‹ Le VéloceChapitre 13 sur 75 · JO · texte numérisé non relu

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marbre, surmontée d’un éléphant de lave, qui porte luiménie sur son dos un obélisque de granit. Cet obélisque est'il ou n’est-il pas égyptien? Telle est la grave question qui partage les archéologues de la Sicile. Tel qu’il est, égyptien ou non, un point sur lequel il n’y a pas de conteste, c’est qu’il servait de spina au cirque découvert en 1820.

Ce fut sur cette place que je demandai à mon guide s’il connaissait monsieur Bellini père. A cette demande, il se retourna vivement, et, me montrant un vieillard qui passait dans une petite voiture attelée d’un cheval :

— Tenez, me dit-il, le voilà qui va à la campagne.

Je courus à la voiture, que j’arrêtai, pensant qu’on n’est jamais indiscret quand on parle à un père de son fils, et d’un tils comme celui-là surtout. En effet, au premier mot que je lui en dis, le vieillard me prit les mains en me demandant s’il était bien vrai que je le connusse. Alors je tirai de mon portefeuille une lettre de recommandation qu’au moment de mon départ de Paris Bellini m’avait donnée pour la duchesse de Noja, et je lui demandai s’il connaissait cette écriture. Le pauvre père ne me répondit qu’en me la prenant des mains et en baisant l’adresse; puis, se retournant de mon côté :

— Oh ! c’est que vous ne savez pas, dit-il, comme il est bon pour moi ! Nous ne sommes pas riches : eh bien ! à chaque succès, je vois arriver un souvenir de lui, et chaque souvenir a pour but de donner un peu d’aisance et de bonheur à ma vieillesse. Si vous veniez chez moi, je vous mon • trerais une foule de choses que je dois à sa piété. Chacun de ses succès traverse les mers et m’apporte un bien-être nouveau. Cette montre, c’est de Norma; cette petite voiture et ce cheval, c’est une partie du produit des Puritains. Dans chaque lettre qu’il m’écrit, il me dit toujours qu’il viendra;

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mais il y a si loin de Paris à Calano, que je ne crois pas à celte promesse, cl que j’ai bien peur de mourir sans le revoir. Vous le reverrez, vous?

— Mais oui, répondis-je, car je croyais le revoir; et si vous avez quelque commission pour lui...

— Non. Que lui enverrais-je, moi? ma bénédiction? Pauvre enfanl I je la lui donne le matin et le soir. Vous lui direz que vous m’avez fait passer un jour heureux en me parlant de lui ; puis, que je vous ai embrassé comme un vieil ami. Le vieillard m’embrassa. Mais vous ne lui direz pas que j’ai pleuré. D’ailleurs, ajouta-t-il en riant, c’est de joie que je pleure. Et c’est donc vrai qu’il a de la réputation, mon fils ?

— Mais une très grande, je vous assure.

— Quelle étrange chose ! Et qui m’aurait dit cela quand je le grondais de ce qu’au lieu de travailler, il était là, battant la mesure avec son pied, et faisant chanter à sa sœur tous nos vieux airs siciliens? Enfin, tout cela est écrit làhaut. C’est égal, je voudrais bien le revoir avant de mourir. Est-ce que votre ami le connaît aussi, mon fils ?

— Certainement.

— Personnellement?

— Personnellement. Mon ami est lui-même le fils d’un musicien distingué.

— Appelez-le donc alors ; je veux lui serrer la main aussi, à lui.

J’appelai Jadin, qui vint. Ce fut son tour alors d’êtrechoyé et caressé par le pauvre vieillard, qui voulait nous ramener chez lui, et voulait passer la journée avec nous. Mais c’était chose impossible : il allait à la campagne, et l’emploi de notre journée était arrêté. Nous lui promîmes d’aller le voir si nous repassions à Catano ; pui- il nous serra la main, et

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partit. A peine eut-il fait quelques pas qu’il me rappela. Je courus à lui.

— Votre nom ? me dit-il ; j’ai oublié de vous demander votre nom.

Je lui dis, mais ce nom n’éveilla en lui aucun souvenir. Ce qu’il connaissait de son enfant même, ce n’était pas l’artiste, c’était le bon fils.

— Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, répéta-t-il deux ou trois fois. Bon, je me rappellerai que celui qui portait ce nom-là m’a donné de bonnes nouvelles de mon... Alexandre Dumas, adieu, adieu î Je me rappellerai votre nom; adieu I

Pauvre vieillard I je suis sûr qu’il ne l’a pas oublié, car les nouvelles que je lui donnais, c’étaient les dernières qu’il devait recevoir !

En le quittant, notre guide nous conduisit au Musée. Ce Musée, tout composé d’antiquités, est de fondation moderne. Il se trouva pour le bonheur de Catane un grand seigneur riche à ne savoir que faire de sa richesse, et de plus artiste. C’était don Ignazio de Patarno, prince de Biscari. Le premier, il se souvint qu’il marchait sur un autre Herculanum,et des fouilles royales commencèrent, faites par un simple particulier. Ce fut lui qui retrouva un temple de Cérès, qui découvrit les thermes, les aquéducs, la basilique, le forum et les sépultures publiques. Enfin, ce fut lui qui fonda le Musée, et qui recueillit et classa les objets qui en font par* tie, ces objets se divisent en trois classes : les antiquités, les produits d’histoire naturelle et les curiosités.

Parmi les antiquités, on compte des statues, des bas-reliefs, des mosaïques, des colonnes, des idoles, des pénales et des vases siciliens.

Les statues appartiennent presque toutes à une époque de mauvais goût ou de décadence, et n’otfrent de réellement

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remarquable qu’un torse colossal qui vient, dit-on, d’une statue de Jupiter Éleullière, une Penlliésilée mourante, un buste d’AiUinoüs, et une centauresse; encore ce dernier morceau est-il plus précieux comme curiosité que comme art, toutes les statues de centaures que l’on ait trouvées étant des statues mûles, et les centauresses n’existant ordi-' nairement que sur les bas-reliefs et les médailles.

Les vases siciliens composent, sans contredit, la collection la plus intéressante du Musée, en ce qu’ils sont de formes variées à l’infini, et presque tous d’une élégance parfaite.

Quant aux idoles, pénates, lampes, etc., c’est ce qu’on voit partout.

Les produits d’histoire naturelle appartiennent aux trois règnes de la Sicile, et demandent des appréciateurs spéciaux. Ce qui me parut curieux et remarquable pour tout le monde, c'est une collection des laves de l’Etna. Ces laves, beaucoup moins belles et beaucoup moins variées que celles du Vésuve, sont presque toutes rousses ou mouchetées de gris; cela tient à ce que LEtna renferme le fer et le sel ammoniac en quantité beaucoup plus grande que le soufre, les marbres et les matières vitriliables, tandis que le Vésuve, au contraire, contient ces derniers objets en grande abondance.

Enfin, la collection des curiosités consiste en armures, cuirasses, épées sarrasines, normandes et espagnoles, dont quelques-unes sont fort riches et d’un très beau travail.

On montrait aussi autrefois un médaillier dans lequel était renfermée une collection complète des médailles de la Sicile ; mais à force de le montrer, le gardien s’aperçut un beau jour qu’il en manquait cinq des plus précieuses : de- |Hiis ce temps, le médaillier est fermé.

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Du Musée, nous allâmes à la cathédrale en traversant la rue Saint-Ferdinand. J’appelai vivement Jadin ; il se retourna.

— Retenez Milord, lui dis-je.

— Pourquoi ?

~ Retenez-le d’abord, je vous dirai pourquoi ensuite.

Jadin appela Milord, et lui passa son mouchoir dans son collier.

— Maintenant, lui dis-je, regardez sur la fenêtre de cet opticien.

Sur la fenêtre de Poplicien, il y avait un chat dressé à regarder les passans à travers une paire de lunettes, qu’il portait fort gravement sur son nez.

— Peste ! dit Jadin, vous avez eu là une bonne idée; celui-là rentre dans la classe des chats savans, et nous aurait coûté plus de deux pauls.

Milord, en sa qualité de boule-dogue, était en effet un si grand étrangleur de chats, que nous avions jugé utile, on se le rappelle, de prendre des mesures à ce sujet. En conséquence, à partir de Gênes, ville dans laquelle Milord avait commencé à exploiter en Italie la race féline, nous avions débattu le prix d’un chat bien conditionné, et il avait été arrêté avec les propriétaires des deux premiers étranglés, qu’un chat de race ordinaire, gris pommelé, gris blanc, ou moucheté de feu, valait deux pauls, au maximum; étaient exceptés de ce tarif, bien entendu, les angoras, les chats savans, enfin les chats à deux têtes ou à six pattes. Nous nous étions fait donner un reçu en règle des deux chats génois ; nous avions fait ajouter successivement à ce reçu les reçus subséquens, de manière à nous faire un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un assassinat nouveau, et qu’on nous demandait pour la victime plus de deux

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paiils, nous tirions noire litre de notre poche, nous prouvions que deux pauls étaient le dédommagement que nous étions habitués à donner en pareil cas, et il était bien rare alors que le propriétaire ne se contentât point de l’indemnité dont s’étaient conlentces la plupart des personnes à qui nous avions eu affaire. Mais, comme nous l’avons dit, il y avait des exceptions à notre tarif, et un chat qui portait des lunettes d’une façon si majestueuse devait naturellement rentrer dans les exceptions. Jadin avait donc dit une chose pleine de sens, lorsqu’il avait dit qu’on nous ferait payer le chat de l’opticien plus de deux pauls, et il avait agi avec une louable prudence lorsqu’il avait fait une laisse de son mouchoir.

Grâce à cette précaution, nous traversâmes la rue Saint- Ferdinand sans encombre, et sans que Milord eût paru s’apercevoir autrement que par sa captivité d’un instant de notre inquiétude momentanée. En entrant dans l’église, nous le lâchâmes. Il n’y avait plus rien à craindre.

L’église est sous l’invocation de sainte Agathe, qui y est enterrée, comme on le sait. Son martyre fut d’avoir la gorge coupée et tenaillée; aussi, comme Didon, la sainte a appris à compâtir aux maux qu’elle a soufferts, elle est surtout miraculeuse pour les maladies de sein. Une multitude d’exvoto en argent, en marbre et en cire, représentant tous des mamelles, font foi de son pouvoir sanitaire et de la confiance que la population catanaise a dans la belle et chaste vierge qu’elle a choisie pour sa patronne.

Dans le chœur, de beaux bas-reliefs de chêne, qui datent du x\/® siècle, représentent toute l’histoire de la sainte depuis le moment où elle refusa d’épouser Quintilien, jusqu’à celui où l’on rapporta son corps de Constantinople. Les plus curieux de ces bas-reliefs sont ceux où la sainte est

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frappée de barres de fer, où on lui coupe les seins, où on la brûle, et où, visitée dans sa prison par saint Pierre, elle est guérie par lui. Puis vient la seconde période de la légende : après !a martyre l’élue, après le supplice les miracles. Alors; et en suivant toujours les bas-reliefs, on voit la sainte appa* faître à Guibert, et lui ordonner d’aller clierctier son corps à Constantinople. Guibert obéit et trouve son tombeau. Embarrassé alors pour emporter cette précieuse relique, il coupe le cadavre par morceaux et en met un morceau dans le carquois de chacun de ses soldats, et le rapporte ainsi jusqu’à Catane sans qu’il s’en égare autre chose qu’un sein, qui heureusement est retrouvé et rapporté par une petite fille, de sorte que la bienheureuse Agathe, à la honte des infidèles, se retrouve au grand complet.

Tous ces bas-reliefs sont charmans de naïveté. Personne n’y fait attention, aucun livre n’en parle, nul cicerone ne pense à les faire voir, et cependant c’est à coup sûr une des choses les plus curieuses que renferme l’église.

J’oubliais le voile de sainte Agathe que l’on conserve dans la cathédrale. Ce précieux tissu, comme on dit dans les tragédies classiques, a le privilège d’arrêter les laves qui descendent de l’Etna : on n’a qu’à leur présenter le voile, et le torrent s’arrête, se refroidit et se coagule. Malheureusement il faut que cette action soit accompagnée d’une foi tellement forte, que presque jamais le miracle ne réussit complètement; mais alors ce n’est pas la faute du voile, c’est la faute de celui qui le porte.

En sortant de l’église, notre guide nous conduisit à l’amphithéâtre, dont il est presque impossible de 'mesurer la grandeur, enterré qu’il est presque entièrement dans la lave. C’est de cet amphithéâtre que fut tiré, comme nous l’avons dit, en 1820, l’obélisque qui s’élève sur la place de l’Élé-

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pliant ; niais les fouilles ni^cessitaiont des dépenses énormes, et Ton lut obligé de les cesser.

Au dessus de l’amphilliéâtre se trouve un bâtiment qu’on nous assura être la prison où mourut la sainte. A la porte de celte prison est une pierre qui conserve l’empreinte de deux pieds de femme. Au moment où sainte Agathe marchait â la mort, Quintilien lui tit offrir une fois encore la vie si elle consentait à abjurer et à devenir sa femme. Ma volonté, répondit la sainte, est plus ferme que cette pierre. Et la pierre s’affaissa sous ses pieds, dont, depuis celte époque, elle a gardé la marque.

De l’amphithéâtre nous allâmes au théâtre. Mais, pour reconnaître l’un et l’autre, il faut encore plus de foi que pour présenter le voile de la sainte à la lave. Nous avons déjà dit que c’était dans ce théâtre qu’Alcibiade haranguait les Galanais lorsque Calane fut prise par Nicias.

Si l’on veut au reste voir de près et dans toute sa terrible variété l’effet des laves, il faut monter sur une des tours du château Orsini, bâti par lempereur Frédéric II, roi de Si^ cile. L’irruption de 1669 a enveloppé ce château comme une île, mais Tocéan de feu battit vainement le géant de granit; le géant est resté debout au milieu des ruines qui Tentourent.

Nous revenions à l’iiôlcl, où nous comptions manger un morceau avant de visiter le couvent des Bénédictins, la seule chose qui nous restât à voir, lorsqu’on regardant autour de moi, je m’aperçus que Milord était devenu invisible. Chaque fois que pareille chose nous arrivait, nous connaissions d’avance les suites de cette disparition. Au bout d’un instant nous le voyions ressortir par quelque porte ou quelque fenêtre, se léchant le museau, et suivi d’un indigène mâle ou femelle tenant son chat par la queue, et venant réclamer ses

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deux pauls. Mon premier regard m’apprit que nous étions dans la rue Saint Ferdinand, et le second que nous étions en face de la boutique de l’opticien; en même temps j’entendis un sabbat de possédés, derrière un tonneau qui se trouvait à la porte. Je saisis le bras de Jadin et lui montrai la fenêtre où le chat manquait. Il comprit tout à l’instant même, courut au tonneau, ramassa une paire de lunettes qu’il mit îi l’instant sur son nez comme si c’étaient les siennes qu’il eût égarées, et revint suivi de Milord. Quant au malheureux chat, il était trépassé obscurément dans le coin où il était imprudemment descendu, et où Jadin laissa prudemment son cadavre. Or, nous étions à celte heure du jour où, comme le disent dédaigneusement les Italiens, il n’y a dans les rues que les chiens et les Français. Personne ne fut donc témoin de l’assassinat, pas même les grues du poète Ibicus; non-seulement l’assassinat resta parfaitement impuni, mais Jadin même hérita des lunettes du défunt.

Ces lunettes sont dans l’atelier de Jadin, où il les montre comme étant celles du fameux abbé Meli, l’Anacréon de la Sicile. Il en a déjà refusé cent écus qu’un Anglais lui a offerts; il ne les donnera, à ce qu’il assure, que pour vingtcinq louis.

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