‹ Le VéloceChapitre 25 sur 75 · I.E Sl'EHONAIŒ · texte numérisé non relu

I.E Sl'EHONAIŒ

Vingt projets plus insensés les uns que les autres passèt reut à rinstant dans l’esprit du jeune homme : il voulait marcher droite rinconnu, lui mettre le pistolet sur la gorge, et lui faire avouer ce qu’il était venu faire dans la chapelle de sa famille; il voulait le suivre de loin, et, en arrivant à Belvédère, le faire arrêter; il voulait attendre le soir, revenir de nuit à franc étrier, et se cacher de nouveau dans le confessionnal, espérant le surprendre; puis il examinai- Tune après l’autre les difficultés ou plutôt les impossibilités de ces divers plans, et reconnaissait que non-seulement ils étaient impraticables, mais encore qu’ils lui enlevaient toute chance d’arriver à son but. Pendant ce temps, l’homme au manteau était passé.

Don Ferdinand, qui était resté en arrière, immobile sur la grande route, comme si lui et son cheval étaient pétrifiés, fut tiré de ses réflexions par un des campieri de sa mère qui venait lui demander, de la part de la marquise, la cause de cette étrange station sous un soleil de trente-cinq degrés. Don Ferdinand répondit qu’il examinait le paysage, qui, du point où il était parvenu, lui paraissait on ne peut plus pittoresque; et, donnant un coup d’éperon à son cheval, il rejoignit la litière de la marquise.

Cependant une chose tranquillisait don Ferdinand : c’est que les visites de l’inconnu à la chapelle de sa famille étaient sans doute périodiques, et que, six jours s’étant écoulés depuis la dernière qu’il avait faite jusqu'à celle qu’il comptait y faire sans doute le soir même, il n’avait qu’à attendre six autres jours encore pour le voir reparaître. Il continua donc sa route, un peu tranquillisé par celte probabilité, que la confiante imagination de la jeunesse ne tarda point à changer chez lui en certitude.

En arrivant à Catane, la marquise trouva sa sœur infini-

IMPHESSIONS DE VOYAGE.

ment mieux. La vénérable abbesse, ayant reçu l’archevêque de Palerme à son passage à Gatane, lui avait offert un dîner splendide, et s’élait donné, pour lui faire honneur, une indigestion de meringues aux confitures. L’intensité du mal avait été si grande, qu’on avait cru d’abord les jours del’abbesse en danger, et qu’on s’était empressé d’écrire à la marquise; mais la maladie avait bientôt cédé aux attaques réitérées que la science avait dirigées contre elle, et la digne abbesse était à cetté heure tout à fait hors de danger.

En sa qualité de neveu de la supérieure, don Ferdinand avait été reçu dans l’enceinte interdite aux profanes, et réservée aux Seules brebis du Seigneur. Jamais le jeune comte n’avait vu pareille réunion d’yeux noirs et de blanches mains j il en fut d’abord ébloui au point de ne savoir auxquels entendre ; de leur côté, jamais les nonnes n’avaient vu, même à travers la grille du parloir, un si élégant cavalier, et les saintes filles en étaient tout en émoi. Enfin, au bout de deux ou trois jours, il y avait déjà force œillades échangées avec les plus jolies, et force billets glissés dans les mains des moins sévères, lorsque la marquise annonça à son fils qu’il eût à se tenir prêt à repartir le lendemain avec elle pour Syracuse. La nouvelle de ce départ vint arracher le comte à ses rêves d'or, et fit verser force larmes dans le couvent. Mais don Ferdinand promit bien à sa tante, qu’il voyait pour la première fois, et qu’il avait prise en affection dès la première vue, de venir lui rendre visite aussitôt que la chose lui serait possible. Cette promesse se répandit à rinsiaiit dans la sainte communauté, et changea les désespoirs du départ en une douce mélancolie.

A Gatane, dans le couvent dirigé par sa vénérable (ante> au milieu de tous ces yeux siciliens, les plus beaux yeux du monde, don Ferdinand aurait peut-être oublié le mystère de

LK SOEHONARE.

la cliapollc ; mais une fois de relour à Syracuse, il ne pensa |)lus à aiUre chose, prétexla une recrudescence de passion pour la chasse, el courut de nouveau s’installer au château de Belvédère.

L’homme au manteau y avait reparu, et le jardinier, sur ses gardes cette fois, s était mis à sa piste et avait pris des informations nouvelles; ces informations, au reste, se réduisaient à de bien vagues éclaircissemens. Du nom de l’homme au manteau on ne savait absolument rien; seulement, on le connaissait pour un personnage fort charitable, qui, chaque fois qu’il passait à Belvédère, y répandait de nombreuses aumônes. Il s’arrêtait d’ordinaire chez un paysan nommé Rizzo. Le jardinier s’était rendu chez ce paysan, et avait interrogé toute la famille, mais il n’en avait rien appris, sinon que l’homme au manteau leur avait, à différentes reprises, rendu quelques visites sous prétexte de s’informer de la demeure des plus pauvres habitans de Belvédère. Bien souvent il les avait chargés aussi d'acheter des alimens de toute sorte, comme du pain, du jambon, des fruits, qu'il distribuait lui-même aux nécessiteux. Deux ou trois fois seulement, il était venu accompagné d’un jeune garçon enveloppé d’un long manteau, et qui, chaque fois, était fort triste. Malgré le soin qu’il prenait de le cacher, les paysans avaient cru, dans ce jeune garçon, reconnaître une femme, et avaient plaisanté l’homme au manteau sur sa bonne fortune; mais l’inconnu avait pris la plaisanterie du mauvais côté, et avait répondu, d’un ton qui n’admettait point de réplique, que celui qui l’accompagnait, et qu’on prenait pour une femme, était un jeune prêtre de ses parens qui ne pouvait s’habituer au séjour du séminaire, et qu’il faisait sortir de temps en temps pour le distraire un peu.

Il y avait quinze jours à peu près que l’inconnu avait ame-

IMPRESSIONS DE VOYAGE

né chez les Rizzo ce jeune garçon, ou cette jeune femme; car, malgré rexplication donnée par l’homme au manteau, ils continuaient à conserver des doutes sur le sexe de ce personnage.

Tout cela, comme on le comprend bien, loin d’éteindre la curiosité du jeune comte, ne fit que l’exciter de plus en plus ; aussi, dès la nuit suivante, était-il à son poste; mais ni cette nuit, ni le lendemain, il ne vit paraître celui qu’il attendait. Enfin, pendant la troisième nuit, la septième qui se fût écoulée depuis sa rencontre sur la grande route, il entendit la porte d’entrée rouler ^r ses gonds, puis se refermer ; un instant après, une lanterne brilla tout à coup, comme si on l’eût allumée dans l’église même; cette lanterne, comme la première fois, s’approcha du confessionnal, et à sa lueur don Ferdinand reconnut l’homme au manteau. Cet homme marcha droit à l’autel, souleva le degré qui formait la dernière de ses trois marches, y prit un objet que don Ferdinand ne put distinguer, s’approcha de la muraille, parut introduire une clef dans une serrure, entrouvrit une porte secrète qui, pratiquée entre deux pilastres, faisait mouvoir un pan de pierres, referma cette porte derrière lui et disparut.

Cette fois, don Ferdinand était bien éveillé; il n’y avait pas de doute, ce n’était pas une vision.

Don Ferdinand réfléchit alors sur la conduite qu’il allait tenir. S’il eût fait grand jour, s’il eût eu des témoins pour applaudir à son courage, s’il eût été excité par un mouvement d’orgueil quelconque, il eût attendu cet homme à sa sortie, aurait marché droit à lui, et, l’épée à la main, lui aurait demandé l’explication du mystère. Mais il était seul, il faisait nuit, personne n’était là pour applaudir à la façon cavalière dont il se mettait en garde : don Ferdinand écouta la

IK SPEUONARE.

voix de la prudence. Or, voici ce que la prudence lui conseilla.

L’inconnu s’était agenouillé devant l’autel, avait soulevé une pierre; sous cette pierre, il avait pris un objet, qui devait être une clef, puisqu’avec cet objet il avait ouvert une porte. Sans doute, en sortant, il déposerait la clef à Tendroit où il l’avait prise, et s’éloignerait de nouveau pour sept ou huit jours. Ce qu’il y avait de mieux à faire pour le jeune comte était donc d’attendre qu’il fût éloigné, de prendre la clef, d’ouvrir la porte à son tour, et de pénétrer dans le souterrain.

Ce plan était si simple, qu’on ne doit point s’étonner qu’il se soit présenté à l’esprit de don Ferdinand, et que son esprit s’y soit arrêté. Cela n’empêchait pas, comme pourraient le présumer quelques imaginations aventureuses, que don Ferdinand ne fût un très brave et très chevaleresque jeune homme; mais, comme nous l’avons dit, personne ne le regardait, et la prudence l’emporta sur l’orgueil.

Il attendit près de deux heures ainsi, sans voir paraître personne. Quatre heures du matin venaient de sonner lorsqu’enfin la porte se rouvrit; l’homme au manteau sortit sa lanterne à la main, s’approcha de nouveau de l’autel, leva la pierre, cacha la clef, rajusta le degré de façon à ce qu’il fût impossible de voir qu’il se levait ou s’abaissait à volonté, passa de nouveau à deux pas de don Ferdinand, soutïla sa lanterne comme il avait fait la première fois, et sortit, refermant la grande porte d’entrée et laissant don Ferdinand seul dans l’église et à peu près maître de son secret.

Quelque impatience qu’éprouvât le jeune comte de donner suite à cette étrange aventure, comme il n’avait pas eu la précaution de se munir d’une lanterne, force lui fut d’atten-

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