‹ Le VéloceChapitre 22 sur 75 · SYRACUSE · texte numérisé non relu

SYRACUSE

Notre retour fut une joie pour tout l’équipage. A part le coup de pied que j’avais reçu de ma mule, et dont j’éprouvais, il est vrai, une douleur assez vive, le voyage s’était terminé sans accident. Chaque matelot nous baisa les mains, comme si, pareils à Enée,nous revenions des enfers. Quant à Milord qui, depuis l’aventure du chat de l’opticien, était, autant que possible, consigné h bord sous la garde de ses deux amis Giovanni et Pietro, il était au comble du bonheur.

Le temps était magnifique. Depuis notre tempête, nous n’avions pas vu un nuage au ciel ; le vent venait de la Calabre, et nous poussait comme avec la main. La côte que nous longions était peuplée de souvenirs. A une lieue de Catane, quelques pierres éparses indiquent l’emplacement de l’ancienne Hybla ; après Hybla, vient le Symèthe, qui a changé son vieux nom classique en celui de Giaretta. Autrefois, et au dire des anciens, le Symèthe était navigable, aujourd’hui, il ne porte pas la plus petite barque. En échange, ses eaux, qui reçoivent les huiles sulfureuses, les jets de naphte et de pétrole de l’Etna, ont la faculté de condenser ce bitume liquide, et enrichissent ainsi son embouchure d’un bel ambre jaune, que les paysans recueillent et qui se travaille à Catane.

On rencontre ensuite le lac de Pergus, sur lequel, au dire d’Ovide, on ne voyait pas moins glisser de cygnes que sur celui de Caystre ; lac tranquille, transparent et recueilli,

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qui est voilé par un rideau de (’orêls, et qui réfléchit dans ses ondes les fleurs de son printemps éternel. C’était sur ses bords que courait Proserpine avec ses compagnes, remplissant son sein et sa corbeille d’iris, d’œillels et de violettes, lorsqu’elle fut aperçue, aimée et enlevée par Pluton, et que, chaste et innocente jeune fille, elle versa, ert déchirant sa robe dans l’excès de sa douleur, autant de pleurs pour ses fleurs perdues que pour sa virginité menacée.

Après le lac viennent les champs des Lestrigons ; Lentini, qui a succédé à l’ancienne Léontine, dont les habitans conservaient la peau du lion de Némée, qu’Hercule leur avait donnée pour armes lorsqu’il fonda leur ville ; Augusta, bali sur l’emplacement de l’ancienne Mégare , Augusta, de sanglante et infâme mémoire, qui a égorgé dans son port trois cents soldats aveugles qui revenaient d’Egypte en 1799. Puis enfin, après Mégare, on trouve Thapse, qui est couchée aux bords des flots.

Pantagiæ Megarosque sinus, Thapsumqiie jacentem.

Tout en poursuivant notre voyage, nous remarquions le changement d’aspect de la côte. Au lieu de ces champs fertiles et mollement inclinés, qui, en s’approchant de la mer, se couvraient des roseaux qui fournissaient sa flûte à Polyphême, et abritaient les amours d’Acis et de Galalhée, se dressaient de grandes falaises de rochers, d’où s’envolaient des milliers de colombes. Vers les quatre heures du soir, un, écueil surmonté d’une croix nous rappela le naufrage de quelques navires. Enfin nous vîmes pointer un pan des murailles de Syracuse, et nous entrâmes dans son port au bruit que fait en s’exerçant une école de tambours. C’était le premier désenchantement que nous gardait la fille d’Archias le Corinlhien.

IMPRESSIONS PE VOYAGE

Sonie de l’île d’Oriygie pour bàlir sur le continent Acradine, Tychè, Neapolis et Ol^mpicuni, Syracuse, après avoir vu tomber en ruines l’une après l’autre ses quatre filles, est rentrée dans son berceau^'primitif. C’est aujourd’hui tout bonnement une ville d’une demi lieue de tour, qui compte cent seize mille âmes, et qui est entourée de murailles, de bastions et de courtines bâtis par Charles V.

Du temps de Strabon, elle avait cent vingt mille babitans, autant qu’en renferme la ville moderne, el cent quatre-vingts stades de tour. Puis, comme sa population s’augmentait encore de jour en jour, et que ses murailles et ses cinq villes ne pouvaient plus la contenir, elle fondait Acre, Casmène, Camérine et Enna.

Du temps de Cicéron, et toute déchue qu’il la trouva de son ancienne prospérité, voilà ce qu’était encore Syracuse :

« Syracuse, dit Cicéron, est bâtie dans une situation à la fois forte et agréable. On y aborde facilement de tous côtés, soit par terre, soit par mer ; ses ports, renfermés pour ainsi dire dans l’enceinte de ses murs, ont plusieurs entrées, mais ils sont joints les uns aux autres. La partie séparée par cette jonction forme une île ; cette île est enfermée dans cette ville, si vaste qu’on peut réellement dire qu’elle renferme un tout composé de quatre grandes villes. Dans l’île est le palais d’Acron, dont les prêteurs se servent; là aussi s’élèvent, parmi d’autres temples, ceux de Diane et de Minerve ; ce sont les plus remarquables. A l’extrémité de cette île est une fontaine d’eau douce nommée Aréthuse, d’une grandeur surprenante, riche en poissons, et qui serait envahie par les eaux de la mer, sans une digue qui l’en garantit. La deuxième vi le est Acradine, où l’on trouve une grande place publique, de beaux portiques, un prytanée très riche d’ornemens, un très grand édifice qui sert de lieu de réunion pour traiter

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les affaires publiques, el un magni(i(iue temple consacré il Jupiter Olympien. La troisième est Tycbè. Elle a reçu ce nom (l’un temple delà Fortune qui y existait autrefois; elle renferme un lieu très vaste pour les exercices du corps, et plusieurs temples. Ce quartier de Syracuse est très peuplé. Enfin la quatrième ville est nommée Neapolis. Au haut de cette ville est un très grand théâtre ; en outre, elle possède deux beaux temples, le temple de Gérés et le temple de Proserpine ; on y remarque de plus une statue d’Apollon qui est fort grande et fort belle. »

Voilà la Syracuse de Cicéron telle que l’avaient faite les guerres d’Athènes, de Carthage et de Rome, telle que l’avaient laissée les déprédations de Verrès. Mais la vieille Syracuse, la Syracuse d’Hiéron et de Denys, la véritable Pentapolis enfin, était bien autrement belle, bien autrement riche, bien autrement splendide. Elle avait huit lieues de tour ; elle avait un million deux cent mille habitans dont la richesse excessive était devenue proverbiale, au point qu’on disait à tout homme qui se vantait de sa fortune : Tout cela ne vaut pas la dixième partie de ce que possède un Syracusain. Elle avait une armée de cent mille hommes et de dix mille chevaux répartie derrière ses murailles; elle avait cinq cents vaisseaux qui sillonnaient la Méditerranée, du détroit de Gadès à Tyr, et de Carthage à Marseille. Elle avait enfin trois ports ouverts à tous les navires du monde : Trogyle, que dominaient les murailles d'Acradine, et que longeait la voie antique qui conduisait d’Ortygie à Catane ; le grand port,

Sicanum sinus Virgile, qui contenait cent vingt vaisseaux ; le petit port, portus marmoreus^ qu’Hiéron avait fait enlourer de palais et Denys paver de marbre ; et puis, pour que Syracuse n’eùt rien à envier aux autres villes, elle eut Athènes pour rivale, Carthage pour alliée, Rome pour en-

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neniie, Archimède pour défenseur, Denys pour tyran, et Tiriioléon pour libérateur.

A six heures nous mîmes pied à terre à Ortygie. On nous fit subir force formalités à la porte, ce qui nous fit perdre une demi-heure encore, de sorte qu’une fois entrés à Syracuse, nous n’eûmes que le temps de chercher un hôtel, de dîner et de nous coucher, remettant nos visites au lendemain malin.

J’avais une lettre pour un jeune homme, dont un ami commun, qui me recommandait à lui, m’avait promis merveille. C’était le comte de Gargallo, fils du marquis de Gargallo, auquel Naples doit la meilleure traduction d’Horace qui existe en Italie. Le comte était, m’avait-on dit, spirituel comme un Français moderne, et hospitalier comme un vieux Syracusain. L’éloge m’avait paru exagéré tant que je ne vis pas le comte ; il me parut faible quand je l’eus connu.

A huit heures du matin, je me présentai chez le comte de Gargallo. Il était encore couché. On lui porta ma lettre et ma carte. 11 sauta à bas du lit, accourut, et nous tendit la main avec une telle cordialité, qu’à partir de ce moment je sentis que nous étions amis à toujours.

Le comte de Gargallo n’était, à cette époque, jamais venu à Paris, et cependant il parlait français comme s’il eût été élevé en Touraine, et connaissait notre littérature en homme qui en fait une étude particulière. Aux premiers mots qu’il prononça, au premier geste qu’il fit, il me rappela beaucoup, pour l’accent, l’esprit et les façons, mon bon et cher Méry, qu’il n’avait jamais vu et qu’il ne connaissait que de nom ; il pouvait, comme on le voit, choisir plus mal.

Le comte mit à notre disposition sa maison, sa voiture et sa personne ; nous le remerciâmes pour la première offre, et nous acceptâmes les deux autres. Il fut convenu que, pour

LK SPEllONAUE.

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mettre de Tordre dans nos investigations, nous commencerions par Ortygie, qui, ainsi que nous Tavons dit, est maintenant Syracuse, puis, que nous visiterions successivement Neapolis, Acradine, Tychù et Olympicum.

Pendant que nous établissions notre plan de campagne, on dressait la table, et, pendant que nous déjeunions, on mettait les chevaux à la voiture. C’était, comme on le voit, de Tliospitalité intelligente au premier degré; au reste, le comte aurait pu, à la rigueur, offrir aux étrangers les soixante lits d’Agathoclo, car il avait cinq maisons à Syracuse.

Notre première visite fut pour le musée ; il est de création moderne et date de vingt-cinq à vingt-six ans ; d’ailleurs, Naples a Thabitude d’enlever à la Sicile ce qiTon y trouve de mieux. Il n’en reste pas moins au musée de Syracuse une belle statue d’Esculape, et cette fameuse Vénus Callipyge dont parle Athénée. La statue de la déesse me parut digne de la réputation européenne dont elle jouit.

Du musée nous allâmes à l’emplacement de l’ancien temple de Diane : c’est le plus ancien monument grec de Syracuse. Cette ville devait un temple à Diane, car Ortygie appartenait à cette déesse. Elle l’avait obtenue de Jupiter, dans le partage qu’il avait fait de la Sicile entre elle. Minerve et Proserpine, et lui avait donné ce nom en souvenir du bois d’Ortygie à Délos, où elle était née; aussi célébrait-on à Syracuse une fête de trois jours en son honneur. Ce fut pendant une de ces fêtes que les Romains, arrêtés depuis trois ans par le génie d’Archimède, s’emparèrent de la ville. Deux colonnes d’ordre dorique, enchâssées dans un mur mitoyen de la rue Trabochetto, sont tout ce qui reste de ce temple.

Le temple de Minerve, converti en cathédrale au xu® siècle, est mieux conservé que celui de sa sœur consanguine,

2r>0 IV. PRESSIONS DE VOYAGE.

et doit sans doute celte conservation à la transformation qu’il a subie : les colonnes qui en sont demeurées debout, sont d’ordre dorique, cannelées et saillantes à l’extérieur de la muraille qui les réunit, et fort inclinées d’un côté depuis le tremblement de terre de 1542.

J’avais réservé ma visite à la fontaine Arélhuse pour la dernière. La fontaine Aréthuse est, pour tout poète, une vieille amie de collège : Virgile l’invoque dans sa dixième et dernière églogue, adressée à son ami Gallus, et Ovide raconte d’elle des choses qui font le plus grand honneur à la moralité de cette nymphe. Il est vrai qu’il met le récit dans la bouche de la nymphe elle-meme, qui, comme toutes les faiseuses de mémoires, aurait bien pu ne se peindre qu’en buste. Quoi qu’il en soit, voici ce que le bruit public disait d’elle :

Aréthuse était une des plus belles et des plus sauvages nymphes de la suite de Diane. Chasseresse comme la tille de Latone, elle passait sa journée dans les bois, poursuivant les chevreuils et les daims, et ayant presque honte de cette beauté qui faisait la gloire des autres femmes. Un jour qu’elle venait de poursuivre un cerf, et qu’elle sortait loute échevelée ei haletante de la forêt de Stymphale, elle rencontra devant elle une eau si pure, si calme et si doucement fugitive, que, quoique le fleuve eût plusieurs pieds de profondeur, on en voyait le gravier comme s’il eût été à découvert. La nymphe avait chaud, elle comm.ença par tremper ses beaux pieds nus dans le fleuve, puis elle y entra jusqu’aux genoux; puis enfin, invitée par la solitude, elle détacha l’agrafe de sa tunique, déposa le chaste vêtement sur un saule, et se plongea tout entière dans l’eau. Mais à peine y futelle, qu’il lui sembla que cette eau frémissait d’amour, et la caressait comme si elle eût eu une âme. D’abord Arélhuse.

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ccrlaino d’é(re seule, y lit peu iratleniioii ; bieulôt cepeti' (lant il lui seuibla euleudre (jiiebiue bruil : elle courut au bord; mallieurcuseineiit elle était si troublée, (lu’au lieu de gagner la rive où était sa tunique, la pauvre nymphe se trompa et gagna la rive opposée. Elle y était à peine, qu’un beau jeune homme éleva la tête du milieu du courant, se^ coua ses cheveux humides, et, la regardant avec amour, lui dit : — Où vas-tu, Aréthuse ? Belle Aréthuse, où vas-tu?

Peut-être une autre se fût-elle arrêtée à ce doux regard et à cette douce voix ; mais, nous l’avons dit, Aréthuse était une vierge sauvage qui, n’accompagnant Diane que le jour, n’avait jamais vu la prude meurtrière d’Actéon s’humaniser de nuit pour le beau berger de la Carie. Aussi, au lieu de s’arrêter, elle se prit à fuir nue et toute ruisselante comme elle était. De son côté, Alphée ne fit qu’un bond du milieu de son cours sur sa rive, et se mit à sa poursuite nu et ruisseselant comme elle ; ils traversèrent ainsi, et sans qu’il la pût atteindre, Orchomène, Psophis, le mont Cyllène, le Ménale, l’Érymanthe et les campagnes voisines d’Élis, franchissant les terres labourées, les bois, les rochers, les montagnes, sans que le dieu pût gagner un pas sur la nymphe. Mais enfin, quand vint le soir, la belle fugitive sentit qu’elle commençait à s’affaiblir; bientôt elle entendit les pas du dieu qui pressaient ses pas ; puis, aux derniers rayons du soleil, elle vit son ombre qui touchait la sienne, elle sentit une haleine ardente brûler ses épaules. Alors elle comprit qu’elle allait être prise, et que, brisée de cette longue course, elle n’aurait plus de force pour se défendre : — A moi ! cria-telle, à moi, ô divine chasseresse I Souviens-toi que souvent tu m’as jugée digne de porter ton arc et les flèches! Diane, déesse de la chasteté, prends pitié de moi !

Et, à ces mots, la nymphe se vit enveloppée d’un nuage;

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Alpliée, quoique près de l’atteindre, la perdit à l’instant de vue. Au lieu de s’éloigner découragé, il resta obslinémenl à

même place. Mais, quand le nuage disparut, où était la nymphe, il n’y avait plus qu’un ruisseau; Aréthuse était métamorphosée en fontaine.

Alors Alphée redevint fleuve, et changea le cours de ses eaux pour les mêler à celles de la belle Aréthuse ; mais Diane, la protégeant jusqu’au bout, lui ouvrit une voie souterraine. Aréthuse prit aussitôt son cours au-dessous de la Méditerranée, et ressortit à Ortygie. Alphée, de son côté, s’engouffra près l’Olympie, et, toujours acharné à la poursuite de sa maîtresse, reparut à deux cents pas d’elle dans le grand port de Syracuse.

Aréihuse soutint toujours qu’elle n’avait pas rencontré Alphée dans son voyage sous-marin, mais, quelque serment que fît la pauvre nymphe, un pareil voisinage ne laissait pas d’être tant soit peu compromettant. Depuis cette époque, toutes les fois qu’on parlait de la chasteté d’Aréthuse devant Neptune et Amphifrile, les deux augustes époux souriaient de façon à faire croire qu’ils en savaient plus qu’ils ne voulaient en dire sur le passage du fleuve et de la fontaine à travers leur liquide royaume.

‘ Cependant, si problématique que fût la virginité de la nymphe, nous n’en réclamâmes pas moins l’honneur de lui être présentés. On nous conduisit devant un lavoir immonde, où une trentaine de blanchisseuses, les manches retroussées jusqu’aux aisselles, et les robes relevées jusqu’aux genoux, tordaient les chemises des Syracusains. On nous dit : Saluez, voici la fontaine demandée. Nous étions en face de la belle Aréthuse. Ce n’était pas la peine de faire tant la prude pour en arriver là.

Nous fûmes curieux néanmoins de goûter cette eau mira-

-E SPEUONAIIE.

culouse; nous prîmes un verre, et nous le plongeAnies à l’endroit môme où elle sort du rocher î elle est, à l’œil, d’une limpidité parfaite, mais un peu saumalre au goût. C’est une preuve de plus contre la pauvre nymphe, et qui porterait à penser qu’elle ne s’en est pas môme tenue, comme le dit Ausone, aux purs baisers de son amant ; incorruptarum miscentes oscula aquarum.

Voyez où conduit l’incrédulité: si Ton en croit les apparences, non-seulement Aréthuse ne serait plus vierge, mais encore elle serait adultère.

A quelques pas de la fontaine et sur la pointe méridionale de l’île, s’élevait le palais de Verrès : ses ruines ont servi à bâtir un fort normand au xi« siècle; çe fort occupe la place où était la roche de Denys, rasée par Timoléon.

En face, et de l’autre coté de l’ouverture du grand port, surgissait le Plemmyrium, dont les derniers vestiges ont diS’ paru ; c’était une forteresse bâtie par Archimède : quatre animaux en bronze, un taureau, un lion, une chèvre et un aigle, ornaient ses quatre angles tournés chacun vers un des quatre points cardinaux. Lorsqu’il faisait du vent, le vent s’engouffrait dans la gueule ou dans le bec de l’animal qui était tourné de son côté, et lui faisait pousser le cri qui lui était propre. C’était surtout, à ce qu’on assure, ce chef-d’œuvre éolique qui rendait Rome si fort jalouse de Syracuse.

Nous retraversâmes toute la ville pour visiter Neapolis; mais, à la porte, il nous fallut quitter notre voiture, la voie antique, qui conserve la trace des chars anciens, étant on ne peut plus incommode pour les calèches modernes.

Nous côtoyâmes le port de marbre, ayant à notre droite la mer, à notre gauche quelques masures. C’est dans ce port, le plus précieux joyau de Syracuse, que stationnait la flotte de la république. Xénagore y construisit la première galère

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à six rangs de rames, et Archimède y fit confectionner le merveilleux vaisseau qu’Hiéron II envoya à Ptolémée, roi d’Egypte, et qui, s’il faut en croire Athénée, avait vingt rangs de rameurs, et renfermait des bains, une bibliothèque, un temple, des jardins, une piscine et une salle de festins.

La roule que nous suivions conduit droit au couvent des capucins. Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes chez les bons pères, introduits par deux moines de la communauté que nous avions rejoints à mi-chemin, et avec lesquels nous avions fait route tout en causant. Le couvent était tenu avec une propreté admirable et qui contrastait avec l’effroyable saleté dont le spectacle nous poursuivait depuis notre entrée en Sicile. Cela affermit Jadin dans un dessein qu’il avait depuis longtemps : c’était de se mettre en pension dans un couvent pendant une huitaine de jours, pour y travailler à son aise, tout en examinant de près la vie du cloître. Il fit alors demander par monsieur de Gargallo aux bons pères s’ils ne voudraient point le recevoir pour hôte pendant une semaine. Les capucins répondirent que ce serait avec grand plaisir, et fixèrent le prix de la pension à . quarante sous par jour, logement et nourriture. Jadin était dans l’extase dépareillés conditions, et allait arrêter le marché avec le frère trésorier, lorsque monsieur de Gargallo lui dit tout bas d’attendre, avant de rien conclure, l’heure du dîner. Jadin demanda alors si ce dîner n’était point suffisamment copieux pour soutenir un estomac mondain. Monsieur de Gargallo lui répondit qu'au contraire les capucins passaient pour avoir des repas splendides et surtout très variés, mais que c’était dans la préparation de ces repas qu'existerait peut-être l’obstacle. Jadin pensa en frissonnant que, pour maintenir plus facilement son vœu de chasteté, la communauté mêlait peut-être au jus des viandes le

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