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CHAPELLE GOTHIQUE

On se rappelle celte petile chapelle gothique que me montra mon guide du haut de l’Épipoli, et que je ne voulus pas aller voir, retenu par la chaleur sénégalienne qu’il faisait en ce moment. Cette chapelle appartenait à la famille San- Floridio. Bâtie par un ancêtre du marquis actuel, elle servait surtout de lieu de sépulture à la famille. Il y avait une vieille tradition sur cette chapelle, qui ne contenait pas seulement, disait-on, des caveaux mortuaires : on parlait de souterrains inconnus, dans lesquels un comte de San-Floridio se serait réfugié à l’époque des guerres avec les Aragonais d’Espagne, guerres pendant lesquelles son patriotisme l’aurait fait condamner à mort. La tradition ajoutait qu’il était resté dans cette retraite pendant dix ans, et y avait été régulièrement nourri par de vieux serviteurs, qui, au risque de leur propre vie, lui portaient toutes les deux nuits, dans ce souterrain, de quoi boire et de quoi manger. Vingt fois le comIe de San-Floridio aurait pu se sauver et gagner Malte

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OU la France ; mais il ne voulut jamais consentir à quitter la Sicile, espérant toujours que l’heure de la liberté sonnerait pour elle, et pensant qu’il devait être là au premier signa).

En 1785, il y avait encore deux rejetons mâles de cette famille, le marquis et le comte de San-Floridip. Le iparquis habitait Messine, et le comte Syracuse. Le marquis était veuf et sans enfans, et n’avait près de lui que deux serviteurs : une jeune fille de Catane, nommée Teresina, qui avait appartenu à sa femme, et pouvait avoir dix-huit ou vingt ans à peu près; puis un homme de trente ans au plus, qu’on appelait Gaëtano Cantarello, le dernier descendant de cette race de serviteurs fidèles qui avaient donné à l’ancien marquis une si grande preuve de dévouement, et qui, de père en fils, étaient demeurés dans la maison de l’aîné de la famille. Cet aîné connaissait seul le secret du souterrain, secret qu’il transmettait à son fils, et qui était d’autant mieux gardé, que d’un jour à l’autre les marquis de San-Floridip, qui étaient restés constamment dans le parti patriQte, pouvaient avoir besoin de recourir de nouveau à cet introuvable usile,

Nous avons raconté, à propos de Messine, le tremblement de terre de 1795 et ses déplorables suites. Le marquis de San-Floridio fut une des victimes de ce triste événeipent. La toiture de son palais s’enfonça, et il fut tué par la cbute d une poutre ; ses deux serviteurs, Teresina et Gaëtano, échappèrent sans blessures au désastre, quoique Gaëtanq, pour essayer de sauver son maître, disait-on, fût resté plus d’une heure sous les décombres de la maison. Le comte de San-Floridio, qui représentai ^ la branche cadette, se trouva ainsi le chef de la famille, et hérita du litre et de la fortune de son aîné. Le marquis étant mort au moment où il s’y attendait le moins, avait emporté avec lui Iq secret de la chapelle; mais, il faut le dire, ce ne fut pas ce secret que le

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comte (le San-Floridio regretia le plus; ce fut une somnuî do 50 ou 00,000 ducats d’argent comptant (jue l’on savait exister dans les cotfres du défunt, et cpie, malgré des fouilles multipliées, on ne parvint pas à retrouver. Le pauvre Gantarello était au désespoir de cette disparition, qu’on pouvait, disait-il en s'arrachant les cheveux, lui imputer, à lui. Le comte le consola de son mieux, en lui disant que la fidélité des serviteurs de la famille était trop connue pour qu’un pareil soupçon le pût atteindre; et, comme preuve de ce qu’il avançait, il lui offrit près de lui la place qu’il occupait près de son frère; mais Cantarello répondit qu’après avoir perdu un si bon maître, il ne voulait plus appartenir à personne. Le comte lui demanda alors s’il connaissait le secret de la chapelle ; Cantarello assura que non. Une somme assez ronde, offerte k la suite de cette conversation par le comte, fut refusée par ce digne serviteur, qui se retira dans les environs de Catane, et dont on n’entendit plus parler. Le comte de San Fioridio se mit en possession de la fortune de son frère, qui était immense, et prit le titre de marquis.

Dix ans s’étaient écoulés depuis cet événement, et le marquis de San-Floridio, qui avait fait rebâtir le palais de son frère, habitait l’été Messine et l’hiver Syracuse; mais qu’il fût à Syracuse ou â Messine, il ne manquait jamais de faire dire, à la chapelle de la famille, une messe pour le repos de râme du défunt. Cette messe était célébrée k l’heure même où l’événement avait eu lieu, c’est-à-dire à neuf heures du soir.

On en était arrivé au dixième anniversaire, qui devait se célébrer avec la pompe habituelle, mais auquel devait assister un nouveau personnage, qui joue le principal rôle dans celte histoire. C’était le jeune comle don Ferdinand de San- Floridio, qui, ayant atteint sa dix-huitième année, venait de

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finir ses classes, et arrivait du collège de Palerme depuis quelques jours seulement.

Don Ferdinand savait parfaitement qu’il portait un des plus beaux noms, et qu’il devait hériter d’une des plus grandes fortunes de la Sicile. Aussi avait-il tourné au vrai gentilhomme. C’était un beau garçon aux cheveux d’un noir d’ébène, qui disparaissait malheureusement sous la poudre qu’on portait à cette époque, aux yeux noirs, au nez grec et aux dents d’émail, portant le poing sur la hanche, le chapeau un peu de côté, et plaisantant fort, comme c’était la mode à celte époque, aux dépens des choses saintes; au reste, excellent cavalier, fort sur l’escrime, et nageant comme un poisson; toutes choses qui s’apprenaient au collège des nobles. Seulement on disait qu’à ces leçons classiques les belles dames de Palerme en avaient ajouté d’autres, auxquelles le comte Ferdinand n’avait pas pris moins de goût qu’à celles dont il avait si bien profité, quoique ces leçons féminines ne fussent pas portées sur le programme universitaire. Tant il y a enfin que le comte revenait à Syracuse, jeune, beau, brave, et dans cet âge aventureux où chaque homme se croit destiné à devenir le héros de quelque roman.

Ce fut sur ces entrefaites qu’arriva le jour anniversaire de la mort du marquis. Le père et la mère du comte prévinrent trois jours d’avance leur fils de se tenir prêt pour cette funèbre cérémonie. Don Ferdinand, qui hantait peu les églises, et qui, ainsi que nous l’avons dit, était on ne peut plus voltairien, aurait fort désiré pouvoir se dispenser de cette corvée; mais il comprit qu’il n’y avait pas moyen de se soustraire à ce devoir de famille, et que toute escapade de ce genre, à l’endroit d’un oncle dont on avait hérité cent mille livrés de rentes, serait on ne peut plus inconvenante. D’ail-

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sor)

leurs il espérait que la cérémonie attirerait ù la petite chapelle, si isolée qu’elle fût, quelque belle dame de Syracuse ou quelque jolie paysanne de Belvédère, et qu’ainsi la toilette qu’il était obligé de faire, à cette triste occasion, ne serait pas tout à fait perdue. Don Ferdinand se prêta donc d'assez bonne grâce à la circonstance, et, après avoir mis son père et sa mère dans leur litière, sauta aussi résolûment dans la sienne que s’il se fût agi pour lui d’aller figurer dans un quadrille.

Disons un mot en passant de cette charmante manière de voyager. Il n’y a en Sicile que trois modes de locomotion : la voiture, le mulet ou la litière.

La voiture est dans la vieille Trinacrie ce qu’elle est partout, si ce n’est qu’elle a conservé une forme de carrosse qui réjouirait on ne peut plus les yeux de ce bon duc de Saint-Simon, si, pour punir les péchés de notre époque. Dieu permettait qu’il revînt en ce monde. Les carrosses sont faits pour les rues où l’on peut passer en carrosse, et pour les routes où l’on peut voyager en voiture; il y a plus ou moins de rues praticables dans chaque ville, et je n’en pourrais dire le nombre. Quant aux routes, elles sont plus faciles à compter : il y en a une qui se rend de Messine à Païenne, et vice versâ. 11 en résulte que, quand on voyage partout ailleurs que sur celte ligne, il faut aller à mulet ou en lit ère.

Tout le monde sait ce que Vest que d’aller à mulet, je n’ai donc pas besoin de m’étendre sur ce mode de voyage, mais on ignore assez généralement ce que c’est que d’aller en litière, du moins comme on l’entend en Sicile.

La litière est une grande chaise k porteurs, construite généraiemeiu pour deux personnes, qui, au lieu d’être assises côte à côte, comme dans nos coupés modernes, sont placées

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face à face, comme dans nos anciens vis-à-vis. Celte litière est posée sur un double brancard, qui s’adapte au dos de deux mulets : un serviteur conduit le premier, et le second n’a qu’à suivre. Il en résulte que le mouvement de la litière, surtout dans un pays aussi accidenté que l’est la Sicile, correspond assez exactement au mouvement de langage d’un vaisseau, et donne de même le mal de mer. Aussi prend-on généralen)ent en exécration les personnes avec lesquelles on voyage de cette manière. Au bout d’une heure de cette locomotion, on se dispute avec son meilleur ami, et, à la fin de la première journée, on est brouillé à mort. Damon et Py^ tbias, ces antiques modèles d’amitié, partis de Catane .en litière, se seraient battus en duel en arrivant à Syracuse, et se seraient égorgés fraternellement, ni plus ni moins qu’Étéocle et Polynice.

Le marquis et la marquise descendirent de leur litière en se disputant, et sans que l’un songeât à offrir la main à l’autre, de sorte que la marquise fut obligée d’appeler ses domestiques pour qu’ils l’aidassent à descendre. Quant au jeune comte, il sauta lestement de la sienne, tira un beau miroir de sa poche pour s’assurer que sa coiffure n’était pas dérangée, rajusta son jabot, jeta aristocratiquement son chapeau sous son bras gauche, et entra dans la petite église à la suüe de ses nobles parens.

Contre l’attente du jeune comte, il n’y avait, à l’exception du prêtre, du sacristain et des enfqns de chœur, absolument personne dans la chapelle. 11 jeta donc un regard assez maussade de tous côtés, fit mondainement trois ou quatre tours dans l’église, et finit, se trouvant fort durement à genoux, par s’asseoir dans le confessionnal, où, préparé comme il rétait au sommeil par le mouvement de la litière, il ne tarda point à s’endormir.

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Le comte dormait comme on dort à dix-huit ans. Aussi Toftice des morts s’écoula-t-il sans que serpent, orgue, ni De Profundis le réveillassent. L’oflice terminé, la marquise le clierclia de tous côtés et l’appela même à voix basse ; mais le marquis, aigri encore par son voyage, se retourna vers sa femme, et lui dit que son fils n’était qu’un libertin qu’elle gâtait par son excessive faiblesse maternelle, et qu’il voyait bien que, quand il était perdu, ce n’était pas à l’église qu’il fallait le chercher. La pauvre mère n’avait rien à répondre à cela : l’absence du jeune homme, dans une circonstance aussi solennelle, déposait contre lui; elle baissa la tête et sortit de la chapelle. Derrière elle, le marquis en ferma la porte à clef, et tous deux remontèrent dans leur litière pour revenir à Syracuse. La marquise avait jeté un instant les yeux dans la litière de son fils, espérant l’y trouver ; elle se trompait, la litière était parfaitement vide. Elle ordonna alors aux porteurs d’attendre jusqu'à ce que son fils revînt ; mais le marquis passa la tête par la portière disant que, puisque son fils avait trouvé bon de s’éloigner sans dire où il allait, il reviendrait à pied, ce qui au reste n’était pas une grande punition, la chapelle étant éloignée d’une lieue à peine de Syracuse. La marquise, qui était habituée à obéir, monta passivement dans la litière conjugale, qui se mit aussitôt en route, suivie par la litière vide.

En rentrant au palais, elle s’informa tout bas du comte, et apprit avec une certaine inquiétude qu’il n’avait pas reparu. Cependant cette inquiétude se calma bientôt lorsqu’elle songea que le marquis avait une maison de campagne à Belvédère, et que, selon toute probabilité, son fils, réfléchissant que, passé onze heures, Syracuse fermait ses portes sous prétexte qu'elle est ville de guerre, irait coucher à cette maison de campagne.

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Mais, comme le lecteur le sait, il n’était rien arrivé de tout cela. Le comte de San-Floridio ne battait pas la campagne comme l’en accusait le marquis, et n’était point allé coucher à Belvédère comme l’espérait la marquise. Il dormait bel et bien dans son confessionnal, rêvant que la princesse de M..., la plus jolie femme de Palerme, lui donnait, tête à tête, une leçon de natation dans les bassins de la Favorite, et ronflant joyeusement à ce doux rêve.

A deux heures du matin il s’éveilla, étendit les bras, bâilla, se frotta les yeux, et, se croyant dans son lit, voulut changer de côté ; mais il se cogna rudement la tête à l’angle du confessionnal. Le choc avait été si rude que le jeune comte en ouvrit les yeux tout grands et se trouva réveillé du coup. Au premier abord, il regarda avec étonnement autour de lui, n’ayant aucune idée du lieu où il se trouvait; peu à peu le souvenir lui revint; il se rappela le voyage de la veille, son désappointement en rentrant dans la chapelle, et enfin le moment de lassitude et d’ennui qui l’avait conduit dans le confessionnal, où il s’était endormi et où il se réveillait. Dès lors il devina le reste ; il comprit que son père et sa mère, ne le voyant plus auprès d’eux, étaient retournés à Syracuse, et l’avaient laissé, sans s’en douter, derrière eux dans la chapelle. Il alla à la porte, la trouva hermétiquement fermée, ce qui le confirma dans cette supposition ; alors il tira de son gousset une montre à répétition, la fit sonner, s’assura qu’il était deux heures et demie du malin, jugea fort judicieusement que les portes de Syracuse étaient fermées, et que tout le monde était couché au château de Belvédère, ce qui ne lui laissait d’autre chance que de passer la nuit à la belle étoile. Trouvant qu’à tout prendre, si on était moins bien dans un confessionnal que dans son lit, on y était toujours mieux que dans un fossé, il se réintégra donc dans son alcôve improvi-

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sée, s’y accouda du mieux qu’il put, et referma les yeux afin d'y reprendre au plus tôt ce bon sommeil dont le (il avait été momentanément interrompu.

Le comte était peu ù peu retombé dans cette sorte de crépuscule intérieur qui n’est déjà plus le jour, et qui n’est pas encore la nuit de la pensée, lorsque l’ouïe, ce dernier sens qui s’endort en nous, lui transmit vaguement le bruit d’une porte que l’on ouvrait, et qui, en s’ouvrant, criait sur ses gonds. Le comte se redressa aussitôt, plongea ses regards dans l’église, et aperçut, à la lueur de la lanterne qu’il portait à la main, un homme incliné devant l’autel latéral le plus rapproché du confessionnal où il se trouvait. Presque aussitôt cet homme se releva, approcha la lanterne de sa bouche et la souffla ; puis, s’enveloppant de ce manteau moitié italien, moitié espagnol, que les Siciliens appellent un ferrajiolo^ il traversa l’église dans toute sa longueur, assourdissant autant que possible le bruit de sa marche, passa si près du comte que don Ferdinand eût pu le toucher en étendant la main, s’avança vers la porte de sortie, l’ouvrit, et disparut en la refermant à clef derrière lui.

Don Ferdinand était resté muet et immobile à sa place, moitié de crainte, moitié de surprise. Notre jeune comte n’était pas une de ces âmes de fer comme on en rencontre dans les romans, un de ces héros qui, comme Nelson, demandent à quinze ans ce que c’est que la peur. Non, c’était tout bonnement un jeune homme brave et aventureux, mais superstitieux comme on l’est en Sicile, ou comme on le devient partout ailleurs, quand on se trouve de nuit seul dans une chapelle isolée, avec des tombes sous ses pieds, un autel devant soi. Dieu au dessus de sa tête, et le silence partout. Aussi, quoique don Ferdinand eût porté la main tout d’abord à son épée, afin de se défendre contre cette apparition

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quelle qu’elle fût, il vit sans déplaisir, pris comme il l’était, à l’improviste, au beau milieu de son demi-sommeil, cette apparition passer près de lui sans faire mine de le remarquer. Au premier aspect, il avait cru avoir affaire à quelque être fantastique, à quelqu’un de ses aïeux qui, mécontent de la partialité avec laquelle on accordait une messe annuelle au feu marquis, sortait tout doucement de sa tombe pour venir réclamer la même faveur.. Mais quand l’être mystérieux avait approché, pour la souffler, la lanterne de sa bouche, la lueur qu’elle projetait avait éclairé son visage, et le comte avait parfaitement reconnu dans le personnage au manteau un homme de haute taille, âgé de quarante à quarante-cinq ans, auquel sa barbe et ses moustaches noires donnaient, ainsi que la préoccupation intérieure qui l’agitait sans doute, une physionomie sombre et sévère. Il savait donc à quoi s’en tenir sur ce point, et était convenu qu’il venait de se trouver en face d’un être de la même espèce, sinon du même rang, que lui. Cette conviction était bien déjà quelque chose, mais ce n’était point assez pour tranquilliser tout à fait le comte : un homme inconnu ne pénétrait pas ainsi dans une chapelle, où il n’avait évidemment que faire, sans quelque mauvaise intention. Nous devons donc avouer que le cœur du jeune comte battit fortement lorsqu’il vit passer cet homme à deux pas de lui ; et ces battemens, qui prouvaient, quelle qu’en fût la cause, une surexcitation violente, ne cessèrent que dix minutes après que la porte se fut refermée, et que don Ferdinand se fut assuré qu’il était bien seul dans la chapelle.

On comprend qu’il ne fut plus question pour le jeune homme de se rendormir; perdu dans un monde de conjectures, il passa le reste de la nuit l’œil et l’oreille au guet, cherchant à donner une base quelque peu solide aux édifices successifs que bâtissait son imagination. Ce fut alors qu’il se

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rappela cette tradition de famille où il était question d’un souterrain dans lequel un marquis de San-Floridio, proscrit et condamné à mort, était resté caché près de dix ans ; mais il savait aussi que son oncle était mort sans avoir le temp^ de léguer le secret du souterrain à personne. Néanmoins, ce souvenir, tout incomplet et incohérent qu’il fût, jeta comme un rayon de lumière dans la nuit qui enveloppait le jeune comte : il pensa que ce secret, qu’il croyait scellé dans une tombe, avait bien pu être découvert par le hasard. La première conséquence de cette nouvelle idée fut que le souterrain était devenu le repaire d’une bande de brigands, et qu’il avait eu l’honneur de se trouver en face de leur capitaine; mais bientôt don Ferdinand réfléchit que, depuis assez longtemps, on n’avait entendu parler dans les environs d’aucun vol considérable ou d’aucun meurtre important. Il y avait bien, comme toujours, quelques petites filouteries de bourses et de tabatières, quelques coups de couteau échangés par-ci par-là, et qui liraient une ou deux fois la semaine le capitaine de nuit de son sommeil ; mais rien de tout cela n’indiquait une bande organisée, permanente, et commandée par un chef aussi résolu que paraissait l’être l’homme au manteau : il fallait donc abandonner cette hypothèse.

Cependant, tandis que le jeune comte faisait et défaisait mille conjectures, le temps s’était écoulé, et les premiers rayons du jour commençaient à paraître; il pensa que, s’il voulait approfondir plus tard cette étrange aventure, il ne fallait pas qu’il se laissât voir aux environs de la chapelle- En conséquence, profitant du demi-crépuscule qui régnait encore, il monta, à l’aide de plusieurs chaises, sur une fenêtre, l’ouvrit, se laissa glisser en dehors, tomba sans accident d'une hauteur de huit ou dix pieds, rentra à Syracuse au moment de l’ouverture des portes, et, moyennant deux onces,

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le concierge lui promit de dire au marquis et à la marquise qu’il était rentré la veille une demi- heure après eux.

Grâce à cette précaution, les choses se passèrent comme le jeune comte l’avait désiré ; et lorsqu’il descendit pour le déjeuner, le marquis se contenta si facilement de l’excuse que son fils lui donna pour sa disparition de la veille, que celui-ci vit bien que son père, trompé par le concierge sur le temps qu’elle avait duré, n’y attachait qu’une médiocre importance.

Il n’en fut pas ainsi de la marquise: elle avait veillé jusqu’au jour et avait entendu rentrer son fils, mais elle se garda bien de souffler le mot sur cette escapade, de peur que son bien-aimé don Ferdinand ne fût grondé. D’ailleurs il y a toujours dans les premières absences nocturnes de son fils quelque chose qui fait sourire l’amour-propre d’une mère.

En se retrouvant dans sa chambre et bientôt dans son lit, don Ferdinand avait d’abord espéré se dédommager de l’interruption causée dans son sommeil par l’apparition de l’homme mystérieux ; mais à peine avait-il eu les yeux fer-, més, que celte apparition s’était reproduite dans son souvenir, et, malgré la fatigue dont ce jeune homme était accablé, avait constamment chassé loin de lui le sommeil. Don Ferdinand n’avait donc fait que penser à son aventure nocturne lorsque l’heure du déjeuner arriva, et qu’il fut forcé de descendre.

Nous avons dit que le déjeuner se passa pour don Ferdinand aussi bien qu’il avait pu espérer; aussi, enhardi par l’indulgence de son père, le comte parla-t-il avec une apparente indifférence d’aller chasser dans les Pantanelli. Le marquis ne mit aucun empêchement à ce projet, et, après le déjeuner, le comte, armé de son fusil, suivi de son chien et

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muni de la clef de la chapelle, partit, promettant h sa mère de lui rapporter un plat de bécassines pour son dîner.

Le comte traversa les Pantanelli pour l’acquit de sa conscience, et afin de crotter ses guêtres et son chien, tira deux ou trois bécassines qu’il manqua ; arrivé à la hauteur de la chapelle, il piqua droit à la porte, l’ouvrit et la referma derrière lui sans avoir été vu. La chose n’était point étonnante • il était une heure de l’après-midi, et à une heure de l’aprèsmidi, à moins d’avoir été changé en lézard comme Stellio par Gérés, il n’est point d’usage, en Sicile, de courir les champs.

Malgré l’exiguité des fenêtres et l’assombrissement du jour extérieur, qui ne pénétrait qu’à travers des vitraux coloriés, l'intérieur de la chapelle était suffisamment éclairé pour que don Ferdinand pût se livrer à ses recherches. Il commença par marcher droit au confessionnal où il s’était endormi ; de là il reporta les yeux vers l’autel devant lequel il avait vu s’incliner l’homme au manteau. Alors il alla à l’autel, et chercha des deux côtés s’il ne trouverait pas une issue quelconque, mais sans rien voir. Cependant, à la droite du tabernacle, son chien flairait obstinément la muraille, comme s’il eût reconnu une piste, et il regardait son maître en poussant des gémissemens sourds et prolongés. Don Ferdinand, qui connaissait l’instinct de ce fidèle animal, ne douta plus dès lors que l’inconnu ne fût sorti de cette partie de la muraille ; mais il eut beau regarder, il ne vit aucune trace d’une issue quelconque, de sorte qu’après une heure de recherches inutiles, don Ferdinand sortit de la chapelle, désespérant de découvrir par les moyens ordinaires le mystère qu’elle renfermait.

En sortant de la chapelle, le jeune comte s’était déjà arrêté au seul parti qui lui restât à prendre : c’était de s’enfermer

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de nouveau nuitamment dans la chapelle, d’y guetter l’homme au manteau, et, à l’aide de l’obscurité, de surprendre son secret. Ce projet nécessitait certains arrangemens préparatoires et une somme d’indépendance et de liberté que don Ferdinand ne pouvait espérer à Syracuse, placé coâime il l’était sous la double surveillance du marquis et de la marquise; aussi son plan fut-il promptement arrêté.

En revenant, il passa de nouveau par les marais, qui fourmillaient de gibier, et comme le jeune homme était bon tireur quand il n’était surpris par aucune distraction au moment de mettre en joue, il eut bientôt fait une collection honorable de bécassines, de sarcelles et de râles. En rentrant, il déposa le produit de sa chasse aux pieds de sa mère, et déclara qu’il s’était si fort amusé dans l’excursion qu’il venait de faire, qu’avec la permission du marquis et de la marquise, il comptait aller passer quelques jours à Belvédère afin d’être plus à même de se livrer tout à son aise au plaisir de la chasse. Le marquis, qui était fort accommodant toutes les fois qu’il ne devait pas aller, qu’il n’allait pas ou qu’il n’avait pas été en litière, répondit qu’il n’y voyait pas d’inconvénient; la marquise essaya défaire quelques observations sur cet amusement; mais le marquis répondit qu’au contraire la chasse était un plaisir tout aristocratique, et qui lui paraissait merveilleusement convenir à un gentilhomme. Lui-même, ajouta t-il, s’y était fort livré dans son temps, et ses ancêtres en avaient fait leur exercice favori. D’ailleurs, dans l’antiquité même, la chasse était spécialement réservée aux gentilshommes des meilleures maisons, témoin Méléagre, qui était fils d’OEnée et roi de Calydon ; Hercule, qui était fils de Jupiter et de Sémélé, et enfin Apollon, qui, fils de Jupiter et de Latone, c’est-à-dire de dieu et de déesse, n’avait aucune tache dans ses quartiers paternels et maternels, de

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telle sorte qu'il eût pu, comme lui, marquis de San-Floridio, être chevalier de Malle do justice. Le martiuis savait bien qu’il y avait loin du serpent Python, du lion de Néméeetdu sanglier de Galydon, à des bécassines, à des râles et à des sarcelles; mais, à tout prendre, son fils, si brave qu’il fût, ne pouvait tuer que ce qu’il rencontrait, et, si par hasard son chien faisait lever un monstre quelconque, il était bien certain que don Ferdinand le mettrait à mort.

La pauvre mère n’avait rien à répondre à une harangue si savante; aussi se contenta-t-elle de soupirer, d’embrasser son fils, et de lui recommander d’être prudent.

Le même soir, don Ferdinand était installé dans la maison de campagne du marquis de San-Floridio, laquelle était située à cinq cents pas à peine de la chapelle gothique, qui en était une dépendance.

Quelque envie qu’eût le jeune homme de renouveler incontinent son expérience nocturne, force lui fut d’attendre au lendemain. Il lui fallait faire connaissance avec les localités, se procurer la clef de la porte du parc, et prendre quelques informations dans le voisinage.

Les informations furent sans résultat. On se rappelait bien avoir vu venir de temps en temps à Belvédère un homme dont le signalement répondait à celui que donnait le comte, mais on ne connaissait pas cet homme. Cependant le jardinier promit de prendre des renseignemens plus positifs sur cet étranger.

La nuit venue, don Ferdinand sortit par la porte du jardin, armé de son épée et d’une paire de pistolets, s’achemina seul vers la chapelle, s’y enferma, gagna le confessionnal, s’y installa comme une sentinelle dans sa guérite, et veilla jusqu’au jour sans voir se renouveler l’apparition ni aucun autre événement qui y eût trait.

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Le lendemain, le surlendemain et la troisième nuit, le comte renouvela la même expérience, sans en obtenir aucun résultat. Don Ferdinand commença k croire qu’il avait fai] un rêve, et que son chien avait flairé la piste de quelques rats.

Don Ferdinand ne se tenait cependant point pour battu, et comptait passer encore la nuit suivante à son poste ordinaire , lorsque sa mère lui fit dire qu’ayant appris que sa sœur, abbesse du couvent des Ursulines à Catane, était fort malade, elle désirait lui faire une visite, et le priait de lui servir de chevalier. Don Ferdinand, tout absolu dans ses vo lontés qu’il était, avait été élevé dans des traditions de respect aristocratique pour ses parens. Il recommanda au jardinier de bien remarquer, en son absence, si l’homme à la barbe noire ne revenait pas à Belvédère, et partit aussitôt pour aller se mettre à la disposition de la marquise.

La marquise partait le lendemain malin ; elle comptait que son fils et elle feraient route en litière; mais don Ferdinand, qui exécrait ce mode de locomotion, demanda la permission d’accompagner sa mère à cheval. La permission lui fut accordée, l’équitation, au dire du marquis, n’étant point un exercice moins aristocratique que la chasse, et faisant partie de ceux qui conviennent essentiellement à l’éducation d’un gentilhomme.

La marquise et le comte partirent à l’heure fixée, accompagnés de leurs campieri. Comme ils approchaient de Millili, le comte en vit sortir un homme à cheval, qui, par le chemin qu’il suivait, devait nécessairement le croiser. A mesure que cet homme approchait, don Ferdinand le regardait avec une attention plus grande : il lui semblait reconnaître l’homme au manteau; lorsqu’il fut à vingt pas de lui, il n’eut plus de doute.

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