‹ Le VéloceChapitre 21 sur 75 · LE SI>EU()NARE · texte numérisé non relu

LE SI>EU()NARE

ù marclior, et me sentis mieux. Au bout de cent pas, je trouvai Jadin arrêté; il matlendait. Le mulet, ([ui l’avait rejoint sans moi ni le guide, lui avait indiqué (lu’il venait de m’arriver un accident quelconque. Je le rassurai, et nous contiluiAmes notre route, lui et le guide à mulet, moi à pied. Il était deux heures du malin.

Nous marchâmes trois quarts d’heure encore à peu près dans des chemins raides et raboteux, puis nous nous trouvâmes sur une pente doucement inclinée, où nous traversions de temps en temps de grandes flaques de neige dans lesquelles j'enfonçais jusqu’à mi-jambes, et qui finirent par devenir continues. Enfin cette sombre voûte du ciel commença à pâlir, un faible crépuscule éclaira le terrain sur lequel nous marchions, amenant un air plus glacé encore que celui que nous avions respiré jusque-là. A cette lueur terne et douteuse, nous aperçûmes devant nous quelque chose comme une maison; nous nous en approchâmes, Jadin au trot de son mulet, et moi en courant de mon mieux. Le guide poussa une porte, et nous nous trouvâmes dans la casa Inglese^ bâtie au pied du cône pour le plus grand soulagement des voyageurs.

Mon premier cri fut pour demander du feu, mais c'était là un de ces souhaits instinctifs qu’il est plus facile de former que de voir s’accomplir ; les dernières limites de la forêt sont à deux grandes lieues de la maison, et dans les environs, entièrement envahis par les laves, par les cendres ou par la neige, il ne pousse pas une herbe, pas une plante. Le guide alluma une lampe qu’il trouva dans un coin, ferma la porte aussi hermétiquement que possible, et nous dit de nous réchauffer de notre mieux en nous enveloppant dans nos houppelandes, et en mangeant un morceau, tandis qu’il conduirait ses mulets dans l’écurie.

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Comme, à tout prendre, ce qu’il y avait de mieux à faire était de sortir de l’état de torpeur où nous nous trouvions, nous nous mîmes à battre la semelle de notre mieux, Jadin et moi. Enfermé dans la maison, le thermomètre marquait 6 degrés au-dessous de zéro : c’élait une différence de 4i degrés avec la température de Calane.

Notre guide rentra, rapportant une poignée de paille et des branches sèches, que nous devions sans doute à la munificence de quelque Anglais, notre prédécesseur. En effet, il est arrivé quelquefois que ces dignes insulaires, toujours parfaitement renseignés à l’égard des précautions qu’ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la forêt, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c’est un conseil que je donnerai à ceux qui voudraient faire le meme voyage. En mulet coûte une piastre, et je sais que j’aurais donné de grand cœur dix louis pour un fagot.

L’aspect de ce feu, de si courte durée qu’il dût être, nous rendit notre courage. Nous nous en approchâmes comme si nous voulions le dévorer, étendant nos pieds jusqu’au milieu de la flamme ; alors, un peu dégourdis, nous procédâmes au déjeuner.

Tout était gelé, pain, poulets, vin et fruits ; il n’y avait que notre rhum qui était resté intact. Nous dévorâmes deux de nos poulets comme nous eussions fait de deux alouettes ; nous donnâmes le troisième à notre guide, et nous gardâmes le quatrième pour la faim à venir. Quant aux fruits, c’était comme si nous eussions mordu dans de la glace; nous bûmes donc un coup de rhum au lieu de dessert, et nous nous trouvâmes un peu restaurés.

Il était trois heures et demie du matin ; notre guide nous rappela que nous avions encore trois quarts d’heure démontée au moins, et que si nous voulions êire arrivés au haut du

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cône pour le leverdu soleil, il n’y avait pas de temps à perdre.

Nous sortîmes de la casa Inglcse. On commençait à distinguer les objets : tout autour de nous s’étendait une vaste plaine de neige, du milieu de laquelle, tiguraut un angle de quarante-cinq degrés ù peu près, s’élevait le cône de l’Etna. Au-dessous de nous, tout était dans l’obscurité; h l’orient seulement, une légère teinte d’opale colorait le ciel sur lequel se découpaient en vigueur les montagnes de la Calabre.

A cent pas au delà de la maison anglaise, nous trouvâmes les premières vagues d’un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la neige, du milieu de laquelle il sortait comme une île sombre. 11 nous fallut monter sur ces flots solides, sauter de i’un à l’autre, comme j’avais déjà fait à Chamouny sur la Mer de glace, avec cette différence que des arêtes aiguës coupaient le cuir de nos souliers et nous déchiraient les pieds. Ce trajet, qui dura un quart d’heure, fut un des plus pénibles de toute la route.

Nous arrivâmes enfin au pied du cône, qui, quoique s’élevant de treize cents pieds au-dessus du plateau où nous nous trouvions, était complètement dépouillé de neige, soit que l’inclinaison en soit trop rapide pour que la neige s’y arrête, soit que le feu intérieur qu’il recèle ne laisse pas les flocons séjourner à sa surface. C’est ce cône, éternellement mobile, qui change de forme à chaque irruption nouvelle, s’abîmant dans le vieux cratère, et se reformant avec un cratère nouveau.

Nous commençâmes à gravir cette nouvelle montagne, toute composée d’une terre friable mêlée de pierres qui s’éboulait sous nos pieds et roulait derrière nous. Dans certains endroits, la pente était si rapide, que, du bout des mains et sans nous baisser, nous touchions le talus; de plus, à me-

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sure que nous montions, l’air se raréfiait et devenait de moins en moins respirable. Je me rappelai tout ce que m’avait raconté Balmat lors de sa première ascension au mont Blanc, et je commençais à éprouver juste les mêmes effets. Quoique nous fussions déjà à mille pieds à peu près au-dessus des neiges éternelles, et que nous dussions monter encore à une hauteur de huit cents pieds, la houppelande que j’avais sur les épaules me devenait insupportable, et je sentais l’impossibilité de la porter plus longtemps: elle me pesait comme une de ces chappes de plomb sous lesquelles Dante vit, dans le sixième cercle de l’enfer, les hypocrites écrasés. Je la laissai donc tomber sur la route, n’ayant pas le courage de la traîner plus loin, et laissant à mon guide le soin de la reprendre en passant ; bientôt il en fut ainsi pour le bâton que je portais à la main et pour le chapeau que j’avais sur la tête. Ces deux objets, que j’abandonnai successivement, roulèrent jusqu’à la base du cône, et ne s’arrêtèrent qu’à la mer de lave, tant la pente est rapide. De son côté, je voyais Jadin qui se débarrassait aussi de tout ce que son costume lui paraissait offrir de superflu, et qui de cent pas en cent pas s’arrêlait pour reprendre haleine.

Nous étions au tiers delà montée à peu près, nous avions mis près d’une demi-heure pour monter quatre cents pieds; l’orient s’éclaircissait de plus en plus ; la crainte de ne pas arriver au haut du cône à temps pour voir le lever du soleil nous rendit tout notre courage, et nous repartîmes d’un nouvel élan, sans nous arrêter à regarder l’horizon immense qui, à chaque pas, s’élargissait encore sous nos pieds ; mais plus nous avancions, plus les difficultés s’augmentaient; à chaque pas la pente devenait plus rapide, la terre plus friable, et l’air plus rare. Bientôt, à notre droite, nous commençâmes à entendre des mugissemens souterrains qui attirèrent notre

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adenlion; noire guide marcha devant nous el nous conduisit à une llssure de la(iiielle sortait à grand bruit, et poussée par uii courant d’air inlérieur, une lYiniée épaisse et soufrée. En nous approcliant des bords d(‘ cette gerçure, nous voyions, îî une profondeur (pie nous ne pouvions mesurer, un fond incandescent rouge et liquide; et, quand nous frappions du pied, la terre résonnait au loin comme un tambour. Heureusement la terre était parfaitement calme, car, si le vent eût poussé cette fumée de notre ccMé, elle nous eût asphyxiés, tant elle portait avec elle une effroyable odeur de soufre.

Après une haltedequelques minutes au bord de cette fournaise, nous nous remîmes en route, montant de biais, pour plus de facilité ; je commençais à avoir des lintemens dans la tête, comme si le sang allait me sortir par les oreilles, et l’air, qui devenait de moins en moins respirable, me faisait haleter comme si la respiration allait me manquer tout à fait. Je voulus me coucher pour me reposer un peu, mais la terre exhalait une telle odeur de soufre, qu’il fallut y renoncer. J’eus l’idée alors de mettre ma cravate sur ma bouche, et de respirer à travers le tissu ; cela me soulagea.

Cependant, petit à petit, nous étions arrivés aux trois quarts de la montée, et nous voyions à quelques centaines de pieds seulement au-dessus de notre tête le sommet de la montagne. Nous fîmes un dernier effort, et moitié debout, moitié à quatre pattes, nous nous remîmes à gravir ce court espace, n’osant pas regarder au-dessous de nous de peur que la tête nous tournât, tant la pente était rapide. Entin Jadin, qui était de quebjues pas plus avancé que moi, jeta un cri de triomphe : il était arrivé et se trouvait en face du cratère ; quelques secondes après, j’étais près de lui, Nous nous trouvions littéralement entre deux abîmes.

Une fois arrivés là, et n’ayant plus besoin de faire des

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mouveiîiens violens, nous commençâmes à respirer avec plus de facilité ; d’ailleurs le spectacle que nous avions sous les yeux était tellement saisissant, qu’il dissipa notre malaise, si grand qu’il fût.

Nous nous trouvions en face du cratère, c’est-à-dire d’un immense puits de huit milles de tour et de neuf cents pieds de profondeur ; les parois de cette excavation étaient depuis le haut jusqu’en bas recouvertes de matières scarifiées de soufre et d’alun ; au fond, autant qu’on pouvait le voir de la distance où nous nous trouvions, il y avait une matière quelconque en ébullition, et de cet abîme montait une fumée ténue et tortueuse, pareille à un serpent gigantesque qui se tiendrait debout sur la queue. Les bords du cratère étaient découpés irrégulièrement et plus ou moins élevés. Nous étions sur un des points les plus hauts.

Notre guide nous laissa un instant tout à ce spectacle, en nous retenant de temps en temps cependant par notre veste quand nous nous approchions trop près du bord, car la pierre est si friable qu’elle pourrait manquer sous les pieds, et qu’on recommencerait la plaisanterie d’Empédocle; puis il nous invita à nous éloigner d’une vingtaine de pieds du cratère, pour éviter tout accident, et à regarder autour de nous.

L’orient, qui de la teinte opale que nous avions remarquée en sortant de la casa Inglese était passé à un rose tendre, était maintenant tout inondé des flammes du soleil, dont on commençait à apercevoir le disque au-dessous des montagnes de la Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d’un bleu foncé et uniforme, se détachaient, comme de petits points blancs, les villages et les villes. Le détroit de Messine semblait une simple rivière, tandis qu’à droite et à gauche on voyait la mer comme un miroir immense, A gauche, ce miroir était tacheté de plusieurs points noirs : ces points

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noirs étaient les îles de Tarclnpol Lipariote. De temps en temps une de ces îles brillait comme un phare intermittent ; c’était Stromboli, qui jetait des flammes. A l’occident, tout était encore dans l’obscurité. L’ombre de l’Etna se projetait sur toute la Sicile.

Pendant trois quarts d’heure, le spectacle ne fit que gagner en magnificence. J’ai vu le soleil se lever sur le Rigbi et sur le Faulhorn, ces deux titans de la Suisse: rien n’est comparable à ce qu’on voit du haut de l’Etna. La Calabre, depuis le Pizzo jusqu’au cap delle Armi, le détroit depuis Scylla jusqu’à Reggio, la mer de Tyrrbène et la mer d’Ionie ; à gauche, les îles Eoliennes, qui semblent à portée de la main; à droite, Malte, qui flotte à l’horizon comme un léger brouillard ; autour de soi, la Sicile tout entière, vue à vol d’oiseau, avec son rivage dentelé de caps, de promontoires, de ports, de criques et de rades; ses quinze villes, ses trois cents villages; ses montagnes qui semblent des collines; ses vallées, qu’on croirait des sillons de charrues ; ses fleuves, qui paraissent des fils d’argent, comme pendant l’automne il en descend du ciel sur l’herbe des prairies ; enfin, le cratère immense, mugissant, plein de flammes et de fumée ; sur sa tête le ciel, sous ses pieds l’enfer : un tel spectacle nous fit tout oublier, fatigues, danger, souffrance. J’admirais entièrement, sans restriction, de bonne foi, avec les yeux du corps et les yeux de l’àme. Jamais je n’avais vu Dieu de si près, et par conséquent si grand.

Nous restâmes une heure ainsi, dominant tout le vieux monde d’Homère, de Virgile, d’Ovide et de Théocrite, sans qu’il vînt à Jadin ni à moi l’idée de toucher un crayon, tant il nous semblait que ce tableau entrait profondément dans notre cœur et devait y rester gravé sans le secours de l’écriture ou du dessin. Puis nous jetâmes un dernier coup d œil

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sur cet horizon de trois cents lieues qu’on n’embrasse qu’une fois dans sa vie, et nous commençâmes à redescendre.

A part le danger de rouler du haut en bas du cône, la difficulté de la descente ne peut se comparer à celle de la montée. En dix minutes, nous fûmes sur l’île de lave, et, un quart d’heure après à la casa Inglese.

Le froid, toujours piquant, avait cessé d’être pénible; nous entrâmes dans la maison anglaise pour nous rajuster tant soit peu, car, ainsi que nous l’avons dit, notre toilette avait subi pendant l’ascension une foule de modifications.

La maison anglaise, que l’ingratitude des voyageurs finira par réduire à l’état de la casa délia Neve, est encore un don précieux, quoique indirect, de la philanthropie scientifique de notre excellent hôte, monsieur Gemellaro. Il avait vingt ans à peine qu’il avait déjà calculé de quel inappréciable avantage serait pour les voyageurs qui montent sur l’Etna afin d’y faire des expériences météorologiques, une maison dans laquelle ils pussent se reposer des fatigues de la montée et se soustraire au froid éternel qui rend cette région inhabitable. En conséquence, il s’était adressé dix fois à ses concitoyens, soit de vive voix, soit par écrit, afin d’obtenir d’eux à cet effet une souscription volontaire ; mais toutes ses tentatives avaient été sans succès*

Vers cette époque, monsieur Gemellaro fit un petit héritage ; alors il n’eut plus recours à personne, et éleva par ses propres moyens une maison qu'il ouvrit gratis aux voyageurs. Cette maison était située, d’après son propre calcul, confirmé par celui de son frère, à 9,219 pieds au-dessus du niveau de la mer. Un voyageur reconnaissant écrivit au dessus de la porte ces mots latins :

Casa hæc quanliila Etnam perlusiraiitibus gradssima.

LE SPERONAHE.

Et la maison fut appelée dès lors la Gralùsima.

Mais en baissant la Gratissima , monsieur Gemellaro n’avait fait que ce que ses moyens individuels lui permettaient de faire, c’est-à-dire qu’il avait offert un abri au savant. Ce n’élail point assez pour lui : il voulut donner des moyens d’études à la science en meublant la maison de tous les instrumens nécessaires aux observations météorologiques que les voyageurs de toutes les parties du monde venaient journellement y faire. C’était l’époque oii les Anglais occupaient la Sicile. Monsieur Gemerallo s’adressa à lord Forbes, général des armées britanniques.

Lord Forbes adopta non-seulement le projet de monsieur Gemellaro, mais il résolut même de lui donner un plus grand développement. Il ouvrit une souscription en tête de laquelle il s’inscrivit pour 71,000 francs. La souscription ainsi patronisée atteignit bientôt le chitfre nécessaire, et lord Forbes, près de la petite maison de monsieur Gemellaro, qui depuis sept ans était, comme nous l’avons dit, appelée la Gratissima^ fit élever un bâtiment composé de trois cliambres, de deux cabinets, et d’une écurie pour seize chevaux. C’est cette maison, qui était un palais en comparaison de sa chétive voisine, qui fut appelée du nom de ses fondateurs :

Casa Inglese, ou Casa degli Inglesi.

Pendant tout le temps qu’on bâtit cette maison nouvelle, monsieur Gemellaro, qui, grâce aux ouvriers, pouvait faire venir tous les jours de Nicolosi les choses qui lui étaient nécessaires, demeura dans l’ancienne, occupé à faire des observations thermométriques trois fois par jour. D’après ces observations, la température moyenne, dans le mois de Juillet fut, le malin, de -h- 5,57; à midi, -|- 7 ; le soir, -f 5;

moyenne, -f-4,9; et dans le mois d’août, )e malin, -+-2,7 ; à midi, -+8,2; et le soir, -+3,1 ; moyenne, -+4,7; la plus grande chaleur monta jusqu’à -h 12,4 ; le plus grand froid descendit jusqu’à — 0,9. Ces expériences, comme nous l’avons dit, étaient faites à 9,219 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Aujourd’hui, la Gratissima est en ruines, et la maison anglaise, dégradée chaque jour par les voyageurs qui y passent, menace de ne leur offrir bientôt d’autre abri que ses quatre murs.

Après une nouvelle halte d’un quart d’heure, pendant laquelle nous expédiâmes notre poulet et le reste du pain, nous sortîmes de nouveau de la maison anglaise, et nous nous trouvâmes sur le plateau qu’on appelle, par antiphrase sans doute, la plaine du Froment. Il était entièrement couvert de neige, quoique nous fussions au temps le plus chaud de l’année. Une trace, visiblement battue, indiquait le chemin suivi par les voyageurs. Nous nous écartâmes pour aller visiter à gauche la vallée del Bue. A chaque pas que nous faisions sur cette neige vierge, nous enfoncions de six pouces à peu près.

La vallée del Bue ferait à l’Opéra une magnifique décoration pour l’enfer de la Tentation ou du Diable amoureux. Je n'ai jamais rien vu de plus triste et de plus désolé que ce gigantesque précipice, avec ses cascades de lave noire, figées au milieu de leur cours sur ce sol incandescent. Pas un arbre, pas une herbe, pas une mousse, pas un être animé. Absence totale de bruit, de mouvement et d’existence.

Aux trois régions qui divisent l’Etna, on pourrait certes en ajouter une quatrième plus terrible que toutes les autres, la région du feu.

Au fond de la vallée del Bue, on voit, à trois ou quatre

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niillo pieds au-dessous de soi, deux volcans éteints qui ouvrent leurs gueules jumelles. On dirait deux taupinières. Ce sont deux montagnes de quin'^e cents pieds chacune.

Il fallut toutes les instances de notre guide pour nous arracher à ce spectacle. Rien ne pouvait nous faire souvenir que nous avions une trentaine de milles à faire pour retourner à Catane. D’ailleurs Catane était là sous nos pieds ; nous n’avions qu’à étendre la main, nous y touchions presque. Comment croire à ces dix lieues dont nous pariait notre guide?

Nous remontâmes sur nos mulets, et nous partîmes. Quatre heures après, nous étions de retour chez monsieur Gemellaro. Nous l’avions quitté avec un sentiment d’amitié, nous le retrouvions avec un sentiment de reconnaissance.

Et voilà cependant un de ces hommes que les gouvernenemens oublient, que pas un souvenir ne va chercher, que pas une faveur ne récompense. Monsieur Gemellaro n’est pas même correspondant de l’Institut. Il est vrai qu’heureusement ce bon et cher monsieur Gemellaro ne s’en porte ni mieux ni plus mal.

Nous étions de retour à Catane à onze heures du soir, et lelendemainj à cinq heures du matin, nous remettions à la voile.

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