‹ Le VéloceChapitre 34 sur 75 · LE SI>EIU)NAHE · texte numérisé non relu

LE SI>EIU)NAHE

pas précisément reconnu Canlarello, il était convaincu (luo nous étions ses victimes ; comme ù moi, on lui avait donné une boisson narcotique qui lui avait fait perdre tout senti ment, et il venait de se réveiller seulement lorsque je me réveillai moi-même.

Le premier jour nous ne voulûmes pas manger. Luigi était sombre et muet; j'étais assise et je pleurais près de lui. Bientôt, cependant, notre douleur s’adoucit de ce que nous étions ensemble. Entin le besoin se fit sentir si violemment, que nous mangeâmes, puis le sommeil vint à son tour. La vie continuait pour nous, moins la liberté, moins la lumière.

Luigi avait une montre . pendant notre voyage, elle s’était arrêtée à minuit ou à midi ; il la remonta ; elle ne nous indiquait pas l’heure réelle ; mais elle nous faisait du moins une heure fictive à l’aide de laquelle nous pouvions mesurer le temps.

Nous avions été enlevés dans la nuit du mardi au mercredi. Nous calculâmes que nous nous étions réveillés le jeudi matin. Au bout de vingt-quatre heures, nous fîmes une li gne sur le mur avec un charbon. Un jour devait être écoulé ; nous étions à vendredi. Vingt-quatre heures après, nous tirâmes une seconde ligne pareille ; nous étions à samedi. Au bout du même temps, nous tirâmes encore une ligne qui dépassait en longueur les deux premières ; cette ligne indiquait le dimanche.

Nous passâmes en prières tout le saint jour de Seigneur.

Huit jours s’écoulèrent ainsi. Au bout de huit jours, nous entendîmes des pas qui semblaient venir d’un long corridor; ces pas se rapprochèrent de plus en plus ; notre porte s’ouvrit. Un homme enveloppé d’un grand manteau parut, tenant une lanterne à la main : c’était Cantarello.

Je tenais Luigi dans mes bras ; je le sentais frémir de

IMPRESSIONS DE VOYAGE

colère, Cantarello s’approcha de nous, et je sentis tous les muscles de Luigi successivement se contracter et se tendre. Je compris que, si Cantarello s’approchait à la portée de sa chaîne, il bondirait sur lui comme un tigre, et qu’il y aurait une lutte mortelle entre ces deux hommes. Il me vint alors une pensée que j’aurais crue impossible, c’est que je pou-^ vais devenir encore plus malheureuse que je ne l’étais. Je lui criai donc de ne pas s’approcher. Il comprit la cause de ma crainte ; sans me répondre, il releva son manteau et me montra qu’il était armé. Deux pistolets étaient passés à sa ceinture, et une épée était pendue à son côté.

Il déposa sur la table des provisions nouvelles ; ces provisions se composaient, comme les premières, de pain, de viandes fumées, de vin, d’eau et d’huile. L’huile surtout nous était précieuse ; elle entretenait la lumière de notre lampe. Je m’aperçus alors que la lumière était un des premiers besoins de la vie.

Cantarello sortit et referma la porte sans que je lui eusse adressé d’autres paroles que celles qui avaient pour but de l’empêcher de s’approcher de Luigi, et sans qu’il eût répondu par un autre geste que par celui qui indiquait qu’il avait des armes. Ce fut alors seulement que, certaine par sa présence même d’être relevée de mon serment, qui ne m’engageait que s’il tenait lui-même la promesse qu’il avait faite de s’éloigner de nous, je racontai tout à Luigi. Lorsque j’eus fini, Luigi poussa un profond soupir.

— 11 a voulu s’assurer notre silence, dit-il. Nous sommes ici pour le reste de notre vie.

Un éclat de rire affirmatif retentit derrière la porte. Cantarello s’était arrêté là, avait écouté et avait tout entendu. Nous comprîmes que nous n’avions plus d’espoir qu’en Dieu et en nous-mêmes.

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