Buisson ardent, dont l'exécution fut conflée à Jules Romain; l'Apparition de Dieu à Noé, tout inspirée de Michel -Ange, est devenue une œuvre puissante sous le burin de Marc-Antoine.
Dès l'année loi i, à peine avait-il quitté la Chambre de l'Héliodore, Raphaël travaillait dans la troisième Chambre, celle de l'Incendie du Bourg. Cette fois il abandonne à ses élèves le soin d'achever sa tâche; de ces quatre fresques, une seule, qui a donné son nom à la salle, parait entièrement de sa main ; le reste a été peint par Jean d'Udine, Pierino del Vaga, Francesco Penni. Tout le décor n'est ({u'une flatterie ouvertement adressée à Léon X. C'est lui qui, sous le nom de Léon III, prête serment devant Charlemagne c'est lui qui couronne Charlemagne dans la vieille basilique Vaticane, et c'est François I'"' qui joue le rùle d'empereur (l'ingénieux travestissement répondait de façon si délicate à son secret désir!); c'est lui qui, sous le nom de Léon IV. triomphe des Sarrasins à Ostie; c'est lui enfin qui, dans lincendie de la cité Léonine, arrête les llammes par sa béné-
diction. Ces flammes, à vrai dire, n'ont rien de bien redoutable; elles ne sont qu'un prétexte aux plus merveilleuses études qu'on puisse imaginer du corps humain dans ses attitudes les plus belles. A peine regarde-t-on cette façade de la vieille basilique et cette loge de la Bénédiction, que Raphaël a reléguées au second plan; on ne voit que ces femmes et ces enfants éplorés, ces porteuses d'eau, ces hommes nus qui s'enfuient. C'est un sublime tableau de genre, où tout est sacrifié à une habileté souveraine. Que vient faire ici ce groupe que l'on croirait inspiré de l'Enéide? Assistons-nous à l'Incendie de Troie, ou à l'Incendie du Bourg? Mais si dans cette fresque sans cohésion nous ne cherchons que de belles poses et de belles draperies, et l'étude la plus fidèle en même temps que la plus noble du corps vivant, nous pouvons reconnaître que Raphaël a touché la perfection; nulle part un apprenti dessinateur ne rencontrera de plus classiques modèles.
Raphaël, peut-être par respect, peut-être aussi le temps lui manquant, laissa intacte la voûte décorée par le Pérugin de grands médaillons monotones, où le Christ et le Père Éternel sont représentés dans ce style fade et maniéré qu'accentuent les dernières œuvres du vieux maître; à la base des grandes fre*?ques il fit peindre par ses élèves, en façon de cariatides, les figures des souverains amis de l'Église : Constantin. Charlemagne, Lothaire, .\stolphe, Godefroy de Bouillon et Ferdinand le Catholique.
La dernière et la plus vaste salle de l'appartement du pape, la salle de Constantin, ne fut terminée que sous Clément VU, après la mort du jeune et célèbre maître. Mais l'idée générale du décor appartient à
l.éon X, et Raphai'l a composé le dessin de la plupart des fresques. Enfin nous sortons des allégories transparentes et des allusions politiques; nous avons devant les yeux un puissant ensemble historique, ainsi ((u'il convenait au Vatican; mais, sans l'aide de Kaphaei, que peuvent donc nous donner les peintres les plus habiles de l'école romaine, sinon de trop spirituelles et trop faciles compositions? Le sujet des quatre fresques déployées sur ces parois, c'est le triomphe du christianisme devenu religion d'État, et la fondation du pouvoir temporel des papes. Dans l'intervalle des frescjnes, les grands papes sont assis sur des trônes parmi les Vertus, et le décor s'achève par des flgures de cariatides oîi se trahit l'imagination païenne de Jules Romain. Banalité' d'arrangement et d'expression, tel est le caractère de la première peinture, l'Apparition de la Croix. Rien n'est sincère dans ce pompeux décor, et l'on n'y peut louer qu'une certaine harmonie tout extérieure. Au contraire, dans la Bataille du Pont Milvius, on reconnaît, sous la fougue heureuse de .Iules Romain, l'inspiration furte et vivifiante de Raphaël. C'est le maître qui a imaginé de placer au contre du tableau la Ogure triomphante du jeune empereur, qui brandit sa lance, tandis que trois anges planant dans les airs lui montrent son rival qui s'enfonce au Tibre bouillonnant. Elle est splendide, cette mêlée d'hommes et do chevaux lancés avec une ardeur que Rubens imitera sans la surpasser. C'est la première fois que l'art italien se hasarde à repré'senter non plus tel ou tel épisode d'une bataille, mais la bataille même dans toute sa fureur, au moment pré'cis où se décide la victoire ; et quand on songe aux conséquences de cette victoire,
on admire mieux encore le grand artiste dont l'œuvre les fait deviner. Ces conséquences sont exprimées par les deux fresques qui suivent. Le Baptême de Constantin nous introduit au Latran, et c'est Clément VIT qui verse Teau du salut. C'est Clément VII encore que nous voyons trônant dans la basilique Vaticane, et recevant des mains de l'empereur une statuette d'or qui représente Rome, ingénieuse manière de traduire la fameuse Donation. L'esprit de Raphaël survit dans le bel arrangement du décor, dans les attitudes de ces groupes d"hommes et de femmes attentifs à la scène principale, dont l'importance est si bien marquée par le vide ménagé dans la vaste nef, autour du cortège agenouillé de l'empereur. Il faut ajouter que cette peinture, si l'on en supprime quelques détails de fantaisie pittoresque, est l'un des meilleurs documents qui nous puissent renseigner sur l'ancienne basiliquvî Vaticane.
Les fresques de la salle de Constantin sont peintes en trompe-l'œil comme d'immenses tapisseries attachées aux parois. La mode était aux tapisseries, depuis que, sur l'ordre de Léon X, Raphaël avait exécuté les cartons célèbres qui devaient être copiés, à Bruxelles, dans l'atelier de Pieter van Aelst, tapissier pontifical. Les tentures commandées en i.'>14, au nombre de dix, devaient représenter les Actes des Apôtres, et compléter dans la chapelle Sixtine le grand décor qui embrassait toute l'histoire du christianisme. Dès 1519, la suite, entièrement tissée, était suspendue aux murs de la Sixtine; le :26 décembre, jour de la fête de saint Etienne, la chapelle fut ouverte à l'enthousiasme des Romains. La finesse exquise du tissu de laine, de soie et d'or, les nuances