I.E SI‘KUONAIU
veux, ils nous étaient d’une médiocre ulililé, le sol nous apparaissant plus ou moins coloré, voilà tout, mais sans (pie nous pussions, au milieu de l’obscurité, distinguer aucun détail. r
Cependant, à mesure que nous montions, le froid devenait plus intense, et, malgré nos houppelandes, nous étions glacés. Ce changement de température avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentré en lui-même comme pour y conserver sa chaleur, s’avançait silencieusement. Je marchais le premier, et, si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous avancions, je distinguais parfaitement à notre droite des escarpemens gigantesques et des pics immenses, qui se dressaient comme des géans, et dont les silhouettes noires se dessinaient sur l’azur foncé du ciel. Plus nous avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects étranges et fantastiques ; on comprenait bien que la nature n’avait point fait ces montagnes ainsi, et que c’était unelongue lutte qui les avait dépouillées. Nous étions sur le champ de bataille des titans ; nous gravissions Pélion entassé sur Ossa.
Tout cela était terrible, sombre, majestueux ; je voyais et je sentais parfaitement la poésie de ce nocturne voyage, et cependant j’avais si froid que je n’avais pas le courage d’échanger un mot avec Jadin pour lui demander si toutes ces visions n’étaient point le résultat de l’engourdissement que j’éprouvais, et si je ne faisais pas un songe. De temps en temps des bruits étranges, inconnus, qui ne ressemblaient à aucun des bruits que l’on entend habituellement, s’éveillaient dans les entrailles de la terre, qui semblait alors gémir et se plaindre comme un être animé. Ces bruits avaient quelque chose dJnattendii, de lugubre et de solennel, qui faisait frissonner. Souvent, à ces bruits, nos mulets s’arrêtaient I. 13
IMPRESSIONS DE VOYAGE
tout court, approchaient leurs naseaux ouverts et fumansdu sol, puis relevaient la tête en hennissant tristement, comme s’ils voulaient faire entendre qu’ils comprenaient cette grande voix de la solitude, mais que ce n’était point de leur propre mouvement qu’ils venaient troubler ses mystères.
Cependant nous montions toujours, et de minute en minute le froid devenait plus intense; à peine si j’avais la force de porter ma gourde de rhum à ma bouche. D’ailleurs, cette opération était suivie d’une opération plus difficile encore, qui consistait à la reboucher; mes mains étaient tellement glacées, qu’elles n’avaient plus la perception des objets qu’elles touchaient, et mes pieds étaient tellement alourdis, qu’il me semblait porler une enclume au bout de chaque jambe. Enfin, sentant que je m’engourdissais de plus en plus, je fis un effort sur moi-même, j’arrêtai mon mulet, et je mis pied à terre. Pendant cette évolution, je vis passer Jadin sur sa monture. Je lui demandai s’il ne voulait pas en faire autant que moi ; mais, sans me répondre, il secoua la tête en signe de refus et continua son chemin. D’abord il me fut impossible de marcher; il me semblait que je posais mes pieds nus sur des milliers d’épingles. J’eus alors l’idée de m’aider de mon mulet, et je l’empoignai par la queue; mais il appréciait trop l’avantage qu’il avait d’être débarrassé de son cavalier pour ne pas tenter de conserver son indépendance. A peine eut-il senti le contact de mes mains, qu’il rua des deux jambes de derrière; un de ses pieds m’atteignit à la cuisse et me lança à dix pieds en arrière. Mon guide accourut et me releva.
Je n’avais rien de cassé; de plus la commotion avait quelque peu rétabli la circulation du sang; je n’éprouvais presque pas de douleur, quoique, par ma chute, il me fût clairement prouvé que le coup avait été violent. Je me mis donc